BUQ’ATA — En cet après-midi, au moment-même où les lycéens tiennent les élections de leur conseil, une musique arabe entraînante s’échappe des fenêtres de l’établissement de cette ville druze située à la frontière syrienne d’Israël.
Le symbole est on ne peut plus frappant : le bureau de vote de l’école est situé exactement au-dessus du conseil municipal, où les adultes viendront très prochainement voter aux législatives israéliennes.
Jusque-là, les habitants de Buq’ata fuyaient le moment des élections israéliennes et y voyaient un tabou. Membres d’une communauté dont les effectifs s’élèvent à quelque 25 000 membres, les Druzes de Buq’ata, ainsi que ceux des trois autres communautés voisines de Majdal Shams, Mas’ade et Ein Qiniyye, sont en effet restés fidèles à la Syrie et ont résisté à l’intégration en Israël depuis que le plateau du Golan a été conquis, en 1967, et annexé en 1981.
« Mais tout a changé après le massacre, en juillet 2025, de plus de 2 000 Druzes à Soueïda, en Syrie », explique au Times of Israel le maire de Buq’ata, William Abu Awad, depuis son bureau, sous le regard de photos de cheikhs saints druzes, du président Isaac Herzog et du Premier ministre Benjamin Netanyahu et d’un drapeau israélien.
Awad souligne que seuls les citoyens israéliens peuvent voter aux élections législatives. Or, la grande majorité des Druzes du Golan refusent la nationalité israélienne, à laquelle ils préfèrent le statut de résident permanent, qui leur offre une couverture santé complète, un accès à l’éducation et un statut juridique.
Cependant, depuis les attaques menées contre les Druzes par les forces fidèles à l’actuel président syrien, Ahmed al-Sharaa, « les demandes de nationalité israélienne ont grimpé en flèche, passant de 12 % à près de 60 % », précise Awad.
Les élections ne sont plus boycottées, assure-t-il, avant d’ajouter qu’il s’attend à ce que 300 à 500 des 7 000 habitants que compte la ville votent aux prochaines élections législatives. Aux élections de 2022, moins de 75 personnes avaient voté à Buq’ata.
Contrairement à 2022, des affiches électorales sont visibles à presque tous les carrefours et sur toutes les places de cette ville très étendue : de surcroît, les habitants débattent des mérites des différents partis et candidats.
Buq’ata est la communauté druze la plus à l’est, à seulement deux kilomètres de la frontière syrienne. Les habitants continuent de se considérer avant tout comme des Druzes, mais le lien avec la Syrie est en train de disparaitre.
L’orientation politique des habitants pourrait en surprendre plus d’un, Awad estimant que la plupart des habitants voteront pour le parti de droite du Likud.
« Pourquoi le Likud ? Parce que les gens veulent témoigner de leur gratitude envers Bibi parce qu’il s’est impliqué et a aidé les Druzes à Sweida », explique Awad, en utilisant le surnom de Netanyahu.
Parmi les candidats qui font campagne à Buq’ata figurent Hamad Amar, député druze de la Knesset qui figure sur la liste Yisrael Beytenu d’Avigdor Liberman, mais aussi des représentants des partis Amkha Yisrael, d’Ofer Winter, et Yashar, de Gadi Eisenkot, – deux partis de droite.
Awad ajoute que la Liste arabe unie, à direction arabe, n’a pas sollicité les électeurs du coin.
« Les gens veulent des représentants qui comptent des candidats druzes sur leur liste », précise Awad.
« Nous disons clairement que les gens ont le droit de voter, et de voter pour qui ils veulent », poursuit Awad, qui est avocat et le premier maire de Buq’ata élu au suffrage direct, en 2024. Il rappelle qu’avant cela, c’était au ministère de l’Intérieur de nommer les maires des villes druzes du Golan.
En entrant dans le bureau d’Awad, Salman Owida, le directeur général de la municipalité, fait part de ses craintes que les tensions sécuritaires régionales ne conduisent à un report du scrutin.
« J’espère que les élections auront bien lieu », confie-t-il.
« Nous ne pouvons pas décemment dépendre de la Syrie »
« Autrefois, ceux qui demandaient la nationalité israélienne étaient mis au herem [c’est-à-dire au ban de la société] », rappelle au Times of Israel Gohina Alkalanai, qui travaille au service des licences commerciales de Buq’ata.
« Ils n’étaient pas invités aux mariages. Il se disait chez les Druzes du Golan que la région était un territoire occupé et que tout ou tard nous reviendrions sous souveraineté syrienne. Mais depuis Sweida, nous savons que nous ne pouvons décemment pas dépendre de la Syrie. »
Les Druzes, qui relèvent d’une doctrine mystique qui s’est séparée de l’islam chiite au XIe siècle, seraient près d’un million de par le monde, la majorité en Syrie, au Liban, en Turquie, en Jordanie et en Israël.
La Galilée en compte quelque 150 000 qui, contrairement aux Druzes du Golan, ont depuis longtemps prêté allégeance à Israël e
t font même leur service militaire.
Les fidèles gardent secrets de nombreux préceptes de leur religion, mais ils considèrent Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet comme des prophètes. La religion n’accepte pas les convertis et rejette l’auto-détermination nationale, les communautés restant fidèles au pays où elles résident.
Bien qu’ils aient soutenu le président Bashar al-Assad pendant la majeure partie de la guerre civile syrienne, les Druzes ont un temps espéré un avenir meilleur suite à son renversement par Sharaa.
Chef d’un groupe rebelle autrefois lié à Al-Qaïda, Sharaa a balayé la Syrie en l’espace de quelques jours, fin 2024, ce qui a provoqué la fuite d’Assad à Moscou et ouvert une nouvelle ère pour cet État ravagé par la guerre.
Peu de temps avant cela, Israël avait accepté de suspendre les combats au Liban voisin, ce qui avait considérablement affaibli l’organisation terroriste du Hezbollah. Le soutien de ce groupe armé parrainé par l’Iran avait contribué à maintenir Assad au pouvoir pendant les 13 années de guerre civile.
Au début, les autorités israéliennes se sont méfiées de Sharaa, en raison de ses liens extrémistes.
Les Druzes du Golan disent s’être à nouveau sentis fiers de leur identité syrienne, au lendemain de la chute d’Assad, d’autant plus que Sharaa s’était engagé à respecter les minorités de Syrie. Des célébrations ont éclaté dans certaines villes druzes, les habitants se disant optimistes quant à ce changement.
Mais les relations entre les Druzes syriens, qui représentent près de 3 % de la population du pays, et les islamistes au pouvoir se sont rapidement détériorées. Des combats armés ont éclaté dans la province de Sweida, dans le sud de la Syrie, entre Druzes et clans bédouins.
Bien que Sharaa ait envoyé des forces dans la région, selon toute vraisemblance pour réprimer les affrontements, elles se sont dans les faits rangées du côté des clans, perpétrant des massacres que les habitants qualifient désormais de « 7-Octobre druze ».
Plus de 2 000 personnes ont été tuées en l’espace de quelques jours, dont 789 civils druzes, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Un comité formé par le gouvernement syrien a déclaré avoir documenté la mort de 1 760 personnes.
Ces massacres ont suscité une vive indignation chez les Druzes d’Israël, dont les dirigeants ont exhorté le gouvernement à s’impliquer dans les combats afin de protéger leurs frères syriens.
Israël a répondu en lançant des frappes aériennes sur le sud de la Syrie et sur Damas, avec pour objectif déclaré de forcer le retrait des forces qui avaient attaqué les civils druzes.
Les événements survenus de l’autre côté de la frontière ont provoqué un fort regain des demandes de nationalité israélienne chez les résidents druzes du Golan, 3 750 personnes ayant déposé une demande en 2025. Si bien qu’en mars 2026, près de 40 % des Druzes vivant dans les quatre villes du Golan étaient devenus citoyens israéliens, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur.
Alkanalai est devenue israélienne il y a de cela deux ans et votera pour la première fois aux prochaines élections législatives. Pour l’heure, elle est indécise quant au parti auquel ira sa voix.
« Il me faut quelqu’un capable de me convaincre que les hommes politiques se soucient sincèrement des gens, en particulier des communautés minoritaires qui vivent dans le nord », explique Alkanalai. « Des partis comme le Shas s’adressent à leur base religieuse haredi, alors que moi, je cherche un candidat prêt à s’investir dans notre éducation et reconstruire notre industrie touristique. »
Le Hezbollah a déclaré la guerre le 8 octobre 2023 en tirant des roquettes, des missiles et des drones sur Israël en signe de solidarité avec le groupe terroriste du Hamas après l’effroyable pogrom perpétré la veille dans le sud d’Israël.
Un fragile cessez-le-feu est entré en vigueur en novembre 2024. Avant cela, en juillet de cette année-là, le Hezbollah a tiré une roquette sur un terrain de football à Majdal Shams, faisant 12 morts parmi des enfants druzes.
Les habitants ne se remettent pas du choc.
« La guerre a également ruiné le tourisme ici, et tout un tas de petites entreprises ont dû fermer », déplore Alkanalai. « Nous devons faire tout notre possible pour ramener la vie économique. Les autorités politiques vont devoir nous convaincre qu’elles sont prêtes à tenir leurs promesses. »
La nationalité israélienne fait désormais partie de l’identité des Druzes du Golan
Pour un grand nombre d’habitants, la question de l’identité israélienne ou syrienne n’est plus aussi conflictuelle qu’elle l’était auparavant, affirment quatre jeunes femmes d’une vingtaine d’années qui travaillent au service de l’action sociale de Buq’ata.
Dans un hébreu fluide, elles donnent un aperçu de la diversité des points de vue des habitants envers la question de la naturalisation. L’une d’entre elles explique que son mari et elle ne l’ont pas encore demandée par respect pour son beau-père, qui y est opposé, tandis que les autres sont désormais toutes des citoyennes naturalisées.
« Je suis ravie à l’idée de voter », déclare Seba Abu Shibly.
« Pour qui vas-tu voter ? » lui demandé sa collègue, Aya Amashe.
« Je ne le dirai pas », lui répond Shibly.
Pour Lana Abu Shaheen, 24 ans (sans lien de parenté avec Lila Abu Shaheen), qui a demandé la nationalité il y a de cela un an, la décision de devenir citoyenne israélienne était liée à son souhait d’établir une identité claire pour son fils, aujourd’hui âgé de 2 ans.
« Pourquoi devrait-il porter un document de voyage indiquant que son statut est indéterminé ? » questionne-t-elle à voix haute. « Quand nous étions plus jeunes, on nous enseignait qu’Israël nous avait pris à la Syrie, mais aujourd’hui nous voyons que c’est ici notre maison. Nous avons des amis à Tel-Aviv et à Haïfa. C’est le pays qui veut de nous, et nous y avons notre place. »
Diplômée de l’Université Tel-Hai de Kiryat Shmona en Galilée, Abu Shaheen souligne qu’ « Israël ne fait pas une faveur aux Druzes, car les Druzes donnent beaucoup en retour à Israël ».
Au départ, Abu Shaheen a hésité à faire sa demande par respect pour son père, qui restait très lié à son histoire syrienne. Mais après avoir vu sa famille franchir le pas, il a lui aussi fait sa demande.
Lorsqu’on lui demande pour qui elle votera, elle se dit indécise.
« J’aimerais avoir Bibi parce qu’il a fait quelque chose de bien pour les Druzes en Syrie, mais je veux qu’il soit avec une coalition de gauche », explique-t-elle, exprimant son opposition aux partenaires actuels de coalition du Premier ministre – le ministre d’Extrême droite des Finances Bezalel Smotrich et le ministre de la Sécurité intérieure Itamar Ben-Gvir – qui, selon elle, encouragent les discriminations envers les citoyens non juifs.
« Je n’ai jamais personnellement été en butte à des discriminations ici, mais je veux l’égalité », affirme-t-il.
« Nous voulons faire face à nos ennemis et leur montrer que Druzes, Chrétiens, Musulmans et Juifs vivent tous ici ensemble en paix. Les Druzes parlent arabe, et nous sommes une minorité, mais nous sommes une partie indissociable de ce pays. »
la Communauté du Times of Israël !
