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Après le pogrom de la Nuit de cristal à Linz, en Autriche, des femmes juives sont obligées de porter des pancartes disant "Je ne fais pas partie de la communauté nationale", tout en étant humiliées sur scène en public (Crédit : domaine public).
Après le pogrom de la Nuit de cristal à Linz, en Autriche, des femmes juives sont obligées de porter des pancartes disant "Je ne fais pas partie de la communauté nationale", tout en étant humiliées sur scène en public (Crédit : domaine public).

Des témoignages glaçants de la Nuit de cristal, autrefois perdus dans l’Histoire

Compilés par un sociologue de Harvard mais publiés seulement en 2012, les textes emmènent les lecteurs au-delà des vitrines ravagées et des synagogues en feu

La Nuit de cristal évoque des images de façades de magasins détruites et de synagogues incendiées. En revanche, un recueil de témoignages inédits témoigne de l’impact personnel du pogrom nazi sur les Juifs qui ont fui l’Allemagne dans son sillage.

Presque perdus pour l’Histoire, les témoignages de la Nuit de cristal ont été recueillis par le sociologue et professeur de Harvard Edward Y. Hartshorne après la « Nuit du verre brisé » des 9 et 10 novembre 1938. Tout au long de l’année 1939, Hartshorne a rassemblé 250 essais de témoins oculaires qui ont fui l’Allemagne, l’Autriche et les Sudètes.

« Cette année touche à sa fin », écrit Hertha Nathorff, médecin berlinoise, dans son journal quelques semaines après la Nuit de cristal. « Elle m’a enlevé tout ce qui rendait ma vie heureuse et chanceuse. Ces derniers mois m’ont complètement changée ».

Nathorff écrit qu’elle a dû cacher son fils dans l’appartement de quelqu’un d’autre pour qu’il ne soit pas arrêté. Peu après la Nuit de cristal, elle s’est mise à errer dans les rues pour éviter sa propre arrestation.

« Je ne fais que compter les jours jusqu’à ce que nous puissions sortir de cet enfer », écrit Nathorff, faisant écho aux sentiments d’autres survivants dans le volume.

Alors que les essais des survivants affluaient à Hartshorne, le professeur a commencé à travailler sur un livre antinazi intitulé La folie nazie » : Novembre 1938. Cependant, avant qu’il ne puisse terminer ce livre basé sur des témoignages, Hartshorne a été recruté par les services secrets américains et l’ouvrage n’a jamais vu le jour.

Juifs rassemblés à Stadthagen après la Nuit de cristal (Crédit : domaine public)

Vingt-et-un des essais sélectionnés à l’origine par Hartshorne ont été inclus dans The Night of Broken Glass : Eyewitness Accounts of Kristallnacht, publié sous forme de livre relié en 2012. Ces écrits avaient été rangés dans des boîtes à Harvard pendant plus de sept décennies. Une nouvelle édition de l’ouvrage est sortie en livre de poche cet automne.

Le livre est divisé en trois sections : « La Nuit de cristal », « Les camps » et « Avant l’émigration », avec une préface de Saul Friedlander, historien de la Shoah. Parce que Hartshorne a sollicité diverses perspectives pour son étude du national-socialisme, il y a plusieurs témoignages de témoins oculaires non juifs.

Ils préféraient une mort rapide

Pendant la Nuit de cristal, environ 40 000 hommes juifs d’Allemagne, d’Autriche et des Sudètes ont été arrêtés et emprisonnés dans des camps de concentration. La plupart d’entre eux ont été libérés et forcés d’émigrer, mais des centaines ont été assassinés ou se sont suicidés à Buchenwald, Dachau ou Sachsenhausen.

Lorsque Karl Rosenthal a été emmené à Sachsenhausen, au nord de Berlin, lui et d’autres prisonniers juifs ont été confrontés à 48 heures de brutalité administrée par le personnel SS.

Photo de propagande nazie allemande de Juifs handicapés prise à Buchenwald, où des milliers de Juifs ont été emprisonnés après la Nuit de cristal (Crédit : domaine public)

« Des SS armés de matraques et de fouets nous ont attaqués », a écrit Rosenthal, un rabbin de la communauté réformée de Berlin. « Au milieu de cris sauvages et de jurons, ils nous ont battus sans pitié, sur le dos, sur les jambes, sur la tête et le visage ».

Pendant deux jours, les hommes ont enduré des coups et d’autres humiliations. Lorsqu’ils se sont enfin retrouvés seuls dans les baraquements pour se reposer, un homme a commencé à jouer des chansons sur son accordéon, se souvient Rosenthal.

« Nous ne croyions plus qu’il puisse exister ici quelqu’un qui veuille nous procurer un peu de joie », a écrit Rosenthal. « Pendant quelques instants, nous avons entendu, dans l’enfer du camp de concentration, la VOIX DE L’HUMANITÉ ! »

Les troupes SA autrichiennes empêchent les Juifs d’entrer dans l’université de Vienne après la Nuit de cristal (Crédit : domaine public).

Si la musique déplacée a aidé certains hommes à trouver une « force intérieure », écrit Rosenthal, d’autres hommes ont tranquillement quitté les baraquements et ont été retrouvés pendus aux clôtures électrifiées du camp à l’aube.

« Ils préféraient une mort rapide à la lente torture nazie », a écrit Rosenthal, qui avait servi dans l’armée allemande avec distinction pendant la Première Guerre mondiale.

En plus des plus de 90 Juifs assassinés chez eux ou dans la rue pendant la Nuit de cristal, des centaines de Juifs se sont suicidés cette nuit-là et dans les jours qui ont suivi. Certains voulaient éviter les camps de concentration, d’autres ne pouvaient pas supporter la perte d’un être cher.

Juifs déportés de Baden Baden après la Nuit de cristal en Allemagne, 1938 (Crédit : domaine public)

À Nuremberg, le lieu de ralliement du parti nazi, l’avocat juif Rudolf Bing entend parler de nombreux juifs qui se suicident, y compris des personnes de son cercle familial et amical.

« Dans la seule rue où le mari de l’amie de ma femme a été tué, trois autres hommes avaient été battus à mort », écrit Bing. « Partout, on entendait parler de gens qui s’étaient suicidés par désespoir ».

Selon Bing, 300 hommes juifs ont été arrêtés à Nuremberg cette nuit-là. Tous les hommes âgés de moins de 58 ans ont été emprisonnés à Dachau.

À Baden Baden, en Allemagne, des Juifs sont forcés de défiler avec des pancartes « Dieu ne nous pardonne pas » après la Nuit de cristal (Crédit : domaine public).

« Si j’essayais de décrire les conséquences de cette nuit pour mon cercle immédiat de connaissances, il me faudrait écrire un livre entier à ce sujet », a écrit Bing.

Dans son témoignage, Bing a consigné certaines des insultes criées aux Juifs cette nuit-là, notamment « Va noyer ton enfant dans le Jourdain » et « Voilà la revanche de Paris », qui rendait les Juifs responsables du traité de Versailles mettant fin à la Première Guerre mondiale.

À l’hôpital juif, raconte Bing, des hommes ont été extraits des lits de malades pour être transportés à Dachau. Certains d’entre eux sont morts pendant le transport, d’autres ont été battus à mort sur la route.

L’honneur du peuple allemand

La plupart des récits de témoins oculaires présentés dans le livre contiennent des exemples d’Allemands ou d’Autrichiens exprimant leur sympathie pour leurs voisins juifs. Dans certains des essais les plus choquants, une description détaillée de la Nuit de cristal est suivie de la réaction de voisins allemands « sympathiques ».

Prisonniers du camp de concentration allemand de Buchenwald, où des milliers de Juifs ont été incarcérés après la Nuit de cristal en 1938 (Crédit : domaine public)

Le Juif Fritz Rodeck, né à Vienne, a écrit un compte rendu quartier par quartier de la Nuit de cristal à Vienne, où le pogrom a été particulièrement atroce. Il a décrit les maisons juives détruites dans chaque district et les Juifs qui ont été jetés par les fenêtres. Dans toute la ville, les Juifs ont été contraints de démolir des synagogues sous la menace des armes.

« À la fin de l’année 1938, il restait peu de Juifs à Vienne qui n’avaient pas eux-mêmes été dans un camp de concentration ou qui avaient un ou plusieurs parents ou amis qui y avaient été », a écrit Rodeck, qui a qualifié la Nuit de cristal de pogrom « illégal » et ses suites de pogrom « légal ».

Au cours du pogrom « légal » de cet hiver, écrit Rodeck, les Juifs sont contraints de payer des « contributions expiatoires » et d’autres taxes destinées à les spolier. Contrairement aux années précédant la Nuit de cristal, les Juifs cherchent désormais à émigrer d’Allemagne aussi vite que possible. Le gros bonnet du nazisme Hermann Goering est chargé de les dépouiller au moment de leur départ.

La vieille synagogue d’Aix-la-Chapelle, en Allemagne, après la Nuit de cristal (Crédit : domaine public)

Dans la deuxième partie de son récit, Rodeck décrit certains des non-Juifs qui ont offert leur sympathie et leur aide, y compris pour fuir l’Allemagne.

« [Nos voisins non-juifs] étaient tous honteux et profondément déprimés, et on avait l’impression qu’ils avaient mauvaise conscience et craignaient le pouvoir d’une justice supérieure, comme certains individus le disaient ouvertement », écrit Rodeck. « Ces gens ont sauvé, autant que cela était possible, l’honneur du peuple allemand ».

Certains survivants de la Nuit de cristal ont écrit que le ministre de la propagande Josef Goebbels était derrière le pogrom, que le parti a qualifié de « Nuit de l’indignation du peuple » spontanée. En fait, Hitler et Goebbels ont secrètement planifié le pogrom ensemble à Munich, en prenant des mesures pour dissimuler l’implication du parti.

Potsdamer Platz à Berlin, avec des publicités pro-Hitler (Crédit : domaine public)

Certains des témoignages sont plus viscéraux que d’autres sur le plan émotionnel. Par exemple, l’avocat Martin Freudenheim a raconté un incident survenu après la Nuit de cristal, au cours duquel sa colère a atteint son paroxysme.

Alors qu’il se trouvait sur la Potsdamer Platz à Berlin, Freudenheim a tenté de se rendre dans son café préféré. Sur la porte, cependant, est accroché le panneau « Les Juifs ne sont pas les bienvenus ». Soudain, l’avocat d’âge moyen est envahi par « un malaise et un dégoût » de la vie en Allemagne, écrit-il.

« J’étais épuisé, nerveux et j’avais soif », écrit Freudenheim. « J’ai alors remarqué que le dégoût montait en moi et que je risquais de perdre le contrôle de moi-même et de faire quelque chose de stupide. C’est alors que j’ai décidé d’émigrer dès que possible en Palestine. »

Le « Kindertransport » après la Nuit de cristal, lorsque des organisations confessionnelles du Royaume-Uni ont fait pression pour l’entrée d’enfants juifs en tant que réfugiés. (Crédit : domaine public)
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