Dérèglement climatique : Sans plan, Israël est-il en péril ?
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Une femme est secourue des inondations par la police à Ashdod, le 9 janvier 2020. (Police israélienne)
Une femme est secourue des inondations par la police à Ashdod, le 9 janvier 2020. (Police israélienne)

Dérèglement climatique : Sans plan, Israël est-il en péril ?

Selon le contrôleur de l’État, les villes n’étaient absolument pas prêtes lors des pluies meurtrières de 2020 ; malgré l’engagement des responsables, les financements restent rares

Une météorologie catastrophique qui a semé la désolation dans le cœur douillet des pays développés – inondations en Allemagne et en Belgique et températures caniculaires en Amérique du Nord – a fait l’effet d’une onde de choc en Israël, suscitant la forte inquiétude des activistes et des appels répétés et croissants à ce que l’État juif se prépare, lui aussi, à un prochain potentiel désastre.

En Allemagne et en Belgique seulement, plusieurs journées de pluies extrêmes ont entraîné la mort de 196 personnes et ont fait des dizaines de portés-disparus. Rues, habitations et véhicules ont été balayés par les eaux furieuses des fleuves sortis de leurs lits et par les glissements de terrain qui ont suivi.

Cette actualité survient alors que des vagues de chaleur sans précédent continuent à étouffer l’ouest des États-Unis où des incendies consument des centaines de milliers d’hectares. De son côté, le Royaume-Uni a émis, pour la toute première fois de son histoire, une mise en garde contre des températures extrêmement élevées.

Les leaders, les décisionnaires politiques, les activistes et d’autres font le lien entre cette météorologie meurtrière et l’urgence induite par le dérèglement climatique.

« Nous sommes tous d’accord sur le fait que nous nous trouvons actuellement au beau milieu d’une crise climatique mondiale qui menace la stabilité économique, sécuritaire, sociale et environnementale du monde développé et des pays en voie de développement », a écrit lundi la ministre de la Protection environnementale Tamar Zandberg dans une lettre ouverte au Premier ministre Naftali Bennett, soulignant les inondations qui ont ravagé l’Allemagne et exhortant le chef du gouvernement à reconnaître le changement climatique comme une menace stratégique.

L’ancien président des Maldives, Mohamed Nasheed, dont la nation-archipel est menacée par l’élévation du niveau de la mer, a exprimé sa solidarité avec l’Allemagne en déclarant que « si nous ne sommes pas affectés de manière égale par ce phénomène, cette tragédie nous rappelle que face à l’urgence climatique, personne n’est plus en sécurité ».

Bien que pas un seul phénomène ne puisse être expliqué exclusivement sous l’angle du changement climatique, les experts dans ce domaine – et notamment au sein de l’Organisation météorologique mondiale – avertissent de manière répétée que ce dérèglement cause (et continuera à causer) des phénomènes météorologiques extrêmes dans le monde entier : vagues de froid ou de chaleur, inondations, sécheresses, incendies et tempêtes.

Une maison détruite après que les inondations ont causé d’importants dégâts à Schuld, près de Bad Neuenahr-Ahrweiler, dans l’ouest de l’Allemagne, le 16 juillet 2021. (Crédit : CHRISTOF STACHE / AFP)

Tandis qu’Israël a été dans l’incapacité de prendre les devants dans ses objectifs de réduction d’émissions de carbone – les écologistes considèrent que la cible de 30 % de l’énergie produite par le pays à partir des énergies alternatives manque considérablement d’ambition – l’empreinte carbone du pays est minuscule si on la compare à la majorité des autres économies développées et elle est probablement compensée par le développement, au sein de l’État juif, des innovations dans le secteur des technologies « vertes » dans des domaines aussi divers que la conservation de l’eau ou les protéines alternatives.

Mais il y a de sérieuses interrogations concernant le niveau réel de préparation d’Israël à des phénomènes extrêmes qui seraient entraînés notamment par le changement climatique dans le monde – et il est difficile de dire également si la population sera protégée de manière appropriée.

Après le déluge

Fin juin, le contrôleur de l’État a émis un rapport cinglant au sujet des mesures prises pour contrôler les inondations – ou plutôt de l’absence de ces mesures – dans les bureaux de quatre autorités locales, contrôlées du mois de mars au mois d’octobre 2020.

Un camion militaire évacue des habitants en empruntant une route inondée dans la ville de Nahariya, dans le nord du pays, par une journée d’hiver orageuse, le 8 janvier 2020. (Crédit : Meir Vaknin/Flash90)

Ce rapport s’est concentré sur Nahariya, dans le nord – où des inondations survenues au mois de janvier 2020 ont causé la mort d’une personne et où les eaux se sont déversées dans les rues – sur Ashkelon, dans le sud du pays ; à Kfar Saba, en banlieue de Tel Aviv et à Jisr az-Zarqa, un village arabe très peuplé et situé sur la côte sud de Haïfa.

Le rapport a accordé une importance particulière aux deux premières villes, frappées particulièrement durement par des inondations lors des hivers 2019 et 2020.

Sept personnes sont mortes suite aux pluies torrentielles qui s’étaient abattues pendant plusieurs semaines au mois de décembre 2019 et au mois de janvier 2020 – des intempéries qui ont particulièrement touché la côte. Parmi les défunts se trouvaient deux jeunes qui se sont noyés dans un ascenseur inondé, dans une résidence de Tel Aviv.

Environ 40 % – ou 250 millimètres – des pluies qui tombent en moyenne pendant un an sur Nahariya s’étaient abattues du 3 au 9 janvier seulement, note le contrôleur de l’État, avec des dégâts estimés à 69 millions de shekels.

Le rapport confirme par ailleurs que les phénomènes extrêmes d’inondation ont augmenté en nombre et en intensité au cours des dernières années et que les travaux de construction ont réduit la disponibilité des terrains susceptibles d’absorber les excédents d’eau.

Une voiture circule sur une route inondée dans la ville de Nahariya dans le nord d’Israël lors d’une journée orageuse d’hiver, le 8 janvier 2020. (Crédit : Meir Vaknin/Flash90)

Le contrôleur de l’État Matanya Englman note qu’il n’existe pas d’instance nationale chargée de dicter ou de faire appliquer des mesures de contrôle des inondations au niveau municipal, pas plus qu’il n’y a de division des responsabilités convenues pour les systèmes locaux d’écoulement entre les conseils municipaux et les onze autorités chargées des systèmes d’évacuation dans les régions.

Il recommande que le ministère de l’Intérieur nomme une instance nationale qui puisse s’occuper du niveau de préparation des autorités locales face à d’éventuels phénomènes météorologiques extrêmes, et qui fasse appliquer les règles.

De plus, un centre dont la mission est de prévoir les possibles inondations, qui a été établi par les services météorologiques et hydrologiques du pays, a concentré son travail sur les rivières et les fleuves et ne s’est pas intéressé à observer les zones urbaines, ajoute le rapport.

À Nahariya, Jisr az-Zarqa et à Ashkelon, aucun travail de maintenance régulière du système d’évacuation des eaux n’a été réalisé et aucun plan dans ce sens n’a seulement été défini, selon le document.

Des gens pagaient sur une route inondée dans la ville d’Ashkelon, dans le sud d’Israël, le 12 décembre 2019. (Capture d’écran YouTube)

Dans les deux premières municipalités, les systèmes existants d’écoulement n’ont même pas été cartographiés. Des plans directeurs réalisés à Ashkelon et à Kfar Saba n’ont été appliqués que partiellement et un plan visant à protéger les résidents de Nahariya n’a pas été terminé.

Si toutes les autorités locales sont autorisées à prélever une taxe pour l’écoulement des eaux aux résidents, le ministère de l’Intérieur, qui en fixe le taux, n’a pas pris en compte dans les dangers les inondations liées au changement climatique, précise le contrôleur. De 2016 à 2020, les quatre conseils ont collecté environ 55 millions de shekels, moins d’un tiers des 172 millions de shekels qu’ils ont dû débourser pour le travail de drainage des terrains.

Le rapport établit que les villes ont donné leur feu vert à des aménagements ne disposant pas de système approprié d’écoulement des eaux, ignorant en cela les directives nationales et celles des autorités locales. Seule la localité de Kfar Saba s’est dotée de règles appropriées pour la gestion des inondations ou d’une réglementation encadrant les forages d’urgence réalisés pendant ce type de phénomène météorologique extrême.

Une route bloquée par des inondations, le 9 janvier 2020. (Crédit : Police israélienne)

Pendant les principales inondations survenues au cours de l’hiver 2020, ni Nahariya, ni Ashkelon n’ont conservé les registres de leurs opérations et, à Nahariya, la mairie était tellement peu préparée qu’elle a dû faire appel à la police municipale pour contrôler les événements. Les résidents touchés par les inondations qui ont tenté d’appeler la ville à l’aide se sont heurtés à une ligne d’urgence non-opérationnelle pendant plusieurs heures, les laissant dans l’impuissance la plus totale.

À sa décharge, note le contrôleur de l’État, Nahariya a mis en œuvre des réformes et a commencé à se préparer sérieusement au problème de la gestion des inondations après avoir étudié ses défaillances au cours de ce fatidique mois de janvier.

Le contrôleur de l’État Matanyahu Englman présente le rapport 2020 du contrôleur de l’État dans son bureau, le 23 mars 2020. (Crédit : Tadmeet)

« Parmi les problématiques déterminantes qui sont avancées sont le plan directeur, le renouvellement des systèmes d’évacuation des eaux – et leur traitement minutieux – ainsi que la suppression des obstacles », a indiqué un porte-parole de la ville au Times of Israel. Il a ajouté que d’autres aspects de la question étaient pris en charge, comme la ligne d’urgence de la municipalité.

« Le conseil a mis en œuvre un processus approprié pour trouver des retenues d’eau, il a déterminé de nouvelles régulations internes concernant notre niveau de préparation et de gestion des inondations et concernant aussi la réponse que nous devons apporter à ces dernières, et nous avons commencé à les mettre en œuvre », a-t-il poursuivi.

Une porte-parole de la municipalité d’Ashkelon a pour sa part expliqué que le conseil avait fait des investissements substantiels dans son système d’évacuation des eaux au cours des deux dernières années et qu’il effectuait actuellement des travaux – avec un budget de dizaines de milliers de shekels – dans des secteurs plus facilement en proie à des inondations. Une solution pour un système d’écoulement des eaux dans un nouveau quartier – système dont l’absence avait été tout particulièrement critiquée dans le rapport du contrôleur de l’État – a été trouvée et approuvée par les autorités locales, a-t-elle dit.

Des Israéliens portant le masque marchent sous la pluie sur la rue Jaffa, dans le centre de Jérusalem, le 16 février 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Kfar Saba a été saluée par le contrôleur de l’État pour son installation innovante de système de biofiltration de l’eau qui utilise les plantes et des sols variés pour capturer et nettoyer les eaux de ruissellement avant de les renvoyer dans les nappes phréatiques.

Dans un document de synthèse terminé au début de l’année, l’organisation de défense de l’environnement Adam Teva VDin avait souligné que les eaux de ruissellement issues de la pluie devaient être considérées comme une ressource plutôt que comme une gêne dans un contexte de réchauffement dans le monde et d’assèchement des sources. L’ONG avait ajouté que les eaux de pluie étaient une alternative préférable aux usines de dessalement, très énergivores.

Tandis que le Conseil national de planification prépare actuellement des projets visant à tirer le plus de profit des eaux de pluie, Adam Teva VDin avait fait part de ses questionnements sur la mise en œuvre de ces plans, avançant que les régulations exigeaient que la question de terrains qui seraient conservés exclusivement pour le drainage était régulièrement ignorée.

Un financement médiocre

En 2018, le gouvernement avait décidé de mettre en place une administration chargée de la préparation du pays au changement climatique suite aux recommandations faites par la directrice-générale du ministère de l’Environnement de l’époque, Sinaia Netanyahu, qui avait réclamé un plan national d’adaptation au changement climatique et aux phénomènes météorologiques extrêmes.

Mais si cette administration comprend une large représentation, elle a été sérieusement sous-financée jusqu’à aujourd’hui.

Alon Zask, directeur-adjoint du bureau des Ressources naturelles au sein du ministère de la Protection de l’environnement – et président de cette administration – avait déclaré devant une commission de la Knesset, l’année dernière, que l’instance bénéficiait d’un budget annuel de seulement 500 000 shekels, bien en dessous des 10 millions de shekels réclamés par Netanyahu, et qu’elle ne comptait aucun employé permanent.

Toutefois, avait-il ajouté, l’administration avait passé deux années à travailler avec les autres ministères et des groupes issus de la société civile pour réfléchir aux mesures à mettre en place.

« Maintenant que nous savons quoi faire et que nous avons des projets, nous devons les faire appliquer et les financer », avait-il indiqué aux députés.

Des enfants se rafraîchissent dans une fontaine de Jérusalem pendant une vague de chaleur, le 26 juin 2011. (Crédit : Yossi Zamir/Flash 90)

Un responsable du ministère des Finances, Daniel Metzger, avait déclaré lors de la même réunion que le ministère de la Protection environnementale pouvait allouer plus de financements s’il le voulait à l’instance, mais qu’il semblait plutôt compter sur de l’argent venu d’ailleurs.

La division du budget au sein du ministère des Finances réaliserait alors « une analyse de rentabilité comme elle le fait pour tous les projets », avait-il continué.

Au mois d’avril, l’administration avait demandé, dans un rapport, un budget de 2,5 milliards de shekels pour financer des projets à court-terme qui étaient recommandés, affirmant que les investissements d’anticipation des événements permettraient d’économiser sur les coûts bien supérieurs d’une catastrophe environnementale à laquelle le pays ne serait pas prêt.

Soulignant l’importance de venir en aide aux autorités locales pour qu’elles soient le mieux préparées possible à l’éventualité d’un phénomène météorologique extrême, elle avait appelé le gouvernement à reconnaître la crise climatique comme une menace stratégique nationale et à définir la résilience climatique en tant qu’objectif national stratégique.

Elle avait souligné la nécessité, pour tous les ministères, d’intégrer le changement climatique dans les plans de travail, de faire de la sensibilisation du public au changement climatique une priorité, et avait également demandé un renforcement des recherches scientifiques sur le sujet.

Zandberg, qui a pris la tête du ministère au mois de juin, a semblé réceptive à cette nécessité de rehausser le budget de préparation aux phénomènes extrêmes, notant dans son courrier adressé à Bennett que l’UE avait consacré 25 % de son budget au changement climatique et que les autres pays dépensaient des ressources considérables sur cette problématique.

Le Premier ministre Naftali Bennett, à gauche, parle avec la ministre de la Protection de l’environnement Tamar Zandberg dans le plénum de la Knesset, le 12 juillet 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

« Le gouvernement israélien, qui a la charge des vies des citoyens israéliens ainsi que celle de leur santé et de leur qualité de vie, doit se préparer pour les situations d’urgence, en particulier pour celles qui sont prévues et anticipées, comme le changement climatique et ses conséquences », a-t-elle écrit.

Lors de la réunion du cabinet, Bennett a expliqué qu’Israël avait prêté attention aux inondations survenues en Allemagne.

« Le problème du changement climatique est un problème mondial. Le gouvernement israélien le considère ainsi et, dans ce cadre, nous allons suggérer des actions à mener », a-t-il déclaré.

Mais quelques minutes plus tard, le cabinet a donné le feu vert à une commission de planification accélérée qui a été établie pour permettre à d’importants projets résidentiels de contourner les régulations en vigueur, au grand désarroi des défenseurs de l’environnement.

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