Du haut de ses 88 ans, l’ex-ministre des Affaires étrangères du Somaliland, Edna Adan Ismail, est ravie de la reconnaissance historique de son pays par Israël en décembre dernier.
« Je suis tellement heureuse de pouvoir enfin dire ouvertement le mot Israël, car il fut un temps où nous ne savions pas trop comment les gens allaient réagir », confie-t-elle au Times of Israel lors d’un récent appel vidéo.
Le mois dernier, en effet, le président du Somaliland, Abdirahman Mohamed Abdullahi, a annoncé avoir accepté l’invitation du Premier ministre Benjamin Netanyahu à se rendre prochainement en Israël pour y signer un accord commercial, sans plus de précision de date.
Le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Saar, s’est rendu dans ce pays musulman profondément traditionnel en début janvier de cette année.
Première infirmière-sage-femme de son pays et plus grande diplomate du Somaliland entre 2003 et 2006, Edna a gagné le surnom de « Première dame » du Somaliland en raison de son engagement inlassable envers son pays.
Elle préfère que les gens l’appellent « simplement Edna » car, explique-t-elle, au Somaliland, les gens portent non seulement leur prénom mais aussi celui de leur père, suivi de celui de leur grand-père.
« Nous ne sommes pas fondamentalistes », dit-elle. « Oui, nous sommes musulmans et nous respectons notre religion, mais nous respectons aussi celle des autres. »
Edna rappelle qu’elle a travaillé sur la question de la relation entre Israël et le Somaliland lorsqu’elle était ministre des Affaires étrangères, il y a de cela plus de vingt ans.
« Il y a eu une collaboration naturelle avec de bonnes personnes qui ont fait du bon travail avec nous et qui ont été bonnes avec nous », résume Edna. « La raison la plus importante est évidemment stratégique, car nous dépendons l’un de l’autre pour notre survie mutuelle. »
La reconnaissance du Somaliland par Israël lui a valu la colère de la Somalie et des critiques de la Chine, de la Turquie, de l’Égypte et de l’Union africaine.
Le Somaliland coopère également avec les Émirats arabes unis et Taïwan, mais Israël est le seul pays à l’avoir à ce jour officiellement reconnu.
Le gouvernement de Mogadiscio estime que le Somaliland fait partie intégrante de la Somalie, quand bien même il gère ses propres affaires depuis 1991, émet ses propres passeports, bat sa propre monnaie et dispose de ses propres forces militaires et policières.
Lors de son déplacement au Somaliland, Saar a déclaré : « La reconnaissance et l’établissement de relations diplomatiques entre nos deux pays ne sont dirigés contre personne. »
L’histoire du Somaliland et de la Somalie
Situé sur la Corne de l’Afrique et la côte de la mer Rouge, le Somaliland est souvent décrit comme une région séparatiste de la Somalie, mais cette idée est erronée, assure Edna.
Ex.protectorat de la Grande-Bretagne, le Somaliland a obtenu son indépendance le 26 juin 1960, cinq jours avant que la Somalie, ancien territoire italien, ne gagne la sienne. À l’époque, Israël faisait partie des 35 pays qui ont reconnu la souveraineté du Somaliland.
Le Somaliland s’est uni à la Somalie pendant un temps, mais la relation était tendue. Entre 1960 et 1991, le président et dictateur militaire somalien, Siad Barre, a fait tuer plus de 200 000 personnes, principalement des membres de l’ethnie Isaaq — dont Edna fait partie — au Somaliland.
Selon un rapport du département d’État américain de 1989, Barre a fait raser les plus grandes villes du Somaliland, orchestré une famine, des viols et des empoisonnements par l’eau, « tuant des gens en raison de leur ethnie ».
« La Somalie a procédé à des exécutions de masse, avec des fosses communes creusées contenant des centaines de corps », rappelle Edna. « Israël est le seul pays à avoir condamné le génocide. »
En 1991, le Somaliland a déclaré son autonomie vis-à-vis de la Somalie, mais la reconnaissance internationale n’a pas suivi cette fois.
Aujourd’hui, le Somaliland compte un peu plus de 6 millions d’habitants et un PIB par habitant de 1 500 dollars, l’un des plus bas au monde. La quasi-absence de reconnaissance internationale ne l’a pas empêché de faire vivre une démocratie étonnamment stable même si « nous sommes toujours entourés par une Somalie hostile », souligne Edna.
« Si un autre pays qu’Israël avait reconnu le Somaliland, la Somalie aurait eu la même réaction. Il y aurait eu exactement le même retour de bâton », assure-t-elle. « Le fait que nous soyons vivants et que nous respirions, que nous n’ayons pas tous été exterminés, c’est trop pour eux. »
Construire un hôpital sur un « charnier »
Dans les années 1980, après une formation d’infirmière-sage-femme en Angleterre, Edna travaille pour l’Organisation mondiale de la santé en tant que directrice de la santé pour la région de la Méditerranée orientale, en Égypte.
En 1991, elle retourne à Hargeisa, la capitale du Somaliland, devenue « une ville fantôme ». Une grande partie de la ville a été rasée lors des années de lutte pour l’indépendance du Somaliland.
Elle vend alors la plupart de ses biens et fait valoir ses droits à la retraite pour acheter un « terrain marqué par la mort » et faire construire un hôpital, la seule façon selon elle de « guérir mon peuple ». Au sein de l’hôpital Edna Adan, qui a ouvert ses portes en 2002, plus de 30 000 bébés ont vu le jour.
Après quoi elle fonde l’Université Edna Adan pour former les futurs infirmiers, médecins et membres du personnel médical.
« Je voudrais que mon hôpital forme notre personnel », dit-elle. « Si on peut faire ça sur un ancien charnier, on peut le faire partout. »
C’est en 2003 que le Dr Adam Lee Goldstein, directeur de la chirurgie traumatologique au Wolfson Medical Center, dans la banlieue de Holon, à Tel Aviv, et co-directeur d’Operating Together, initiative médicale israélo-palestinienne, rencontre Edna. Il est venu faire du bénévolat à l’hôpital, ce qu’il fera à plusieurs reprises au Somaliland pour former des médecins.
« C’est une femme très spéciale et une force incroyable », confie Goldstein au Times of Israel après sa dernière visite à l’hôpital, début février. « Ce pays est religieux et très conservateur. Les femmes n’ont pas le droit de montrer leurs cheveux, et tous les édifices ou presque sont des mosquées. Mais je n’ai jamais vu ou ressenti de présence ou d’énergie radicale ou extrémiste, comme on en ressent ailleurs dans le monde. Ils veulent vraiment la paix. »
Lors de son dernier voyage, Goldstein a donné des cours de chirurgie traumatique et rencontré des enfants opérés du cœur à l’hôpital Wolfson grâce à Save a Child’s Heart, une organisation humanitaire israélienne fondée en 1995 qui a soigné près de 8 000 enfants originaires de 75 pays dans lesquels l’accès aux soins cardiaques pédiatriques est limité voire inexistant.
Selon un porte-parole de Save a Child’s Heart, la relation entre Israël et le Somaliland a commencé en 2004, lorsqu’un diplomate du Somaliland en poste en Éthiopie s’est adressé à l’ambassade d’Israël pour tenter de sauver la vie de son fils.
Avec le soutien de l’ambassade, Save a Child’s Heart a évacué le garçon en Israël, où il a été opéré, ce qui lui a sauvé la vie, mais a eu pour conséquence de faire fermer le poste diplomatique et de rompre toute forme de relation avec Israël.
En 2012, deux enfants ont pu se rendre de Hargeisa à Tel Aviv pour se faire opérer du cœur grâce à Save a Child’s Heart. Mais ce n’est qu’en 2021, lorsque Goldstein a fait du bénévolat à l’hôpital, que la relation entre Save a Child’s Heart et le Somaliland a été officiellement établie.
Depuis, Save a Child’s Heart a pris en charge en Israël 41 enfants venus du Somaliland.
Sa lutte contre les mutilations génitales féminines
Au fil des années, Edna a reçu divers prix internationaux pour son travail de militante contre les mutilations génitales féminines.
Dans son autobiographie, « Une femme de premières », elle écrit qu’en 1945, elle avait huit ans quand sa mère et sa grand-mère ont profité de l’absence de son père médecin, parti soigner des patients, pour organiser son infibulation, pratiquée par une femme âgée. L’infibulation est la forme la plus grave de mutilation génitale féminine : sur Edna, elle est pratiquée sans anesthésie et la couture se fait avec des épines d’acacia.
Il faudra 31 ans à Edna, en 1976, pour prendre publiquement la parole contre cette pratique.
Selon l’OMS, plus de 230 millions de filles et femmes dans le monde ont subi des mutilations génitales féminines à des fins non médicales, des piqûres et piercings aux incisions en passant par les grattages et cautérisations des organes génitaux.
« Je me bats contre ça depuis des années », dit Edna. « Mais il y a tellement d’opposition, tellement de rejet, tellement de résistance contre l’arrêt de cette pratique. »
« Parfois, face à un ennemi très fort, il faut recommencer à zéro et revoir sa stratégie. »
Elle rappelle qu’il existe trois types d’excision, l’infibulation, ou type 3, la plus sévère et les types 1 et 2, qui consistent en l’ablation partielle ou totale des organes génitaux extérieurs de la femme.
Elle estime qu’il est « irréaliste » de vouloir une « tolérance zéro, une éradication totale ».
À l’hôpital, elle explique que 70 % des femmes de 25 à 35 ans qui viennent accoucher ont eu une forme ou une autre de mutilation génitale. La plupart d’entre elles ont eu une mutilation génitale de type 1, appelée Sunna légère au Somaliland et dans d’autres pays musulmans.
« C’est le signe que le type 3, le plus grave, également appelé infibulation, décline » poursuit-elle.
« Cela ne veut pas du tout dire que nous sommes favorables à la poursuite de l’excision », souligne Edna. « Mais nous pensons que si nous supprimons la forme la plus sévère, alors les générations futures, mieux éduquées, combattront celles de type 1 et de type 2. »
Elle rappelle que le Somaliland est le premier pays à avoir édicté, il y a quatre ans, une fatwa – loi religieuse islamique – interdisant l’infibulation.
« L’islam interdit les mutilations, raison pour laquelle nous nous sommes adjoints le soutien de pères et d’imams. Avant, il n’y avait que des femmes folles comme moi qui s’insurgeaient contre cette pratique », ajoute-t-elle. « En ayant des imams à nos côtés, cela renforce le message. »
Lorsqu’on lui demande ce qui la motive, Edna répond qu’elle est « têtue ».
« Je suis fière de ce que le Somaliland a accompli en l’espace de trente ans et j’aimerais que le reste du monde s’en rende compte lui aussi », conclut-elle. « Israël et le Somaliland sont des peuples qui partagent la même détermination. »
la Communauté du Times of Israël !
