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Anna, avec Vadik, 6 ans, et Dasha, 3 ans, au consulat d'Israël à Chisinau, Moldavie, le 17 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
Anna, avec Vadik, 6 ans, et Dasha, 3 ans, au consulat d'Israël à Chisinau, Moldavie, le 17 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
Carnet du journaliste

Du chaos à la coopération : la Moldavie apprend à gérer les réfugiés ukrainiens

« En trois semaines, nous sommes devenus des experts en gestion de crise », déclare le chef du JDC à Chisinau, l’un des nombreux groupes qui tentent de s’occuper des réfugiés

Anna a quitté son village de la région de Mykolaiv, dans le sud de l’Ukraine, près de la mer Noire, le 6 mars, avec ses 2 enfants Vadik, 6 ans, et Dasha, 3 ans, sa mère Nadejda, et sa jeune sœur Vika, âgée de 13 ans.

Une organisation chrétienne, Ezra, a amené la famille à un refuge géré par Christians for Israel dans la région de Vinnytsia, dans l’ouest de l’Ukraine, et ces derniers les ont transportés en bus jusqu’à un complexe de camp d’été situé à la périphérie de Chisinau, en Moldavie. Là, ils ont dû attendre près d’une semaine avant de pouvoir se rendre au consulat d’Israël.

Avec une grand-mère, des tantes, des cousins et une sœur déjà en Israël, Anna et sa mère devraient recevoir l’autorisation d’immigrer.

J’ai rencontré la famille à la tête d’une longue file d’attente au consulat d’Israël à Chisinau alors qu’elle se préparait à montrer ses papiers. Ils étaient sur la route depuis 11 jours et semblaient éreintés.

Depuis lundi dernier, un nouveau système visant à réduire l’engorgement du consulat est appliqué. Il prévoit un processus en deux étapes, et des équipes qui se rendent dans les centres de réfugiés, plutôt que de faire venir les réfugiés au consulat.

Les personnes souhaitant se rendre en Israël présentent désormais leurs documents pour une première vérification effectuée par Nativ, l’organisation au sein du bureau du Premier ministre qui juge si les demandeurs de l’ancienne Union soviétique sont éligibles à l’immigration.

Des réfugiés ukrainiens à destination d’Israël à l’aéroport de Chisinau, en Moldavie, le 18 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

S’ils semblent casher, ils sont mis dans des avions à destination d’Israël organisés par l’International Fellowship of Christians and Jews. Le processus se poursuit ensuite avec Nativ dans l’État juif.

Au début de la guerre, il régnait un chaos total, reconnaissent la plupart des organisations humanitaires sur le terrain en Ukraine et en Moldavie.

Des réfugiés ukrainiens faisant la queue devant le consulat d’Israël à Chisinau, en Moldavie, le 17 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Il est arrivé qu’une communauté juive en détresse contacte quatre organisations pour les faire sortir, et que quatre bus se présentent.

De nombreux groupes différents essayaient d’aider, mais il n’y avait aucune coordination.

Aujourd’hui, plus de trois semaines après le début de la guerre, le système semble bien fonctionner, avec un niveau impressionnant de coopération entre des organisations juives qui n’ont pourtant pas l’habitude de travailler ensemble.

Alla Bolboceanu, représentante du Comité mixte de distribution juive en Moldavie (à droite) avec Violetta Labunskaia, qui s’occupe des relations publiques du JDC, dans le gymnase du Centre communautaire juif, qui a été transformé en dortoir, Chisinau, Moldavie, 17 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Alla Bolboceanu, représentante de l’Americain Joint Jewish Distribution Committee (JDC) en Moldavie, a déclaré : « Nous ne sommes pas des experts en gestion de crise, mais nous le sommes devenus en trois semaines. »

Un nombre vertigineux d’organisations sont impliquées dans le sauvetage des Juifs – et de nombreux non-Juifs qui qui profitent des bus aussi – hors d’Ukraine, chacune gérant sa propre ligne d’assistance, parmi lesquelles l’Agence juive, le JDC, l’International Fellowship of Christians and Jews (IFCJ), la communauté juive locale et le centre Habad.

Certains de ces cas sont particulièrement difficiles.

Daniel Pitchonko, 23 ans, représentant de l’Agence juive, a supervisé le cas de trois personnes âgées – un père de plus de 80 ans, aveugle et souffrant de démence, une fille qui se déplace en béquilles et un fils qui présente un handicap intellectuel.

Le représentant de l’Agence juive, Daniel Pitchonko, à Chisinau, en Moldavie, le 17 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Dans un autre cas, le centre Habad a procuré une ambulance spéciale pour un garçon gravement autiste et ses parents de Mykolaiv. Le garçon avait développé une infection à la jambe qui, en raison de la difficulté à obtenir des médicaments, était devenue septique. Les médecins israéliens de Chisinau ont jeté un coup d’œil et l’ont envoyé d’urgence en chirurgie, après quoi sa grand-mère a fait une crise cardiaque. Tous deux se sont retrouvés à l’hôpital de Chisinau.

À Chisinau, j’ai rencontré Georgii Logvynskyi, un avocat juif et ancien membre du Parlement ukrainien, qui a déclaré qu’il organisait des bus depuis certaines des régions les plus dangereuses de l’Ukraine jusqu’à la frontière moldave, chacun étant accompagné d’une escorte policière. Il propose également d’une ligne d’assistance téléphonique.

L’ancien membre du parlement ukrainien Georgii Logvynskyi (à droite) avec Alexandr Bilinkis, président de la communauté juive de Moldavie, sur le court de tennis couvert que Bilinkis a fourni pour servir de plaque tournante aux nouveaux arrivants d’Ukraine, le 17 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Les réfugiés traversent la frontière de la Moldavie où ils peuvent se reposer et recevoir des rafraîchissements. Le groupe Christians for Israel et le JDC gèrent des centres d’accueil à Otaci, une ville frontalière où l’on trouve d’anciennes maisons juives du shtetl à côté de palais, pour la plupart inachevés, construits par des hommes d’affaires roms juste avant l’effondrement de l’Union soviétique.

À Chisinau, où les nouveaux arrivants sont transportés par bus, c’est le JDC et la communauté juive qui organisent – et financent partiellement – le projet. Le président de la communauté juive, Alexandr Bilinkis – un homme d’affaires actif dans l’alimentation et la vente au détail – a mis son court de tennis couvert à disposition pour servir de plaque tournante aux bus qui arrivent. Il a également contribué, avec le JDC et d’autres organisations juives, à mettre à disposition environ 1 500 lits dans des camps d’été et des hôtels à Chisinau et dans ses environs.

Dans le centre, un endroit conçu pour faciliter l’orientation des personnes visiblement déconcertées, la responsable de l’administration du JDC, Viorelia (qui n’a pas souhaité décliner son patronyme), est prête à accueillir les derniers bus, mégaphone en main. Elle est vite assaillie de questions par bon nombre des quelque 400 arrivants quotidiens.

« Quand la guerre a commencé, je suis devenue comme un soldat », dit-elle.

En descendant des bus, certains réfugiés se servent de nourriture et de boissons. D’autres se dirigent directement vers le court de tennis, où on leur demande de se rendre dans le coin où la destination de leur choix est écrite sur le mur.

Des Ukrainiens désirant aller en Israël lèvent la main au centre de Chisinau, en Moldavie. Le centre, créé par la communauté juive de Moldavie et le Comité mixte de distribution juive, est le premier point de chute des réfugiés après leur arrivée dans la capitale moldave. Chisinau, Moldavie (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Ils ont quatre possibilités.

La première est d’aller en Israël. Celui qui va dans le coin Israël est invité à cliquer sur un code QR (il y a de l’aide pour les personnes âgées) et à s’inscrire immédiatement auprès du consulat israélien. Un bus les emmène vers des installations organisées par le JDC et la communauté juive.

Une autre option consiste à prendre un bus pour la Roumanie, et de là, être récupéré et hébergé par des familles juives en Allemagne. Les personnes qui font ce choix doivent envoyer une preuve de leur judéité en ligne à un représentant de la communauté juive allemande. Si leur demande est acceptée, elles seront hébergées à Chisinau pour la nuit et partiront pour l’Allemagne le jour suivant.

Des réfugiés ukrainiens se restaurent au centre communautaire juif JDC/Moldova à Chisinau, Moldavie, le 17 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

La troisième possibilité est de prendre un bus pour l’aéroport de Bucarest. Cette option est destinée aux personnes qui ont acheté ou reçu des billets d’avion pour se rendre chez des parents ou des amis ailleurs dans le monde.

Et la quatrième possibilité est d’aller dans un hôtel entièrement subventionné en Roumanie, pour une durée pouvant aller jusqu’à un mois, afin de soit décider où aller, soit attendre les visas pour des pays tels que les États-Unis et le Royaume-Uni.

Les arrivants non juifs qui veulent aller en Israël peuvent faire une demande à condition d’avoir des Israéliens prêts à les inviter et à se porter garants. Les autres sont dirigés vers un centre gouvernemental pour les réfugiés à Chisinau.

Dans le coin Israël, la représentante permanente de l’Agence juive, Olga Tendler, explique les dispositions de la Loi du retour, qui fixe les critères d’immigration.

« Nous avons reçu une grand-mère de 94 ans de Kiev, qui était partisane pendant la Seconde Guerre mondiale – elle est déjà en Israël. Aujourd’hui, 14 personnes sont arrivées en fauteuil roulant. Cela me brise le cœur », a déclaré M. Tendler.

Mikhail Andelman, 79 ans, avec son certificat de naissance de 1943, au centre du Joint Distribution Committee/Communauté juive de Moldavie pour les réfugiés ukrainiens arrivant, à Chisinau, Moldavie, le 17 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Il y a beaucoup de personnes âgées au centre. Parmi elles, Mikhail Andelman, 79 ans, un cordonnier, né en Russie mais qui est parti en Ukraine avec sa famille à l’âge de trois ans. Il ne savait pas trop comment il était arrivé ici depuis Korosten, une ville de la région de Zhytomyr, dans le nord de l’Ukraine. Quelqu’un lui a donné un numéro de téléphone à appeler et il est monté dans un bus. Les représentants de Christians for Israel l’ont repéré à la frontière et l’ont amené au centre.

De nombreuses femmes non juives avec enfants se trouvent dans le coin Israël, espérant que leurs mariages avec des hommes juifs leur octroieront le droit de prendre l’avion.

Nadia Tkachuk, 40 ans, professeur d’anglais de Kharkiv, dont l’anglais est médiocre, se demande : « Comment vais-je trouver un emploi et nourrir mes enfants ? »

Anastasia Cherkulayeva, qui est arrivée avec ses deux filles, Yeva, 10 ans et Maria, 6 ans, dans un bus organisé par la communauté juive d’Odessa, a expliqué que la famille avait immigré à Rishon Lezion, dans le centre d’Israël, en 2014, pour revenir quand la mère d’Anastasia a été diagnostiquée du cancer. Son père était déjà décédé.

Anastasia Cherkulayeva, originaire d’Odessa, avec ses filles Yeva et Maria, au centre du Joint Distribution Committee/Communauté juive de Moldavie pour les réfugiés ukrainiens, à Chisinau, en Moldavie, le 17 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Le mari d’Anastasia, qui n’a pas pu partir car les autorités ukrainiennes ont exigé que tous les hommes âgés de 18 à 60 ans restent dans le pays, est resté à Odessa où il s’occupe du chien de la famille. Sa mère, une éleveuse de chats assidue, ne voulait pas laisser ses 50 félins derrière elle. Les larmes aux yeux, Anastasia a déclaré : « La décision de partir a été difficile à prendre. »

Igor et Ira Brodsky, originaires de Sievierodonetsk, dans la région orientale de Louhansk, se trouvaient dans le sous-sol de leur immeuble lorsqu’un obus a déchiré le plafond de leur appartement du cinquième étage. Ils sont désormais en route pour rejoindre leur fils à Bat Yam et s’inquiètent pour leur chien de 11 ans, Marcel, qui porte un manteau rose. Est-ce qu’ils ont les bons documents pour le faire monter dans l’avion ?

L’étape suivante pour ceux qui souhaitent rejoindre Israël est le consulat israélien.

Yehor et Ira Brodsky (à gauche) avec leur chien Marcel, et Nadia Tkachuk, avec sa fille Sofia et son fils Grisha, au centre communautaire juif JDC/Moldova à Chisinau, Moldavie, le 17 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Sur place, le chef de mission de Nativ, le Dr Boleslav Yatvetsky, a déclaré au Times of Israël qu’il avait mis en place un nouveau système beaucoup plus efficace au cours des derniers jours, selon lequel des équipes se rendent dans les centres de réfugiés avec un système de guichet unique.

Ces équipes sont composées de représentants de Nativ, du ministère israélien des Affaires étrangères, de l’IFCJ et de l’Agence juive.

Des réfugiés ukrainiens recevant leurs papiers d’entrée en Israël et le Dr Yatvetsky à droite, dans un refuge d’urgence à Chisinau, en Moldavie, le 15 mars 2022. (Crédit : Flash90)

Les candidats commencent par Nativ, qui vérifie leurs documents. S’ils semblent admissibles, ils se rendent à la station de l’IFCJ pour obtenir un billet d’avion. S’ils ont des problèmes de passeport – par exemple si un enfant n’a pas de passeport – le ministère des Affaires étrangères leur délivre un laissez-passer unique. (Grâce à la flexibilité en temps de guerre, certaines personnes ont passé la frontière entre l’Ukraine et la Moldavie sans passeport.)

Le nouveau système permet à trois fonctionnaires de Nativ (ce nombre devait passer à cinq) de traiter 100 familles par jour, au lieu de 60 auparavant, a déclaré Yatvetsky.

Le Dr Boleslav Yatvetsky, représentant de Nativ au consulat d’Israël à Chisinau, Moldavie, le 17 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Il a ajouté qu’entre 30 et 80 % des personnes présentes dans chaque bus ne remplissaient pas les conditions pour se rendre en Israël. A ceux qui insistaient, on leur conseillait d’acheter leurs propres billets d’avion en Roumanie.

À côté du bureau de Yatvetsky se trouve celui de Benny Haddad, un ancien employé de Nativ qui travaille désormais pour l’IFCJ. Ce dernier finance les désormais les vols qui sont devenus quotidiens vers Israël au départ de l’aéroport de Chisinau, par ailleurs fermé en raison de la guerre.

L’organisation envoie également de l’aide humanitaire aux réfugiés en Moldavie.

En Israël, l’IFCJ complémente le travail du ministère de l’Intégration en aidant les nouveaux immigrants pendant leurs six premiers mois dans leur nouveau pays.

Benny Haddad (à gauche), représentant l’Association internationale des chrétiens et des juifs, avec Yonatan Feldman, qui organise les vols de réfugiés vers Israël, au consulat d’Israël à Chisinau, Moldavie, le 17 mars 2022. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Largement considéré comme un maître de la logistique, Haddad, qui parle couramment le russe malgré ses racines tunisiennes, travaille avec le centre Habad, la communauté juive locale et le JDC pour aider à financer l’hébergement et la nourriture des réfugiés pendant leur séjour à Chisinau.

Sur son ordinateur, il dispose d’un tableau de bord indiquant le nombre de personnes occupant un lit à tout moment. Le JDC lui fournit les données.

L’IFCJ partage les frais de vol à parts égales avec l’Agence juive mais assume la direction organisationnelle en Moldavie. L’agence assume cette responsabilité en Pologne et en Hongrie.

M. Haddad a noté que les Juifs fuyaient également la Russie et son alliée la Biélorussie, certains en passant par l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et d’autres républiques d’Asie centrale. Il a même entendu parler d’une famille qui s’était envolée de Russie vers Dubaï dans l’intention de rejoindre Israël.

Des Ukrainiens à la frontière de Palanca en Moldavie, le 3 mars 2022. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

« C’est un événement aux proportions apocalyptiques », a déclaré Haddad. « À la frontière, on voit principalement des femmes seules avec des enfants. Vous leur demandez où elles vont, et elles disent qu’elles ne savent pas. »

« Nous n’avons pas vu ce genre de choses depuis 1945. Environ 3,5 millions de personnes ont déjà quitté l’Ukraine. On n’arrive pas à s’y retrouver. »

Anna, quant à elle, avait prévu de rejoindre sa sœur à Afula, dans le nord d’Israël. Elle et son mari non-juif se sont mariés le 4 mars, une des conditions pour qu’il puisse éventuellement la rejoindre dans l’État juif.

Interrogée sur ce que sera la première chose qu’elle ferait en arrivant chez sa sœur, elle a répondu : « Prendre une bonne douche et aller au lit ».

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