Distants, craintifs, et méfiants: les Bédouins du Néguev ne se font pas vacciner
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Une soignante prépare une injection du vaccin Pfizer-BioNtech COVID-19 dans une clinique de la ville bédouine du Néguev, Rahat, le 17 février 2021. (Crédit : HAZEM BADER / AFP)
Une soignante prépare une injection du vaccin Pfizer-BioNtech COVID-19 dans une clinique de la ville bédouine du Néguev, Rahat, le 17 février 2021. (Crédit : HAZEM BADER / AFP)

Distants, craintifs, et méfiants: les Bédouins du Néguev ne se font pas vacciner

5 mois après le début de la campagne de vaccination d’Israël, seuls 38 % des Bédouins éligibles ont reçu une dose malgré le risque d’une autre vague dans la communauté

BIR HADAJ, sud d’Israël – Cinq mois de campagne gouvernementale pour vacciner les citoyens israéliens contre le coronavirus ont laissé peu de traces dans la ville bédouine du sud de Bir Hadaj.

Bir Hadaj a le triste honneur d’être la municipalité la moins vaccinée du pays. Seulement 2 % des quelque 2 000 habitants de la ville sont vaccinés ; en moyenne dans les villes israéliennes, environ 56 % des habitants sont vaccinés.

« Il y a des gens ici qui préfèrent mourir plutôt que de se faire vacciner », a déclaré Salim Denfiri, un habitant de Bir Hadaj.

Denfiri explique qu’il a décidé de se faire vacciner. Mais quand il a essayé de convaincre sa mère de près de 100 ans, elle lui a demandé s’il essayait de « l’achever », a-t-il dit.

« Les gens ont peur du vaccin ici. Ils n’écoutent pas les autorités médicales et beaucoup ne sont pas convaincus que le coronavirus soit réel », a déclaré l’ancien membre du conseil municipal de Bir Hadaj, Salman ibn Hamid, à présent directeur général du conseil régional de Neve Midbar.

Bir Hadaj n’est pas un cas isolé. Alors qu’environ 85 % des Israéliens éligibles ont été vaccinés contre le coronavirus, seuls 38 % des Arabes bédouins ont été vaccinés, selon le ministère de la Santé israélien.

Le soleil se couche à Bir Hadaj, le 27 avril 2021. (Aaron Boxerman / The Times of Israel)

La crise est encore plus profonde dans les « villages non reconnus » – des localités considérées comme illégales selon la loi israélienne. Environ un tiers des 290 000 résidents bédouins du Néguev vivent dans ces communautés, dont beaucoup existent depuis des décennies sans obtenir la reconnaissance de l’État.

Dans leur majorité non-reliés à l’eau et l’électricité fournies par l’État, ces localités constituent depuis longtemps un épineux problème politique. Le gouvernement israélien, qui considère ces villages comme illégaux, a cherché à déplacer les Bédouins vers des villes planifiées reliées aux services publics. Mais les habitants revendiquent depuis longtemps leur droit de rester là où ils se trouvent.

Le résultat, selon les militants, les responsables de la santé et les politiciens, est une profonde méfiance à l’égard de tout ce qui vient de l’État – y compris un vaccin potentiellement vital.

Selon les chiffres officiels du ministère de la Santé, seuls 13 % environ des personnes éligibles au vaccin de ces localités non-reconnues ont été vaccinés. Mais le chiffre réel est probablement plus proche des 10 %, car l’estimation de la population du ministère de la Santé est en retard d’au moins 20 000 personnes par rapport à la plupart des autres agences gouvernementales.

« Quand je me suis fait vacciner en janvier à Beer Sheva, j’étais le seul Arabe parmi un millier de Juifs », a déclaré Najib Abu Bunay, un ouvrier et traducteur qui vit à Wadi al-Naam, la plus grande de ces communes non-reconnues du Néguev.

Selon Abu Bunay, certains des 15 000 habitants de Wadi al-Naam ont été vaccinés depuis – en partie grâce à deux organisations nationales de santé préventive qui ont apporté le vaccin jusqu’au village. Mais beaucoup restent encore à vacciner, a-t-il dit.

Najib Abu Bunay, un habitant de la localité non-reconnue de Wadi al-Naam, le 27 avril 2021. (Aaron Boxerman / The Times of Israel)

La pandémie semble avoir largement épargné les Bédouins jusqu’à présent, grâce à l’écrasante jeunesse de la population – plus de la moitié des Bédouins ont moins de 16 ans, ce qui les rend moins vulnérables aux maladies graves causées par le virus – et à l’isolement relatif des communautés.

« Les localités non-reconnues avaient des infections, certes, mais bien moins que le reste du pays. Nous vivons coupés du monde. Nous ne sommes pas exposés comme dans une grande ville », a déclaré Atiya al-Asam, qui dirige le conseil municipal non-officiel de communes bédouines non-reconnues.

Le faible taux d’infection jusqu’à présent a permis aux communautés bédouines de sombrer dans le laisser-aller, a déclaré le Dr Mazen Abu Siyam, qui dirige un centre de réponse au coronavirus dans la municipalité de Rahat.

« C’est de l’apathie plus que de la peur. Je ne m’attends pas à ce que les taux de vaccination augmentent beaucoup, peut-être de quatre ou cinq pour cent, pas plus que cela. Il y a beaucoup d’indifférence », a déclaré Abu Siyam.

Mais alors qu’Israël baisse la garde après une longue et amère année de lutte contre la pandémie, il y a une réelle inquiétude pour l’ensemble des communautés bédouines qui n’ont pas encore été vaccinées.

« Nous craignons sérieusement l’apparition d’une autre vague de coronavirus parmi les Bédouins. Dans les services coronavirus des hôpitaux, nous voyons presque uniquement des patients arabes. Il n’y a plus personne à part eux », a déclaré le Dr Ali Alhoashle, qui dirige les opérations médicales du district sud d’Israël pour la plus grande caisse d’assurance maladie du pays, Clalit.

Les Bédouins et d’autres musulmans observent actuellement les fêtes du mois de Ramadan, qui sont souvent accompagnées de grands rassemblements. Après le ramadan vient une vague de mariages – ce sont ces mêmes événements qui ont conduit à une augmentation dramatique des cas de coronavirus chez les Arabes israéliens l’année dernière.

« J’ai peur, honnêtement. Je suis préoccupé par le début de la saison des mariages. Le pays rouvre. Si nous ne continuons pas à travailler sur cette question, nous aurons un grave problème entre nos mains », a déclaré le député Saeed al-Harumi du parti Raam, un habitant de la ville bédouine reconnue de Shaqib al-Salam, ou Segev Shalom.

« Il n’y a pas de réponse positive »

Depuis le début de la campagne de vaccination de masse d’Israël, les Arabes israéliens sont restés à la traîne. Certains responsables de la santé ont accusé la diffusion de fausses informations dans les communautés arabes israéliennes, tandis que d’autres ont pointé du doigt la mauvaise planification de la part des autorités sanitaires.

« Lorsque nous avons ouvert nos premières stations à Rahat, par exemple, nous voyions se présenter un Arabe pour 100 Juifs – dans une ville arabe ! Les gens étaient très effrayés et le taux de participation était par conséquent très faible », a déclaré Alhoashle.

Un troupeau de moutons dans un village bédouin du désert du Néguev, dans le sud d’Israël, le 21 janvier 2017. (Crédit : Nati Shohat / Flash90)

Au fil des mois, grâce aux efforts pour sensibiliser au vaccin et pour le rendre accessible, les Arabes israéliens sont enfin allés se faire vacciner. Dimanche, environ 78 % des citoyens arabes de plus de 16 ans avaient reçu au moins une dose de vaccin COVID-19, contre 85 % de leurs homologues juifs.

Mais les résidents bédouins du Néguev n’ont jamais rattrapé le reste du pays. Plus de 144 000 Bédouins n’ont pas encore été vaccinés – et au cours des 10 derniers jours, seulement 300 ont été vaccinés, a déclaré Siyam.

« Début avril, il y a eu une légère augmentation du nombre de personnes vaccinées, mais nous avons atteint une sorte de palier », a déclaré le Dr Naim Abu Freiha, qui dirige un syndicat de médecins bédouins du Néguev.

Les chiffres ont poussé les responsables à réfléchir aux raisons des milliers de personnes non-vaccinées. La plupart conviennent que la peur et la méfiance à l’égard du vaccin et le manque d’accessibilité jouent tous deux un rôle, bien qu’ils ne soient pas d’accord sur le poids à accorder à chacun des facteurs.

« Ils prétendent que cela [le vaccin] vous stérilise. Ou qu’il vous tuera au bout de deux à trois ans. En général, personne ne croit à son efficacité », a déclaré Denfiri.

Les bédouins se font rarement vaccinés pendant une saison grippale normale, a noté Alhouashle. Denfiri a convenu : « C’est la première fois en 50 ans que je me fais vacciner contre la grippe. Chaque année, on nous dit de nous faire vacciner et je ne l’ai pas fait. »

Ali Alhouashle, qui dirige le district sud de Clalit. (Autorisation)

Mais il est vrai également que le vaccin contre le coronavirus a atteint les citoyens bédouins d’Israël relativement tard. La campagne de vaccination d’Israël a commencé dans les grandes villes, puis s’est étendue aux petites villes. Il a atteint en dernier les constellations de minuscules villages de la périphérie.

Une fois arrivé, le vaccin n’était pas toujours directement accessible dans les communes non-reconnues : la plupart ne disposent pas de centres de santé où le vaccin peut être facilement distribué. Ces localités, après tout, sont illégales au regard de la loi israélienne et donc souvent ne bénéficient pas des services publics de base.

« Le vaccin, en général, n’est pas accessible dans les villages non-reconnus. Pour obtenir le vaccin, il faut souvent quitter son village et se rendre dans un autre lieu », a déclaré Abu Freiha.

Certains villages non reconnus, tels que Wadi al-Naam, se trouvent à proximité des principales artères et des arrêts de bus. Mais beaucoup d’autres n’ont pas accès aux transports en commun.

« Non seulement il n’y a souvent pas de transports publics à l’intérieur des villages. En outre, de nombreux villages n’ont pas de gare routière proche le long de la route principale sur laquelle ils se trouvent », a déclaré Ella Gil, urbaniste à Sikkuy, une organisation à but non-lucratif qui œuvre pour faire progresser l’égalité et le partenariat entre les citoyens arabes et juifs d’Israël.

« Lorsque vous cumulez tous ces facteurs, l’accès aux services de santé est très faible et s’y rendre peut être assez complexe », a ajouté Gil. « Cela peut prendre une journée entière. Non pas parce que la distance est grande. Mais à cause du temps nécessaire pour y accéder. »

Les autorités sanitaires affirment avoir fait des efforts pour rendre le vaccin accessible dans les dizaines de communes reconnues et non-reconnues du Néguev et encourager les Bédouins à se faire vacciner, malgré les défis logistiques.

« Le ministère de la Santé rend les vaccins accessibles par le biais de stations de vaccination mobiles qui se rendent dans les villes elles-mêmes », a répondu le ministère à une question du Times of Israel.

Pourtant, les résidents bédouins locaux se sont rarement présentés, même lorsque le vaccin leur a été livré sur le pas de la porte. Avec l’avènement du Ramadan – qui bouleverse les heures de veille et de sommeil pour de nombreux musulmans – les responsables de la santé avaient mis en place des stations de vaccination mobiles de nuit ouvertes de 20 heures à minuit.

Des femmes attendent leur tour pour se faire vacciner contre le coronavirus dans une clinique de la principale ville bédouine du Néguev, Rahat, le 17 février 2021. (HAZEM BADER / AFP)

Dans la communauté reconnue d’Abou Tlul – où seulement 6 % des 2 000 habitants de la ville sont vaccinés – seuls quelques Bédouins se sont présentés pour se faire vacciner lorsqu’une de ces stations a été mise en place la semaine dernière. Le site a été choisi pour sa proximité avec de nombreux cantons bédouins non-reconnus.

« Nous espérions vacciner environ 150 personnes, mais seulement 23 sont venues se faire vacciner », a déclaré le responsable adjoint du coronavirus Ayman Seif, qui coordonne la lutte du gouvernement contre le virus parmi les Arabes israéliens. « Encore une fois, nous ne voyons pas de réponse positive. »

Les responsables de la santé sont devenus plus hésitants à envoyer des stations de vaccination, craignant que les doses, instables, ne soient simplement gaspillées. Contrairement à la plupart des vaccins, les lots de doses de coronavirus expirent rapidement une fois descellés.

« Prenez Bir Hadaj par exemple – nous y avons ouvert un centre de vaccination pendant cinq jours. Mais seulement une ou deux personnes se sont présentées. Nous ne pouvons pas continuer à y apporter des vaccins que nous finirons par devoir jeter trois ou quatre jours plus tard », a déploré Alhouashle.

Dans tous les cas, la plupart des Israéliens étant maintenant vaccinés, les prestataires de santé ont également commencé à fermer les cliniques d’urgence et les sites de vaccination de masse qui ont amené les doses dans presque tous les recoins du pays. Mais le résultat peut être que les Bédouins ont, dans un sens, manqué leur chance.

« Il fut un temps où nous avons résolu le problème de l’accessibilité. Mais à mesure que les infections ont chuté à travers le pays, de nombreux endroits où l’on faisait vacciner les gens ont fermé. Ils disent : « Nous ne pouvons pas faire travailler nos équipes médicales pendant des heures pour voir, au mieux, 5, 6, 10 personnes venir se faire vacciner », a déclaré Seif.

« Tout est une question de confiance »

Les Bédouins vivent dans le désert du Néguev depuis des générations. Beaucoup ont traditionnellement gardé des troupeaux de moutons et de chèvres pour gagner leur vie, évitant les localités sédentarisées au profit d’un mode de vie nomade.

Depuis la création d’Israël en 1948, les autorités ont cherché à déplacer les Bédouins dans des villes reconnues. Les espaces de vie prévus pour les Bédouins comportent des services publics tels que l’eau et l’électricité, que le gouvernement ne fournit pas aux implantations non-autorisées.

Mais de nombreux habitants refusent de déménager dans les villes prévues, exigeant le droit de rester chez eux. Ils demandent la reconnaissance là où ils se trouvent ou, parfois, refusent de reconnaître totalement l’autorité de l’État.

En conséquence, des dizaines de milliers de Bédouins vivent dans des villages qui, selon la loi israélienne, n’existent pas. Alors qu’Israël procède rarement à des expulsions massives, le gouvernement démolit régulièrement des maisons illégales et d’autres structures dans les villages, affirmant qu’il applique la loi contre les squatteurs.

Ce conflit continuel a semé une profonde méfiance entre les Bédouins des villages non-reconnus et l’État – alors même qu’il s’agit d’un vaccin potentiellement vital, expliquent des habitants, les dirigeants et les responsables de la santé.

« Tout est une question de confiance », a soutenu le député al-Harumi du parti Raam, faisant référence à la volonté de recevoir le vaccin contre la COVID-19. « Et les démolitions ont détruit la confiance entre les Bédouins et l’État. »

Au début de la pandémie de coronavirus, des véhicules du ministère de la Santé se sont rendus dans certains des villages non-reconnus pour distribuer des dépliants mettant en garde contre les dangers de ce virus à forte contagion. Dès qu’ils voyaient les voitures, les habitants s’enfuyaient – craignant que les dépliants ne soient des ordres de démolition de maisons, a déclaré al-Harumi.

Vue de la ville bédouine de Hura dans le désert du Néguev, au sud de Beer Sheva. (Hadas Parush / Flash90)

« Les gens doutent de tout ce qui vient du gouvernement. Les conditions difficiles dans lesquelles vivent ces gens ont créé un fossé entre l’État et ses citoyens. Ils ne croient pas que le ministère de la Santé est leur ministère, un organisme gouvernemental qui est pourtant à leur service », a déclaré al-Harumi.

Les démolitions se sont poursuivies tout au long de la pandémie de coronavirus. Quelque 1 600 structures ont été détruites au bulldozer ou confisquées par les autorités israéliennes dans les villages non-reconnus en 2020, a déclaré al-Asam.

Les responsables de la santé disent qu’ils déploient des efforts intensifs pour sensibiliser le public, cherchant à inciter les dirigeants locaux, les militants et les autorités religieuses à s’impliquer.

« Pendant un temps, nous avons même demandé à des médecins de consulter une liste de numéros pour appeler les gens et les implorer personnellement de prendre le vaccin », a déclaré Alhouashle, le responsable de Clalit.

Abu Bunay, un habitant de Wadi al-Naam, a jugé la campagne insuffisante.

« Il s’agissait principalement de campagnes sur les réseaux sociaux, et ces gens ne sont pas actifs sur Facebook. Lorsque les médecins locaux ici à Wadi al-Naam ont travaillé pour atteindre les gens à la maison – pas au téléphone, à la maison – cela a changé la donne. Et les gens se sont fait vacciner. Mais la campagne n’a pas duré », a déclaré Abu Bunay.

Ces derniers mois, une autre campagne – la course à la 24e Knesset – a envahi les ondes. Des personnalités publiques se sont lancées dans la bataille pour les votes. La lutte contre le coronavirus, quant à elle, a pris du recul.

Le député Said al-Harumi du parti Raam. (Autorisation)

« Plutôt que de nous concentrer sur le problème du coronavirus, nous avons passé notre temps à faire campagne », a admis al-Harumi. « Les élections ont retardé tout le reste, en quelque sorte. »

Abu Banay a exprimé son optimisme quant au fait qu’un nouvel élan pour frapper aux portes dans les communautés bédouines pourrait enfin amener les résidents à se faire vacciner.

« Jusqu’à présent, les campagnes n’ont pas atteint les villages non-reconnus. Mais lorsque vous atteignez les gens chez eux, l’impact est énorme. Nous avons pu voir le tableau se transformer radicalement en quelques semaines », a déclaré Abu Bunay.

Mais Naim Abu Freiha, le médecin bédouin aguerri, a peu d’espoir de succès. La peur et l’apathie sont tout simplement trop ancrées dans certaines communautés, tandis que le vaccin n’est pas suffisamment accessible dans d’autres, a fait valoir Abu Freiha.

« J’étais bien plus optimiste », a déclaré Abu Freiha avec un soupir. « Mais après un an de lutte sur cette question, et après avoir vu même les plus éduqués refuser de se faire vacciner, j’ai dû redevenir plus réaliste. »

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