Des fragments « vierges » de rouleaux de la mer Morte créent la surprise
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  • A gauche : A l'oeil nu et à droite : Imagerie multispectrale. La lettre "L" en hébreu est inscrite à gauche du fragment et le mot en hébreu "Shabbat" est visible en haut à droite (Crédit : © Copyright Université de Manchester)
    A gauche : A l'oeil nu et à droite : Imagerie multispectrale. La lettre "L" en hébreu est inscrite à gauche du fragment et le mot en hébreu "Shabbat" est visible en haut à droite (Crédit : © Copyright Université de Manchester)
  • Une vue du site archéologique de Qumran, le 22 janvier 2019 (Crédit :  Luke Tress/Times of Israel)
    Une vue du site archéologique de Qumran, le 22 janvier 2019 (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)
  • Trois fragments du Rouleau du Temple, un des Rouleaux de la mer Morte, sont exposés au musée Maltz de l'héritage juif à Beachwood, Ohio, le 28 mars 2006. (AP Photo/Jamie-Andrea Yanak, File)
    Trois fragments du Rouleau du Temple, un des Rouleaux de la mer Morte, sont exposés au musée Maltz de l'héritage juif à Beachwood, Ohio, le 28 mars 2006. (AP Photo/Jamie-Andrea Yanak, File)
  • Les premières recherches sur les rouleaux de la mer Morte au Rockefeller Museum, à Jérusalem Est (Autorisation du laboratoire des rouleaux de la mer Morte, AAI)
    Les premières recherches sur les rouleaux de la mer Morte au Rockefeller Museum, à Jérusalem Est (Autorisation du laboratoire des rouleaux de la mer Morte, AAI)
  • Visiteurs sur le site archéologique de Qumran, le 22 janvier 2019. (Luc Tress/Times of Israel)
    Visiteurs sur le site archéologique de Qumran, le 22 janvier 2019. (Luc Tress/Times of Israel)

Des fragments « vierges » de rouleaux de la mer Morte créent la surprise

La collection Reed de l’université de Manchester était seulement une pile de bouts de cuir de Qumran vieux de 2 000 ans – jusqu’à ce que Joan Taylor remarque quelque chose…

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Une université britannique a découvert que des morceaux de parchemin en cuir « vierges » trouvés dans les grottes de Qumran n’étaient finalement pas si dépourvus d’intérêt qu’ils avaient pu sembler de prime abord.

Aujourd’hui, ils sont dorénavant considérés comme d’authentiques fragments de rouleaux de la mer Morte – les seuls et uniques en Grande-Bretagne. Et ce nouveau statut contraste très fortement avec les artefacts se trouvant entre les mains d’un nombre croissant d’institutions des États-Unis qui, cette année, ont appris que leurs précieux fragments de rouleaux de la mer Morte, très onéreux, étaient des faux.

C’est la professeure Joan Taylor, du King’s College de Londres, qui a découvert à la bibliothèque John Rylands de l’université de Manchester que ces morceaux de parchemin britanniques n’étaient pas vierges.

« En observant un des fragments avec une loupe, j’ai pensé voir une petite lettre défraîchie – la lettre hébraïque qui désigne le ‘L' », rapporte-t-elle dans un communiqué de presse.

En examinant des dizaines de fragments, son équipe multidisciplinaire a finalement trouvé un grand nombre de lettres supplémentaires sur quatre d’entre eux – un texte lisible en hébreu/araméen écrit avec une encre carbone. Et le fragment le plus intéressant présente ce qui reste de quatre lignes de texte – emprunté peut-être au livre d’Ezekiel – avec notamment un mot qui apparaît clairement : celui de « Shabbat ».

Quand elle a vu les lettres pour la première fois, explique Joan Taylor, « j’ai cru que je m’imaginais des choses ».

Caves of Qumran (photo credit: Shmuel Bar-Am)
Les grottes de Qumran (Crédit: Shmuel Bar-Am)

Les rouleaux de la mer Morte sont un trésor d’environ 950 rouleaux d’écritures et d’inscriptions religieuses datant du 3e siècle avant l’ère commune et rédigés jusqu’au 1er siècle avant l’ère commune. Ils ont été découverts au fur et à mesure dans 12 grottes près de Qumran – dans le désert de Judée – à partir de 1947. Située en Cisjordanie sur les rives de la mer Morte, la ville est sous contrôle israélien, et des fouilles sont encore en cours sur le site.

Un grand nombre de rouleaux avaient été trouvés par les Bédouins, qui les avaient vendus sur le marché de l’antiquité. Dans les années 1950, une série de fouilles avait permis de découvrir la plus grande partie des autres.

Depuis 70 ans, les rouleaux captivent l’imagination du public, et cette semaine, une conférence internationale gratuite intitulée « les rouleaux de la mer Morte dans les bourses d’études récentes » est organisée en ligne jusqu’au 20 mai. Elle est parrainée par le groupe des Amis de l’Autorité des antiquités israélienne, en partenariat avec l’université de New York (NYU), le réseau Global Network for Advanced Research in Jewish Studies, et le département Skirball d’études hébraïques et judaïques au sein de la NYU.

Ces écrits révélés

La professeure Joan Taylor du King’s College de Londres examine des fragments des rouleaux de la mer Morte dans la salle de lecture de la bibliothèque John Rylands (Crédit : DQCAAS)

Les petits fragments sur lesquels Joan Taylor a travaillé étaient entreposés, intacts, dans la Bibliothèque John Rylands de l’université de Manchester depuis 1997.

Selon le communiqué de presse de l’université de Manchester au sujet de cette nouvelle découverte, les morceaux de parchemin avaient été déterrés pendant des fouilles réalisées à Qumran, dans les années 1950, et avaient été données à l’expert en cuir de l’université de Leeds, Ronald Reed, par le gouvernement jordanien.

Les fragments avaient été enlevés de la section « Rouleaux » du musée archéologique de Palestine : en 1956, l’essentiel de la collection des rouleaux de la mer Morte avait été amené au musée Rockfeller de Jérusalem-Est (qui s’appelait le musée archéologique de la Palestine dans le passé), placé sous la tutelle nominale d’un conseil d’administration international jusqu’en 1966.

Dans la mesure où ces morceaux de cuir ne semblaient pas contenir de texte, l’idée avait été que Ronald Reed et l’un de ses étudiants, John Poole, pourraient étudier ces supports et les originaux sans nuire à la parole de Dieu.

Initialement considérés comme vierges, les fragments avaient été très appréciés par d’éminents spécialistes des rouleaux de la mer Morte qui avaient écrit dans un article de 2007 que « les fragments des archives de Manchester n’ont subi aucune contamination par des traitements modernes, comme cela a été le cas par ailleurs d’un grand nombre d’autres fragments de rouleaux de la mer Morte et, à cet égard, cette collection représente un ensemble unique à titre de comparaison ».

La collection Reed dormait sur une étagère depuis 1997 et jusqu’il y a peu, plus exactement jusqu’à ce que Joan Taylor, du King’s College, décide de les observer plus attentivement. Et elle a découvert un trésor.

« Franchement, parce que ces fragments étaient supposés être vierges et qu’ils avaient même été coupés pour en étudier le cuir, j’ai pensé que j’étais en train de m’imaginer des choses. Mais là, il m’a semblé que peut-être, d’autres fragments pourraient eux aussi montrer des lettres effacées », explique l’universitaire dans le communiqué de presse.

Trois fragments du Rouleau du Temple, un des Rouleaux de la mer Morte, sont exposés au musée Maltz de l’héritage juif à Beachwood, Ohio, le 28 mars 2006. (AP Photo/Jamie-Andrea Yanak, File)

En utilisant l’imagerie multispectrale, Joan  Taylor et son équipe ont photographié 50 fragments « vierges », chacun plus grand qu’un centimètre, des deux côtés. En tout, quatre comporteraient des textes en hébreu ou en araméen, écrits en encre carbone. D’autres fragments afficheraient des instructions cachées pour le scribe, et d’autres encore montrent des vestiges de lettres.

Selon le communiqué de presse, « le fragment le plus substantiel présente les restes de quatre lignes de texte avec 15 et 16 lettres environ, dont une majorité a été seulement partiellement préservée, mais le mot ‘Shabbat’ apparaît clairement ».

Les chercheurs estiment que cela pourrait être un court extrait du livre d’Ezekiel (46:1-3), mais des études supplémentaires restent nécessaires pour le déterminer avec certitude.

Plus que ce qui est visible à l’œil nu

En 2018, le chercheur israélien Oren Ableman avait eu une révélation similaire. Des fragments de rouleaux de la mer Morte, qui avaient été conservés dans des boîtes à cigare depuis leur découverte par des archéologues, dans les années 1950, avaient été déchiffrés après l’utilisation d’un microscope à infrarouge relié à un ordinateur.

Qualifiant les boîtes à cigare de « Tupperwares pour les archéologues des années 1950 », Oren Ableman avait déclaré au Times of Israel au moment de sa découverte qu’il travaillait sur environ 82 fragments extraits de la grotte 11 de Qumran – et qu’une dizaine semblait présenter un texte. Il avait estimé qu’il faudrait encore trier les contenus prélevés dans la grotte et répartis dans une vingtaine d’autres boîtes.

Oren Ableman, chercheur à l’unité des rouleaux de la mer Morte à l’Autorité israélienne des Antiquités, examine des traces d’encre découvertes (Crédit : Shai Halevi, The Leon Levy Dead Sea Scrolls Digital Library)

De la même manière, en 2017, l’imagerie multispectrale avait été déterminante pour révéler des textes en hébreu « cachés » sur des tessons de poterie datant de l’ère du Premier temple, il y a presque 3 000 ans.

Dans ce cas, un recueil constitué de 91 fragments écrits à l’encre, à la veille de la destruction du royaume de Judée par Nabuchodonosor, avait été trouvé à Tel Arad, à l’ouest de la mer Morte, dans les années 1960. Ces éclats d’argile avaient été découverts, tous ensemble, sur le sol d’une seule pièce, et cette trouvaille avait été qualifiée à l’époque de remarquable.

Les écrits lisibles sur les fragments avaient été déchiffrés minutieusement par les spécialistes, il y a des décennies.

Inscriptions en hébreu ancien remontant à 2 500 ans découvertes près de Arad. (Crédit : université de Tel Aviv/Michael Kordonsky, autorité israélienne des antiquités)

Au cours des 50 dernières années, ces fragments ont été exposés au musée d’Israël. Des textes supplémentaires n’ont été révélés qu’après le développement par une équipe de mathématiciens, archéologues et physiciens de l’université de Tel Aviv – une équipe codirigée par le professeur d’archéologie Israel Finkelstein et le professeur de sciences physiques Eli Piasetzky — d’une technique d’imagerie multispectrale utilisant une caméra numérique. Cette technique a depuis servi à mener d’autres études.

L’analyse des fragments des rouleaux de la mer Morte de Manchester sera à la base d’une prochaine publication.

Elle résulte de l’étude de l’université londonienne King’s College qui a été financée par le Leverhulme Trust et menée sous la forme d’une coopération entre Joan Taylor, le professeur Marcello Fidanzio de la faculté de théologie de Lugano et le docteur Dennis Mizzi, de l’université de Malte, qui est également membre du réseau DQCAAS (Dispersed Qumran Cave Artefacts and Archival Sources).

« A l’heure actuelle où il existe de nouvelles techniques qui permettent de révéler des textes anciens, j’ai le sentiment qu’il faut absolument qu’on sache si ces lettres peuvent être mieux déchiffrées. Il n’y en a que quelques-unes sur chaque segment, mais elles sont comme les pièces manquantes d’un puzzle qu’on retrouve sous un canapé », explique Joan Taylor.

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