Quand près de 6 000 terroristes du Hamas et d’autres groupes basés à Gaza avaient pris d’assaut le sud d’Israël, le 7 octobre 2023, ils n’étaient pas seulement venus pour tuer. Ils étaient aussi venus pour capturer.
Au crépuscule, 251 personnes avaient été ramenées dans la bande de Gaza : des soldats qui se trouvaient dans leur base militaire, des mères, des enfants en bas âge et des retraités sortis de force de la pièce blindée où ils avaient trouvé refuge, et même des ouvriers agricoles thaïlandais.
« Ces kidnappings à grande échelle ont été une stratégie délibérée », affirme Boaz Ganor, directeur exécutif de l’Institut international de lutte contre le terrorisme au sein de l’université Reichman.
Une stratégie qui, dans un sens, avait déjà fait ses preuves dans le passé. Pendant des décennies, les prises d’otages auront obligé Israël à faire des concessions majeures, notamment en remettant en liberté des terroristes endurcis.
Yahya Sinwar, le cerveau du 7 octobre, le savait bien. N’était-il pas sorti lui-même de prison en 2011 aux côtés de 1 026 autres hommes armés condamnés pour terrorisme qu’Israël avait libérés en échange de la remise en liberté de Gilad Shalit, un soldat de Tsahal capturé ? En 1985, le mentor de Sinwar et fondateur du Hamas, le cheikh Ahmed Yassine, avait été relâché de la même manière : Israël l’avait échangé, ainsi que 1 150 autres prisonniers incarcérés pour atteinte à la sécurité nationale, contre trois soldats de Tsahal qui avaient été enlevés.
La nécessité, pour Jérusalem, de rapatrier les captifs qui se trouvent entre les mains de l’ennemi – une obligation défendue par les Premiers ministres, par les anciens soldats, par les familles des otages et par les érudits religieux – est une constante dans l’Histoire de l’État juif. Mais la manière dont Israël garantit la libération de ses otages a évolué au cours des 77 années d’existence du pays – allant de simples échanges de prisonniers à des opérations spectaculaires de sauvetage en passant, plus récemment, à un principe d’échanges déséquilibrés qui ont permis à des centaines de terroristes de recouvrir la liberté.
Aujourd’hui, depuis près de deux ans, Israël affronte la plus importante et la plus complexe crise de son histoire en matière de prise d’otages. Pour obtenir le rapatriement de la grande majorité des otages qui avaient été capturés le 7 octobre, Israël a conclu de multiples accords qui ont interrompu sa campagne militaire contre le Hamas. L’État juif a aussi libéré des milliers de détenus, y compris des hommes dont les mains étaient souillées de sang. Et nombreux sont ceux qui estiment qu’Israël devra recommencer pour garantir le retour des derniers captifs.
Les chefs du Hamas avaient prédit, à juste titre, qu’Israël paierait un prix élevé, selon de nombreux analystes. L’opinion publique israélienne a également paru considérer comme acquis que des dizaines de prisonniers seraient libérés en échange de chaque otage. Au cours du cessez-le-feu de deux mois qui a débuté au mois de janvier, Israël a ainsi relâché près de 2 000 terroristes et autres détenus en échange de 30 otages vivants et des corps sans vie de huit autres.
Israël n’a toutefois pas toujours agi de la sorte. Comment l’État juif a-t-il pris l’habitude de libérer des masses de terroristes en échange d’un petit nombre d’otages, sachant qu’une telle initiative est susceptible de mettre en péril la vie de ses citoyens ?
Les premiers échanges
Les échanges déséquilibrés d’Israël avaient commencé sur le champ de bataille dans les années 1950 – quand des milliers de prisonniers de guerre arabes avaient été échangés contre de petits groupes de soldats israéliens. Après la campagne du Sinaï de 1956, Israël avait libéré 5 500 Égyptiens pour pouvoir rapatrier quatre Israéliens. Après la guerre des Six Jours de 1967, près de 7 000 prisonniers de guerre arabes avaient été relâchés en échange de la remise en liberté de 15 Israéliens qui avait été capturés. En 1973, après la guerre de Kippour, environ 8 000 Arabes avaient été libérés contre près de 300 Israéliens.
S’ils avaient été inéquitables en raison de l’incroyable succès remporté sur le terrain par les soldats de Tsahal, ces échanges avaient pris la forme d’accords relativement simples entre États, des accords régis par les conventions internationales.
« Alors qu’Israël avait l’avantage en termes de nombre de soldats ennemis capturés par rapport au petit nombre de prisonniers israéliens détenus par l’autre camp, cet avantage ne s’était pas reflété dans les négociations », a écrit Noa Lazimi, expert en relations internationales, dans un rapport rédigé en hébreu, en 2023, qui était consacré à la politique israélienne à l’égard des prisonniers de guerre. Au-delà de la nature formelle et légale des échanges, « cela a été dû en grande partie à la détermination d’Israël à mettre fin aux conflits et à accélérer le retour de ses captifs – un impératif enraciné dans une valeur formative de l’éthique nationale juive ».
L’approche d’Israël à l’égard des otages repose sur deux piliers : La valeur juive du rachat des captifs et la conviction de chaque soldat qu’Israël finira par les rapatrier
Le colonel Doron Hadar (Rés.), qui a été commandant de l’unité des négociations de l’état-major général de Tsahal entre 2007 et le début de l’année 2024, reconnaît cette valeur en tant que principe fondamental dans une interview accordée au Times of Israel : « L’approche d’Israël à l’égard des otages repose sur deux piliers : La valeur juive du rachat des captifs et la conviction de chaque soldat qu’Israël finira par les rapatrier », déclare-t-il.
« Les premiers échanges de détenus reflétaient cette philosophie et avaient contribué à ancrer dans les esprits une sorte d’équation dans laquelle la remise en liberté de nombreux prisonniers ennemis était justifiée si elle entraînait le retour d’un soldat israélien », ajoute-t-il.
Un rapport déséquilibré qui avait été anticipé par les tacticiens israéliens : l’ancien général et futur Premier ministre Ariel Sharon avait reconnu, en l’an 2000, qu’au cours des années 1950, après des attaques terroristes commises au sein de l’État juif et après des raids de représailles dans les pays arabes, Israël avait constitué une « banque de prisonniers », gardant des détenus ennemis comme monnaie d’échange pour de futurs enlèvements.
En 1954, cette politique avait amené certains hauts-responsables israéliens à envisager des mesures radicales. Après l’enlèvement de cinq soldats israéliens par les Syriens aux abords du plateau du Golan, un kidnapping qui avait eu lieu à l’issue d’une mission bâclée, le ministre de la Défense Pinchas Lavon avait donné son feu vert à la capture d’un avion militaire syrien comme monnaie d’échange. Le chef d’état-major de Tsahal, Moshe Dayan, était allé plus loin en ordonnant à l’armée de l’air d’intercepter un vol civil reliant Damas au Caire, proposant d’échanger ses passagers contre les captifs. Mais le Premier ministre Moshe Sharett avait mis son veto à cette initiative, estimant que les civils n’étaient pas concernés et qu’ils devaient être épargnés.
En Syrie, l’un des captifs, Uri Ilan, 19 ans, s’était vu dire que ses camarades d’infortune avaient été exécutés, ce qui était un mensonge. Déterminé à ne livrer aucun secret militaire sous la torture, il s’était pendu, cachant dans son uniforme une petite note rédigée en hébreu : « Lo Bagadti » (je n’ai pas trahi). Deux ans après l’enlèvement des militaires, Israël avait finalement remis 41 prisonniers syriens – la majorité avaient été capturés lors de raids antérieurs de l’armée – en échange des quatre soldats survivants et du corps sans vie d’Ilan.
Sa lettre de suicide aura fait du tout jeune homme un héros national.
Un précédent avait ainsi été créé, ancré dans les liens qui unissent l’État aux soldats : aucun captif, mort ou vif, ne saurait être abandonné, même si le prix à payer doit être coûteux pour le pays.
La force avant tout : La doctrine Rabin
La détermination d’Israël à ramener tous ses captifs n’est pas passée inaperçue aux yeux de ses ennemis.
À la fin des années 1960 et dans les années 1970, l’État juif avait été confronté à une vague de terrorisme palestinien qui se caractérisait à la fois par des attentats de masse et par des prises d’otages – les terroristes prenaient alors le contrôle d’espaces civils confinés, qu’ils s’agisse d’avions, d’écoles, de bus et d’hôtels, retenant les personnes qui s’y trouvaient comme monnaie d’échange.
Les groupes armés palestiniens nationalistes et laïques – dont le Fatah et le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) – avaient opté pour ces tactiques de manière croissante, nourrissant l’espoir d’humilier Israël et d’obliger le pays à faire des concessions.
Le cofondateur du FPLP, George Habash, un marxiste, pensait que des attentats terroristes spectaculaires et très médiatisés étaient susceptibles d’attirer l’attention de la communauté internationale sur la cause palestinienne.
Vers le mois de juin 1968, alors que les adversaires d’Israël étaient encore sous le choc de la guerre des Six Jours, le FPLP avait réussi le seul détournement d’un avion d’El Al de l’Histoire, les pirates de l’air l’envoyant vers l’Algérie. Ils avaient ensuite retenu en otage l’équipage et les passagers juifs de sexe masculin. Israël avait finalement libéré 16 terroristes condamnés pour atteinte à la sécurité nationale en échange des passagers, mais l’État juif avait attendu trois semaines avant de le faire, déguisant cette concession en geste de bonne volonté à l’égard de l’Algérie.
Dans une interview accordée à Israel Hayom l’année dernière, Avner Slapak, 82 ans, l’un des survivants du détournement de l’avion El Al, a évoqué la foi portée par les otages dans la détermination de leur gouvernement à les rapatrier sur le sol israélien, ainsi que son aversion face à l’idée de récompenser le terrorisme, d’une manière ou d’une autre : « Nous étions douze hommes à avoir été faits prisonniers, et seul l’un d’entre nous a évoqué la possibilité d’un échange de détenus. Tous les autres – y compris moi – étaient d’accord pour dire que les salauds qui nous avaient enlevés ne méritaient pas qu’un seul meurtrier soit relâché en échange de notre remise en liberté. Nous disions toujours : « Le gouvernement d’Israël veillera à ce que nous soyons libérés’. »
Les salauds qui nous avaient enlevés ne méritaient pas qu’un seul meurtrier soit relâché en échange de notre remise en liberté
Tout au long des années 1970, Israël avait adopté un positionnement plus strict à l’égard des négociations avec les terroristes, principalement sous l’impulsion du Premier ministre de l’époque, Yitzhak Rabin, en poste de 1974 à 1977. Cette politique de dureté, qui devait être ultérieurement connue sous le nom de « doctrine Rabin », privilégiait les opérations de sauvetage par rapport aux négociations – même au risque de perdre des vies israéliennes.
Au début de l’année 1974, la décision de dernière minute qui avait été prise par la Première ministre Golda Meir concernant la prise d’assaut d’une école de Maalot, où des terroristes du Front démocratique pour la libération de la Palestine avaient pris en otage plus de 100 élèves, avait permis de sauver de nombreux enfants, mais elle avait toutefois entraîné la mort d’un quart des jeunes captifs. Cette tragédie avait notamment été à l’origine de la création du Yamam, l’unité d’élite israélienne de lutte contre le terrorisme. D’autres réformes avaient aussi été mises en place.
L’année suivante, huit otages et trois soldats avaient trouvé la mort lors d’une opération de sauvetage lancée à l’hôtel Savoy de Tel Aviv. Sept des huit terroristes avaient été tués ; le dernier avait été capturé et il avait recouvré ultérieurement la liberté dans le cadre du même accord de 1985 qui avait ouvert la porte à la libération de Yassin. Trois ans plus tard, lors du massacre du bus de la route côtière, 38 des 71 civils retenus en captivité, dont 13 enfants, avaient été tués par un groupe de terroristes du Fatah. Les soldats avaient ensuite abattu la majorité des onze hommes armés.
La doctrine avait connu son heure de gloire lors de l’opération d’Entebbe en 1976. Lorsque des terroristes palestiniens et allemands avaient détourné un vol d’Air France à destination de l’Ouganda et qu’ils avaient mis en joue ses passagers juifs et israéliens, Rabin avait d’abord hésité entre les négociations et l’usage de la force. Il avait finalement envoyé les commandos d’élite Sayeret Matkal à plus de 3 500 kilomètres du territoire israélien, à l’aéroport d’Entebbe. Ils étaient parvenus à libérer plus de cent otages lors du raid.
Si l’opération avait coûté la vie à trois captifs et à Yoni Netanyahu, le commandant de la mission qui était aussi le frère aîné de l’actuel Premier ministre, elle avait néanmoins été saluée. Son succès avait confirmé la préférence accordée par Israël au sauvetage armé – lorsque l’option militaire était possible – au détriment des négociations.
En réponse à la doctrine Rabin, les terroristes palestiniens avaient d’abord réduit leurs exigences lors des prises d’otages. Ces demandes plus légères, loin d’être des concessions, visaient à décourager les sauvetages militaires et à accroître les réactions de l’opinion publique israélienne en cas d’échec des opérations de secours.
Quand Israël refusait toujours de céder, les terroristes changeaient de tactique pour s’assurer que l’armée ne pourrait pas venir à la rescousse.
Une pente glissante
À la fin des années 1970 et dans les années 1980, les groupes terroristes palestiniens avaient commencé à emmener des otages israéliens – des soldats dans leur majorité – dans les profondeurs du territoire ennemi, rendant les raids commando extrêmement risqués, voire impossibles.
« Sans la possibilité de mettre en œuvre l’option de sauvetage militaire de la doctrine Rabin, Israël s’est retrouvé à négocier la libération des otages », explique Ganor. « Les décisionnaires israéliens se sont retrouvés sur une pente glissante ».
Un tournant s’était produit en 1978. Au cours de l’opération Litani, le réserviste israélien Avraham Amram avait été capturé par le FPLP et il avait été détenu au Liban pendant 340 jours. Torturé en captivité, suicidaire, Amram avait finalement été relâché grâce à un échange organisé par la Croix-Rouge – 76 prisonniers palestiniens incarcérés au sein de l’État juif avaient alors été remis en liberté. L’accord avait été approuvé alors qu’Israël continuait ses pourparlers de paix avec l’Égypte.
C’est à partir de ce moment-là qu’Israël a régulièrement libéré des dizaines, des centaines, voire des milliers de terroristes en échange d’un petit nombre de captifs israéliens – et parfois de leurs dépouilles. Des groupes tels que le Fatah, le FPLP, le FDLP, le Hamas et le Hezbollah ont su en tirer profit.
En 1982, pendant la première guerre du Liban, huit soldats israéliens avaient été kidnappés par des hommes armés alors qu’ils se trouvaient à leur poste. Le Fatah en détenait six. Deux d’entre eux avaient été remis au commandement général du FPLP, placé sous la direction d’Ahmed Jibril. Un an plus tard, le gouvernement du Premier ministre Yitzhak Shamir avait relâché plus de 4 700 prisonniers palestiniens et libanais pour être en mesure de rapatrier les six otages qui se trouvaient entre les mains du Fatah.
Un sentiment d’urgence avait semblé s’emparer des décisionnaires israéliens : « Nous avons payé un prix élevé pour les six », avait dit Shamir aux journalistes à l’époque, « mais nous devions faire face au fait que ces vies étaient en danger et qu’à tout moment, le pire pouvait arriver ».
Le prix des captifs israéliens était resté coûteux en 1985 avec l’accord Jibril. Israël avait alors échangé 1 150 terroristes – dont 380 hommes condamnés à perpétuité, comme c’était le cas de Yassin et d’un terroriste japonais qui avait pris part à un attentat qui avait tué 26 personnes à Tel Aviv – contre les deux soldats qui se trouvaient encore entre les mains du FPLP-CG. Un Israélien qui avait été capturé pendant la guerre du Liban avait aussi été rapatrié au sein de l’État juif à cette occasion.
Une décision qui s’était inscrite dans la politique de Rabin, qui consistait à échanger des prisonniers contre des otages lorsque d’éventuelles opérations de sauvetage n’étaient pas envisageables. Mais en libérant des terroristes aguerris et convaincus, elle avait créé une nouvelle réalité et, selon Ganor, elle avait établi un dangereux précédent.
Le Premier ministre de l’époque, Shimon Peres, avait reconnu que le prix à payer était élevé – mais l’émotion avait semblé faire pencher la balance. Il avait expliqué devant la Commission des Affaires étrangères et de la Défense, à l’époque, que si « la décision d’échanger des terroristes a été l’une des plus difficiles, […] lors des rencontres avec les familles, de nombreux critères ont pris une nouvelle dimension. Il était tellement difficile de les voir souffrir, c’était tellement difficile ».
Autre signe annonciateur, les pressions exercées par l’opinion publique avaient peut-être joué un rôle. Les familles des otages avaient gagné le soutien de l’opinion publique dans leur combat en faveur de la libération de leurs enfants. Miriam Grof, la mère de Yoske Grof, un soldat enlevé, avait, par exemple, lancé une campagne qui était parvenue à ébranler les hauts-responsables les plus endurcis.
« C’est difficile à expliquer mais seul quelqu’un qui a rencontré cette femme dans la vraie vie peut comprendre à quel point elle a su donner à tout le monde d’un profond sentiment de honte, un sentiment de révolte paralysant », avait confié en 2011 Eitan Haber, un célèbre correspondant militaire israélien et ancien haut conseiller de Rabin, au New York Times. « Nous évoquons ici trois hommes qui étaient très durs [Rabin, Peres et Shamir], trois hommes qui n’avaient aucun problème à dire non, mais qui n’ont tout simplement pas pu tenir tête à Grof… Sa hargne était unique. Elle les a tous brisés ».
Pour sa part, Grof avait indiqué, en 2007, devant les membres du groupe de soutien aux prisonniers de guerre Erim Balaila, ce qui signifie en hébreu « éveillé la nuit » : « Je ne voulais pas et je ne veux toujours pas être une héroïne. Je ne voulais qu’une seule chose : ramener mon fils sain et sauf à la maison ».
Je ne voulais pas et je ne veux toujours pas être une héroïne. Je ne voulais qu’une seule chose : ramener mon fils sain et sauf à la maison
Certains décisionnaires avaient, par la suite, regretté d’avoir apporté leur soutien à l’accord. L’ancien ministre de la Défense Moshe Arens, qui était ministre sans portefeuille à l’époque, a écrit dans ses mémoires en 2018 : « J’ai voté en faveur de l’accord [Jibril] – et je le regrette encore aujourd’hui… Le sentiment de soulagement immédiat… m’a toujours semblé avoir pris le pas sur le danger potentiel à long-terme ».
Peut-être meurtri par les répercussions de l’accord, Israël avait refusé d’accéder aux demandes qui auraient peut-être permis le rapatriement au sein de l’État juif de Ron Arad, un pilote qui avait été capturé en 1986 par le groupe terroriste libanais Amal et qui avait ensuite été remis aux mains du Hezbollah. Arad n’est finalement jamais revenu et il est présumé mort. Son cas non-résolu est une cicatrice encore béante pour les Israéliens et son nom a été invoqué dans les crises d’otages qui ont suivi – y compris dans celle qui touche le pays aujourd’hui.
Udi Goren, dont le cousin, Tal Haimi, a été assassiné et enlevé par le Hamas le 7 octobre, a indiqué au Times of Israel : « Si, jusqu’au 7 octobre, nous n’avions qu’un seul Ron Arad, ce qui était déjà une blessure profonde au sein de la société israélienne, nous en aurons de nombreux » si le gouvernement échoue à rapatrier tous les otages qui sont encore retenus en captivité dans la bande de Gaza.
A l’exception d’Arad, la tendance aux échanges déséquilibrés de prisonniers s’était maintenue. Au mois de janvier 2004, Sharon avait relâché plus de 430 prisonniers palestiniens et libanais en échange de l’homme d’affaires Elhanan Tannenbaum – qui avait été kidnappé par le Hezbollah – et en échange des corps sans vie de trois soldats israéliens.
Dans les mois qui avaient précédé la conclusion de l’accord Shalit en 2011, l’affaire Tannenbaum avait été évoquée dans le débat consacré à ces échanges de prisonniers contre d’éventuels otages. L’ancien chef du Mossad, Meir Dagan, avait critiqué les propositions qui prévoyaient d’échanger un grand nombre de prisonniers contre Shalit, affirmant que « deux cent trente et un Israéliens ont été massacrés par ceux qui ont été libérés dans le cadre de l’échange de Tannenbaum ». Netanyahu, qui avait supervisé cette crise lors de son second mandat de Premier ministre en 2011, avait ouvertement déclaré que « les personnes libérées dans le cadre de l’accord Tannenbaum ont assassiné 27 Israéliens depuis 2004. »
Dans le contexte du débat portant sur Shalit, des initiatives avaient été prises de façon à mettre un terme aux échanges massifs de prisonniers. En 2008, Israël avait convoqué la commission Shamgar, dirigée par l’ancien président de la Cour suprême Meir Shamgar, qui avait été chargée de codifier des lignes directrices claires en matière de négociations dans le cadre des crises d’otages. Ses recommandations classifiées avaient, semble-t-il, préconisé des échanges équitables, un contact minimal entre la hiérarchie politique et les familles des otages pour minimiser l’impact émotionnel, et une mise à mal des conditions de vie réservées aux terroristes incarcérés dans les prisons israéliennes avec pour but de renforcer les pressions. Si le rapport avait été soumis au ministère de la Défense après la libération de Shalit, il n’avait jamais été adopté.
Après des années de campagne ouvertement menée par la famille de Shalit et ses très nombreux sympathisants, le soldat de 25 ans avait été libéré en échange de 1 027 terroristes, dont Sinwar et plus de 300 autres hommes condamnés à perpétuité
Malgré le débat politique, les échanges d’otages et de prisonniers avaient atteint un niveau d’inégalité sans précédent. Cinq ans après que le Hamas et d’autres groupes basés à Gaza se sont faufilés à travers la frontière et qu’ils ont enlevé Shalit qui se trouvait alors dans son char, Netanyahu avait approuvé l’échange le plus spectaculaire de toute l’Histoire d’Israël. Après des années de campagne publique menée par la famille de Shalit et ses très nombreux sympathisants, le soldat de 25 ans avait été libéré en échange de 1 027 terroristes, dont Sinwar et plus de 300 autres hommes condamnés à perpétuité. Près de la moitié des détenus ainsi relâchés étaient collectivement responsables d’attentats terroristes qui avaient entraîné la mort de 569 Israéliens.
Ganor, qui avait conseillé Netanyahu lors de la rédaction de son livre Combattre le terrorisme, un ouvrage publié en 2001, reconnaît que nombreux sont ceux qui considèrent que les motivations du Premier ministre sont aujourd’hui avant tout d’ordre politique. Il dit comprendre en même temps les difficultés rencontrées par les décisionnaires lors des crises d’otages : « Si Bibi n’était qu’un expert en contre-terrorisme, comme moi, il serait facile d’adopter un positionnement très clair, très dur sur ce qu’il ne faut pas faire – et probablement à juste titre. Mais lorsque vous portez le poids de vrais otages, la perspective change ».
Le 7 octobre
Les efforts déployés par Israël en faveur de la remise en liberté des otages et les motivations du Hamas qui cherche à vider les prisons israéliennes continuent de s’entrechoquer. L’un des principaux objectifs poursuivis par le groupe terroriste, le 7 octobre, « était de capturer des soldats et des civils pour pouvoir récupérer des prisonniers », note Hadar qui ajoute qu’avant l’attaque, « l’une des principales préoccupations du public gazaoui, c’était les milliers de prisonniers sécuritaires détenus par Israël ».
Au lendemain du 7 octobre, des appels à faire revivre l’esprit de la Commission Shamgar en vue de la réforme des politiques mises en place dans le cadre des crises d’otages ont refait surface. Les familles de victimes du terrorisme et le groupe de défense Almagor ont demandé à la Haute Cour d’empêcher tout nouvel échange d’envergure, un proche de captif affirmant que « c’est l’accord Shalit qui a donné naissance au 7 octobre ». Les magistrats ont alors refusé d’intervenir.
Les tentatives, de la part du Hamas, d’obtenir la remise en liberté de ses prisonniers ont d’ores et déjà porté leurs fruits. Yoram Schweitzer, analyste au sein de l’Institut d’études de sécurité nationale et ancien officier des services de renseignement de Tsahal – il était intervenu dans les négociations sur la libération de Shalit au titre de conseiller – le souligne : « Nous avons déjà relâché environ 2 300 prisonniers pendant la guerre dans le cadre des accords sur les otages, et notamment environ 280 qui purgeaient des peines à perpétuité ». Il ajoute que le Hamas « dispose toujours d’une liste de terroristes vétérans condamnés à perpétuité dont il souhaite vivement garantir la remise en liberté. »
Malgré la résistance qui lui était opposée par les responsables de la Défense, Netanyahu avait défendu l’accord Shalit lorsqu’il avait été approuvé, évoquant le souvenir de Ron Arad et l’angoisse permanente de la mère du pilote disparu.
« Je pense à Gilad et aux cinq années qu’il a passées à pourrir dans une cellule du Hamas », avait-il expliqué. « Je ne voulais pas que son destin soit similaire à celui de Ron Arad… Je me suis souvenu de la noble Batya Arad… de son inquiétude pour son fils Ron… Dans de tels moments, un responsable politique se retrouve seul et il doit prendre une décision. J’ai réfléchi – et j’ai pris une décision. »
La libération des cinquante otages
Aujourd’hui, alors que cinquante otages – 20 seulement seraient encore en vie – et le corps sans vie d’un soldat capturé en 2014 se trouvent toujours à Gaza, le Premier ministre est, encore une fois, tenu de prendre une décision. Mais avec bien plus qu’un seul soldat capturé en ligne de mire.
Dans le sillage du traumatisme sans précédent du 7 octobre et de ses conséquences, les sondages révèlent que l’opinion publique est très majoritairement favorable au rapatriement de tous les captifs – non seulement par le biais de la libération d’un plus grand nombre de terroristes, mais aussi par le biais d’une cessation des hostilités, sans obtention préalable d’une défaite décisive du Hamas.
Le groupe terroriste avait relâché libéré 105 civils dans le cadre d’un accord de trêve et quatre autres captifs avaient été remis en liberté en-dehors de tout cadre officiel en 2023. 38 otages ont été libérés dans le cadre d’un cessez-le-feu de 42 jours qui s’est effondré au mois de mars, et un civil américano-israélien a été rapatrié au mois de mai. L’État juif a également sauvé huit captifs lors de raids militaires, et les soldats ont ramené 49 dépouilles sur le sol israélien. Depuis le mois de mars, les pourparlers entre les otages et le cessez-le-feu sont en grande partie au point mort, principalement en raison de la question de la fin permanente de la guerre. Les deux parties ont toutefois fait état d’un nouvel élan des négociations, ces dernières semaines, le président américain Donald Trump exerçant des pressions en faveur de la fin des combats.
Pour beaucoup, la pratique établie du retour des otages doit prévaloir, même au prix fort – et c’est surtout le cas à la lumière du traumatisme sans précédent du 7 octobre.
Il ne fait aucun doute qu’Israël doit réformer sa politique en matière d’otages mais ce n’est pas le moment de changer les choses en cette période post-7 octobre
« Il ne fait aucun doute qu’Israël doit réformer sa politique en matière d’otages », affirme Ganor, « mais en cette période post-7 octobre, alors qu’un groupe d’otages si important et si varié est retenu en captivité, ce n’est pas le moment de changer les choses ».
Schweitzer, qui a passé des années à interroger à la fois les prisonniers sécuritaires palestiniens actuels et les détenus qui ont été libérés dans le cadre de l’accord Shalit, fait remarquer qu’il « connaît bien ces prisonniers » et qu’il pense néanmoins que le rejet d’un échange pour cause de possible récidive « est l’antithèse du concept israélien de responsabilité mutuelle ». La société israélienne doit « prendre un risque pour sauver un être humain dont la mort ou la souffrance est certaine », tandis que les services de sécurité pourront prendre en charge les menaces futures, continue-t-il.
Après 27 ans d’expérience dans les négociations qui entourent les prises d’otages, Hadar partage le même point de vue : « Ramenons nos otages à la maison – même si cela signifie que nous aurons plus de travail par la suite ».
Goren, membre du Forum des familles d’otages et des portés-disparus, un groupe qui représente la majorité des familles d’otages, déclare que le fait de ne pas rapatrier tous les captifs équivaudrait à « démanteler le système de valeurs de Tsahal, l’éthique sioniste selon laquelle personne n’est laissé pour compte ».
« C’est déjà en train de se produire », met-il en garde.
Le général de division réserviste Gershon Hacohen, ancien général de Tsahal qui a passé plus de 42 ans sous les drapeaux et qui avait supervisé le retrait israélien de Gaza en 2005, ne partage pas le même point de vue. Il dénonce les slogans tels que « Ramenez-les à la maison tout de suite », un slogan utilisé par les familles et par les soutiens des captifs à Gaza.
« La stratégie est une question de flexibilité », dit-il. « Oui, la guerre implique de payer des prix terribles, mais nous sommes une nation forte et nous pouvons les absorber. Nous devons réévaluer la situation chaque jour : vaincre le Hamas et sauver les otages, mais pas à n’importe quel prix. La guerre exige une perspective plus large ».
Les familles d’otages du Forum Tikvah, une organisation dont Tzvika Mor, le père de l’otage Eitan Mor, est à la tête, poussent Israël à avoir recours à la force plutôt qu’à la flexibilité, et ils appellent à une campagne militaire implacable jusqu’à capitulation totale du Hamas.
« Nous exigeons des pressions politiques, militaires et humanitaires sur le Hamas pour qu’il ramène tout le monde à la maison – tout le monde ensemble », explique Mor au Times of Israel. Le porte-parole du Forum Tikvah, Benaya Cherlow, a fait l’éloge des proches des otages prêts à « placer la sécurité nationale au-dessus de leur propre douleur » en s’opposant à un cessez-le-feu immédiat ou à des demandes visant à mettre un terme à la guerre.
Chaque choix a son coût. Refuser de répondre aux exigences du Hamas, c’est abandonner 50 otages, dont les 20 captifs vivants, en les laissant en danger de mort, tandis que libérer des terroristes et renoncer à anéantir le Hamas peuvent mettre en danger de nombreux Israéliens à l’avenir.
Pour les partisans de ces politiques actuellement en concurrence, ce n’est pas seulement la vie des Israéliens qui est en jeu. Il s’agit aussi de savoir quel Israël émergera lorsque le dernier otage sera enfin rapatrié sur notre sol – ou pas.
la Communauté du Times of Israël !
