Le 24 octobre 1870, le décret Crémieux donnait la citoyenneté française aux 37 000 Juifs d’Algérie. Étonnante gageure que celle de livrer un roman tendre, poétique et terriblement actuel avec, pour point focal, la banalité d’un texte administratif « griffonné par un ministre de la Troisième république ». Un document qui allait pourtant infléchir le destin d’une communauté entière. Dans ce livre très documenté, entre filiation et réflexion, Philippe Zaouati rend hommage à la culture des Juifs d’Algérie en entreprenant un voyage spatio-temporel vers un passé transmis au seul prisme de quelques traditions, semées comme des indices. De cette échappée mentale est né Elie, jeune Juif d’Alger et double littéraire de l’auteur qui lui confie la mission de combler ses manques et d’interroger la notion d’identité.
The Times of Israël : Cette collection, que votre livre inaugure, invite à « penser autrement » : est-ce aller à contre-courant des récits dominants ?
Philippe Zaouati : Parler d’identité renvoie très souvent à des individus enfermés dans leur identité. C’est un peu la problématique de l’assignation à l’identité qui induit des discours de séparation. Or nous avons, pour la plupart, des identités multiples. C’est la raison pour laquelle cette collection, qui s’intitule « Identités », est au pluriel. L’idée est d’explorer, à travers des récits, des romans ou des essais, la complexité de ce que l’on nomme l’identité.
Vous avez suivi des études de mathématiques et d’économie. Mais c’est, semble-t-il, par la littérature que vous parvenez à penser autrement…
Je suis un littéraire contrarié !
Pourquoi avoir choisi, pour épigraphe de votre livre, de citer Philip Roth (dont on signale qu’un troisième volume des œuvres paraît dans la Pléiade) ? Parce qu’il jette des ponts entre la réalité et l’imaginaire et qu’il écrit sur « ce sujet envahissant », obsédant, qu’est le sujet juif ?
Je lis beaucoup d’auteurs juifs, essentiellement américains, qui se sont penchés sur ce qu’être juif signifie. C’est encore la question de l’identité qui revient. Pourquoi Roth ? Pour la recherche de soi et la névrose permanente qui infusent son œuvre. J’ai adoré Opération Shylock dont je cite un passage. C’est un livre extraordinaire qui interroge aussi la notion de sionisme et la façon dont on se positionne après la Shoah. Et tout cela, dans la langue de Roth, traversée de cet humour cynique que j’aime beaucoup.
La littérature vous permet-elle aussi de penser les silences et les récits oubliés communs à de nombreuses familles juives ?
J’ai aussi écrit ce livre pour combler un manque. Nous sommes une famille juive d’Algérie, avec une histoire dans laquelle, pendant très longtemps, je n’ai pas été réellement « embarqué ». Certes, en tant que Juifs, nous avons été « plus ou moins » pratiquants, sans pour autant être jamais allés au bout de cette réflexion. Comme je l’écris dans le préambule du livre, je n’avais entendu parler de l’histoire d’Algérie qu’au travers de quelques indices…
Un reliquat d’insultes, des airs ou des chansons telle celle d’un célèbre chanteur célébrant les jolies filles de son pays, des recettes, des parfums d’épices et de jasmin qui disent « Alger la blanche » ?
Des indices qui ne disent pas la profondeur de ce que signifiait être juif en Algérie. J’ai retrouvé la généalogie de la famille de mon père avec des certificats de naissance et de mariage depuis 1850, juste après l’arrivée des Français. Cela veut dire que de 1850 jusqu’à 1962, la famille a habité à Alger, dans la Casbah. Et ce probablement bien avant 1850, date du début de la tenue des archives. Plusieurs siècles au même endroit, c’est une histoire extrêmement profonde dont je n’ai pas vraiment hérité. Je ne suis par ailleurs jamais allé en Algérie. C’est, comme je l’ai dit, un manque, un vide que j’ai comblés en écrivant.
On note la récurrence du mot « effraction » : vous écrivez être entré dans ce texte par « effraction » un peu comme Elie, votre personnage principal, entrant dans l’eau, comme s’il allait nager alors qu’il n’a jamais appris. Ou comme Adolphe Crémieux qui « avait fait adopter son décret par effraction »…
Cette histoire est à la fois la mienne et pas la mienne. J’y entre alors qu’on ne m’a pas forcément invité à le faire, donc par effraction. De la même façon que les Juifs sont entrés dans la citoyenneté française : par un trou de souris. À part Crémieux, on ne leur a pas vraiment demandé d’y entrer. D’ailleurs, on leur claquera plus tard la porte au nez. Cette faille de l’histoire a permis aux Juifs d’avancer, d’aller vers la citoyenneté. Mon cheminement est à rebours : je retourne vers mon passé. Dans les deux cas, la porte n’est pas grande ouverte…
Le jeune Elie, auquel vous confiez le champ de force de cette histoire, sait, par son père et par son rabbin, que la grande ville blanche n’avait rien d’un refuge pour les Juifs : « Nous vivions sans cesse au temps des pogroms »…
Les refuges ne sont jamais permanents. On le constate plus tard dans la partie consacrée aux Juifs du Pape dans le Comtat Venaissin. Tout au long de l’histoire, les Juifs ont été accueillis par des dirigeants bienveillants ou intéressés. Ils ont bénéficié d’une protection pendant un temps tout en sachant que ce ne serait pas permanent. C’est toute l’histoire de l’exil juif.
Évoquer, au débotté, le Décret Crémieux (1870) suscite des réactions différentes : certains y voient un évènement négatif ayant assimilé les Juifs d’Algérie, d’autres parlent d’une opportunité d’ascension sociale pour les juifs d’Algérie qui vivaient dans des conditions de précarité et de sous-éducation. On entend aussi pointer une décision inique, qui aurait creusé une fracture avec les musulmans restés dans le code de l’indigénat et aurait déclenché la révolte des arabes, avec la figure de Mohamed El Mokrami, présente dans le premier chapitre de votre récit… Et vous, que dites-vous ?
C’est un peu tout cela à la fois. C’est une décision administrative unilatérale de la part de la France. Certes, on peut considérer que les Juifs d’Algérie l’ont souhaitée – en tout cas, leurs élites – mais cela n’a fait l’objet ni d’une discussion, ni d’un accord ou d’une négociation et cela n’a pas laissé aux intéressés la possibilité de refuser.
Par ailleurs, il faut lire cette décision dans son contexte, qui est colonial. Quand les Français sont arrivés en 1830, ils ont placé les indigènes juifs au même niveau que les indigènes musulmans, ce qui n’était pas le cas auparavant, compte tenu du statut de dhimmi. Il y avait déjà là, en quelque sorte, une forme de « promotion » des Juifs qui devenaient des sujets au même titre que les musulmans. Les colons ont évidemment joué de la rivalité entre Juifs et musulmans, comme ils l’ont fait dans toutes les colonies. C’est un grand classique de l’histoire de la colonisation.
Le livre s’ouvre alors que le décret est en danger, dans un contexte très chaotique : l’armée impériale humiliée à Sedan, la capitulation de l’empereur Napoléon III devant Bismarck, la capitale assiégée par les Prussiens et, partant de la butte Montmartre, le peuple de Paris lancé dans une révolution réprimée dans le sang… Pourquoi le décret était-il menacé ?
Les députés représentaient en grande partie les colons. Le gouverneur de l’Algérie, les médias algériens, les élus d’Algérie représentaient avant tout la communauté des colons qui était assez négative à l’encontre du Décret Crémieux et qui ne comprenait pas que ces Juifs aient pu devenir des citoyens français. Un deuxième élément, plus national, tient au fait que les décrets et les lois avaient été votés dans une sorte de no man’s land de législation : on n’était alors plus tout à fait dans l’Empire et pas encore dans la République. Il y a eu, de la part de la nouvelle Assemblée, une volonté de remettre en cause un certain nombre de décisions prises pendant le gouvernement temporaire installé à Tours. Cette volonté de remise en cause du coté métropolitain et le refus, quasi initial, de la part des colons algériens, ont permis à l’idée d’abrogation de progresser…
Des passages très incarnés mettent en scène la délégation qui fut dépêchée en métropole pour convaincre Thiers de maintenir le décret : des rabbins, le baron de Rothschild, Adolphe Crémieux et ses conseillers. Le jeune Elie – que la licence romanesque vous a permis d’inclure dans la délégation – livre des portraits drôles et moqueurs, dans une veine carnavalesque rothienne, de ces hiérarques qui étaient en réalité des rabbins alsaciens… Ces scènes vous permettent-elles de souligner une forme de condescendance du Consistoire ?
Comme dans toute entreprise coloniale, la France s’est donnée une mission « régénératrice ». Les Juifs de métropole se sont insérés dans cette volonté civilisationnelle de la colonisation française pour aller, d’une certaine façon – je sais qu’il est peut-être un peu agressif de le dire de la sorte – « coloniser » les Juifs d’Algérie.
Il y eut en effet en Algérie des rabbins alsaciens pendant plusieurs décennies. Ils ont dit et écrit des choses très condescendantes sur les Juifs d’Algérie qu’ils percevaient comme appartenant à une communauté arriérée, qu’il fallait rééduquer et à laquelle il fallait inculquer la civilisation européenne. Il y avait très clairement une vision condescendante de la part du judaïsme français à l’égard des Juifs algériens, c’est une évidence.
Elie reproche aux rabbins d’avoir, lors de l’audience, déployé un plaidoyer pour la France, au dépens des traditions et des coutumes des Juifs d’Algérie…
En réalité, la motivation principale de ces rabbins, de Crémieux et de l’ensemble du Consistoire en France était avant tout de consolider l’émancipation des Juifs français. Une double volonté était à l’œuvre : d’un côté, ils voulaient faire entrer leurs coreligionnaires d’Algérie dans la communauté nationale. Et, dans le même temps, la perspective que les Juifs ne soient plus considérés en Algérie comme des citoyens leur faisait envisager le risque qu’un jour eux aussi puissent ne plus être considérés comme émancipés. Il y avait à la fois le désir d’aller de l’avant et la peur de revenir en arrière. C’est ce que traduisent le discours et les arguments des rabbins. Plus globalement, quand on parle des Juifs d’Algérie, on parle de Crémieux, qui n’est pas un Juif d’Algérie. Ce que j’ai voulu faire avec ce livre, c’est aussi remettre au premier plan de cette histoire les Juifs d’Algérie qui, je le répète, ont été naturalisés de façon unilatérale par un décret écrit par un Juif français et par la suite sauvé par des rabbins d’Alsace venus les représenter.
Adviennent des pages parmi les plus belles de votre livre sur la richesse du passé des Juifs d’Algérie. « Moi, j’aurais parlé de l’Algérie » proclame Elie. Est-il le double littéraire que vous auriez aimé avoir été ?
Tout à fait. Je me suis mis à la place de ce jeune garçon. C’est aussi pourquoi j’écris à la première personne !
Pourquoi les portraits que vous en brossez n’épargnent-ils guère Adolphe Crémieux ? Parce que, selon vous, il ne plaidait pas pour les Juifs d’Algérie mais pour sa place dans l’Histoire ?
C’est un grand homme politique qui a consacré une grande partie de sa vie et de sa carrière à la défense des Juifs partout dans le bassin méditerranéen, notamment dans l’Affaire de Damas. Mais celui qui fut notamment président de l’Alliance Israélite est, dans le livre, un Crémieux vieillissant, usé et qui n’est plus aux affaires. Le décret est pour lui l’aboutissement de son combat.
Au sujet de Crémieux qui aurait voulu connaître la suite de l’histoire, vous écrivez : « Seul Moïse a eu le droit de poser son regard sur l’avenir jusqu’à la fin des temps ». Et Crémieux, que le jeune Elie perçoit comme « un prophète désarmé », n’était pas Moïse…
Crémieux n’aura pas une vision de l’avenir et sera obligé de laisser les autres continuer à assurer la pérennité de son action dont on connaît les complications par la suite…
Le titre, lapidaire, de votre livre Le Décret ne mentionne pas le nom de Crémieux. Cette sobriété vaut-elle jugement non seulement de l’homme mais aussi du décret, « Un enjeu minuscule dans le fracas des armes. Une question si dérisoire qu’elle ne valait même pas une Loi. À peine un décret » ?
Quelques lignes administratives… Le titre tend à montrer l’extrême simplicité et en même temps la grande force de ce décret et l’impact énorme qu’il a eu sur la vie de cette communauté jusqu’à aujourd’hui.
Les personnages annexes disent-ils les Juifs algériens et la tendresse de votre regard : l’oncle d’Elie abusant de sa faconde pour cacher son émotion et sa mère, qui « déborderait de joie pour dissimuler l’immensité de notre tristesse » ?
Je pense à ce côté exubérant et, en même temps, à cette pudeur. C’est en tout cas la façon dont je perçois mon entourage familial, notamment mes parents : une capacité à faire la fête, à « déborder » et ce, très souvent pour cacher des choses qu’ils ne disent pas, par retenue.
Pour commémorer le 155e anniversaire du décret, vous organisez un colloque au Palais Bourbon le vendredi 17 octobre 2025. Comment avez-vous eu vos entrées dans ce « cœur symbolique de la République » ?
Pour organiser un colloque dans cet endroit, il faut être invité par un ou plusieurs députés. En l’occurrence, c’est Olivia Grégoire, députée de Paris et ancienne ministre qui nous invite et qui fera l’allocution inaugurale.
Dans le livre, la délégation est soumise, avant de se présenter devant le président, à une séance de coaching comme si elle allait se rendre à l’oral d’un concours. Elie rapporte : « Nous nous entraînâmes à l’art délicat de la révérence républicaine. Réclamer avec dignité, sans jamais exiger. Courber l’échine en évitant de plier ». Ce passage, très éloquent, ne trouve-t-il pas un écho dans les débats, virulents, qui agitent aujourd’hui la communauté juive française, divisée quant à la posture et le discours à adopter par les institutions juives et les autorités religieuses face au Président Macron ? Pensez-vous que cela aura un écho lors du colloque au cours duquel interviendra notamment le Grand Rabbin Haïm Korsia (Mémoire, fidélité spirituelle et transmission intergénérationnelle) ?
Je le crains. Je ne voudrais pas que le conflit et la question de Gaza viennent prendre la place de cette réflexion sur l’identité. Et en même temps, ce que nous vivons aujourd’hui est très clairement une grande crise identitaire des Juifs de France. Les Juifs d’Algérie, qui représentent une grande partie de la communauté juive de France, sont d’ailleurs presque en première ligne. Les descendants de Juifs du Maghreb, et souvent d’Algérie, sont souvent les plus vocaux sur le soutien à la défense d’Israël et sur la critique du gouvernement.
Il me semble que nous sommes sur une ligne de crête extrêmement difficile dans la relation à la Nation : la crainte, précisément, d’être ramenés à la situation précédente, qui consistait à être considérés d’abord comme des Juifs et non plus comme des membres à part entière de la communauté nationale, et en même temps, une critique très forte vis-à-vis de l’Etat. La combinaison de ces deux positionnements est complexe.
Je trouve regrettable de ne pas parvenir à organiser un espace de débat suffisamment serein à l’intérieur de la communauté, ce qui donne le sentiment d’une communauté juive monolithique. Ce n’est pas le cas : il y a des divergences et des débats. Reste qu’il est aujourd’hui très difficile de prendre position, sauf à risquer d’être mis au ban. Il faut être dans une certaine ligne pour être accepté, ce que je trouve gênant. Il me semble urgent, si l’on veut rester dans la communauté nationale, de retrouver cet espace de débat et de liberté de discussion. Si on n’y arrive pas entre nous, nous risquons d’être caricaturés et en butte à un problème de confrontation avec la Nation.
Des historiens, des sociologues et des écrivains de renom interviendront au cours de ce colloque. Vous proposerez quant à vous une table ronde autour du thème : « De l’intime au collectif : comment Le Décret participe à la transmission de cette mémoire »…
Je souligne également la présence d’Esther Crauser-Delbourg qui est une amie et qui est l’arrière petite-fille d’Adolphe Crémieux.
Revenons à Elie qui rapporte : « Thiers avait écouté. Il avait tenu des propos rassurants. Vous faites partie de la Nation », avait-il répété avec un ton qui paraissait sincère. Mais nous savions qu’une épée était suspendue au-dessus de notre décret, retenue par un crin de cheval, menaçant de s’abattre à tout moment ». Un certain écho, là encore, d’une crainte actuelle de la communauté ?
C’est la peur des Juifs de France aujourd’hui. C’est ce qui m’inquiète dans la façon dont la communauté réagit vis-à-vis des dirigeants politiques français. Au niveau politique, nous avons des ennemis évidents. Ceux-là sont antisémites de façon quasiment ouverte : c’est l’extrême-gauche et quand même, il faut bien le dire, historiquement, c’est l’extrême-droite aussi. Il y a donc des extrêmes qui ne seront jamais nos amis. Ceux qui peuvent consolider la présence juive dans la République se trouvent dans l’espace restant. Si l’on est, comme l’est aujourd’hui une grande partie de la communauté, extrêmement violent vis-à-vis du bloc central qu’elle positionne comme ennemi, je me dis : à la fin, où sont nos amis ? Qui sont nos alliés, dans les dirigeants politiques ?
L’essentiel de ceux qui gouvernent le pays de façon stable sont des gens qui revendiquent la présence des Juifs en France. Ne pas en avoir conscience conduirait à se retrouver dans une situation extrêmement conflictuelle et difficile.
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Philippe Zaouati, Le Décret, L’éditeur à part, 120 pages, 15 €
* Inscription obligatoire pour assister au colloque du 17 octobre 2025 de 10 h à 12h 30 https://colloquecremieux155.org/
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