Du violet à l’huile d’olive : la polyvalence d’une usine antique

À Tel Shiqmona, une usine du Premier Temple produisait du précieux tekhelet, mais aussi des textiles et du bétail hors saison lorsque la fabrication de la teinture bleue était à l'arrêt

Tel Shiqmona, dans le sud de Haïfa, le site d'une fabrique de teinture pourpre vieille de 3 000 ans. (Crédit : Michael Eisenberg)

L’ancienne usine industrielle de Tel Shiqmona, située sur la côte du mont Carmel en Israël, était l’un des plus importants centres de production de colorants bleus (appelés tekhelet en hébreu) et pourpres (appelés argaman), utilisés par les rois et les prêtres de l’Antiquité à l’époque biblique.

Aujourd’hui, de récentes études publiées dans la revue scientifique PLOS One suggèrent que ces mêmes installations, utilisées pour extraire ces pigments très convoités d’escargots de mer, servaient également à la fabrication d’huile d’olive, à la production de textiles et à l’hébergement du bétail le reste de l’année.

« Lorsque les archéologues découvrent un pressoir à olives, leur tendance naturelle est de dire : ‘À cet endroit, on faisait de l’huile d’olive’ », explique dans un communiqué de presse Golan Shalvi, chercheur à l’université de Haïfa et directeur de précédentes fouilles à Tel Shiqmona.

« Mais la récolte des olives ne dure qu’un temps relativement court, à la fin de l’automne. Aussi, pour comprendre comment l’espace était utilisé, nous devons nous demander ce qui s’y faisait le reste de l’année. »

Une installation de production royale

Tel Shiqmona est la plus grande usine de teinture pourpre de l’âge du fer en Méditerranée. D’une superficie de 0,8 hectares et située en périphérie de l’actuelle Haïfa, elle a fait l’objet de multiples fouilles depuis les années 1960 qui ont révélé la présence de vestiges remontant de l’âge du bronze tardif (1500-1150 avant notre ère) à la période byzantine (IVᵉ-VIIᵉ siècles de notre ère).

Emplacement de Tel Shiqmona. (Crédit : Sapir Haad)

Les chercheurs estiment que ce site, qui devait à l’origine être un petit village phénicien, a été annexé au IXᵉ siècle avant notre ère par le royaume d’Israël du Nord, puis transformé en un pôle industriel contrôlé par l’État, où l’on produisait des colorants à échelle industrielle.

Ces colorants, extraits des glandes de trois espèces d’escargots Murex, étaient coûteux et rares. Il fallait en effet de grandes quantités de ces mollusques pour obtenir des quantités relativement faibles de colorant.

Tel Shiqmona a probablement été choisi pour accueillir cette installation, car ses fonds marins rocheux offraient un habitat idéal à ces escargots et permettaient d’avoir un approvisionnement tout à la fois proche et abondant.

Il est probable que des tissus teints avec ces colorants, peut-être même à Tel Shiqmona, aient été utilisés dans le Premier Temple de Jérusalem, conformément au commandement biblique concernant les matériaux utilisés dans le Mishkan, ou Tabernacle, le temps de l’errance des Israélites dans le désert.

Ces colorants étaient également très prisés dans le monde antique, et Tel Shiqmona était probablement un important exportateur de ces pigments vers les royaumes voisins que sont la Philistie, Moab, Édom ou encore la Judée. Une étude publiée l’an dernier indique que l’usine produisait d’importantes quantités de teinture pourpre.

« Tel Shiqmona apporte la preuve que, dès le IXᵉ siècle avant notre ère, la teinture pourpre était produite à l’échelle industrielle », explique au Times of Israel la Pr. Ayelet Gilboa, de l’université de Haïfa.

« Il ne s’agissait pas simplement d’une personne qui teignait des vêtements pour le roi. »

Les fouilles menées à Tel Shiqmona ont permis de découvrir de nombreuses installations liées à cette industrie, à commencer par seize cuves de teinture d’âme contenance individuelle de 350 litres.

Selon le rapport d’étude publié dans PLOS One, une quarantaine d’objets datant d’une même période servaient à la production de teinture pourpre, dont plus de la moitié portaient des traces de cette teinture.

Des outils en pierre présentant des résidus de teinture pourpre découverts à Tel Shiqmona, sur la côte du Carmel en Israël. Selon un article publié dans PLOS ONE le 16 avril 2025, un site de production à grande échelle a fonctionné sur ce site pendant des siècles au cours de l’âge du fer. (Crédit : Maria Bukin/PLOS ONE)

Des vestiges d’autres industries

Outre ces objets, les archéologues ont également découvert des traces d’autres activités, notamment la production d’huile d’olive et la fabrication de textiles.

Un bâtiment particulièrement bien conservé abritait un pressoir à olives, des poteries teintes en pourpre ainsi que seize poids pour métier à tisser, probablement utilisés pour fabriquer des textiles. Ces trois activités ont donc coexisté à cet endroit.

Les chercheurs de l’université de Haïfa ont cherché à déterminer si ces activités se déroulaient simultanément ou si le site avait changé de fonction au cours du temps.

L’équipe chargée des fouilles – composée notamment de Golan Shalvi, Sonia Pinsky et de la Pr. Ayelet Gilboa, de l’Institut d’archéologie Zinman de l’université de Haïfa, a fait appel au Laboratoire de microhistoire environnementale du département des civilisations maritimes de l’université, dirigé par les Pr. David Friesem et Roni Zuckerman-Cooper.

Pour ce faire, ils ont eu recours à des analyses microscopiques du sol et des sédiments afin de reconstituer des activités difficiles, voire impossibles, à identifier lors de fouilles archéologiques classiques.

Isaac Ogloblin-Ramírez, en collaboration avec Madeline Jacobson de l’Institut Leon Recanati d’études maritimes de l’université, a analysé les résidus en laboratoire.

L’équipe a prélevé 28 échantillons de sédiments en vrac ainsi que trois blocs de sédiments intacts provenant de deux espaces contigus datant approximativement de 790 à 740 avant notre ère, une période correspondant au règne du roi israélite Jéroboam II.

Les échantillons ont été analysés à l’aide de plusieurs techniques, notamment la spectroscopie infrarouge à transformée de Fourier, l’examen microscopique des sédiments ou encore l’identification de restes microscopiques de plantes, cendres et autres déjections animales.

La carte du site de Tel Shiqmona montrant les zones où des traces de teinture violette ont été trouvées. (Crédit : Université de Haïfa)

Les restes de matière organique animale ont donné des informations particulièrement utiles.

Dans l’une des pièces, les sédiments contenaient en effet de fortes concentrations de particules de sphérulites, lesquelles se forment dans le fumier animal et sont capables de survivre des milliers d’années. Ces éléments, associés à des traces indiquant que de la matière organique avait été piétinée dans le sol, suggèrent que des animaux y ont été gardés, expliquent les chercheurs.

Les scientifiques ont également découvert des couches riches en excréments d’animaux, en alternance avec des couches contenant des cendres de bois. Ils estiment que ces dernières ont été délibérément répandues pour assainir et entretenir l’espace. Les cendres sont alcalines et auraient pu contribuer à neutraliser les odeurs et lutter contre les nuisibles, dans le but de nettoyer les lieux après avoir servi d’abri pour les animaux.

Les chercheurs en ont conclu que l’endroit avait été traité à la cendre après avoir accueilli du bétail afin de le préparer à d’autres activités.

Sélection de découvertes provenant de Tel Shiqmona : a) des jarres de transport phéniciennes in situ à côté d’une meule à olives ; b) des sédiments présentant des empreintes en creux d’olives ; c) des poids de métier à tisser ; d) un tas de coquilles de muricidés broyées ; e) des noyaux d’olives non carbonisés dans les sédiments ; f) un poids de presse à olives présentant un trou et des empreintes d’olives ; g-h) le rebord d’une cuve de teinture pourpre et un fragment de corps. (Crédit : Université de Haïfa)

Une chronologie en cours d’élaboration

Les données disponibles ne permettant pas de dater précisément la succession des activités mois par mois, les chercheurs ont combiné les données archéologiques avec les connaissances existantes sur la saisonnalité des activités.

La récolte et le pressage des olives devaient avoir lieu à la fin de l’automne, entre octobre et décembre et la production textile se faire après la tonte des moutons, au printemps.

Selon les chercheurs, les olives étaient pressées à la fin de l’automne, les textiles fabriqués au printemps et le bétail rentré lorsque les installations ne servaient pas à autre chose. Ils disent ignorer la période à laquelle avait lieu la production de teinture pourpre.

Bords de cuves découverts à Tel Shiqmona, sur la côte du Carmel en Israël. Selon un nouvel article publié dans PLOS ONE le 16 avril 2025, une installation de production à grande échelle de teinture pourpre a fonctionné sur ce site pendant des siècles au cours de l’âge du fer. (Crédit : Maria Bukin/PLOS ONE)

D’après l’étude, il est probable que la fabrication de teinture ne se soit, pour des questions pratiques, pas faite toute l’année. En effet, elle requérait d’énormes quantités de coquillages, ce qui ne devait pas être possible tout au long de l’année.

Il est probable que l’état de la mer, la disponibilité des coquillages et la qualité du colorant aient influé sur les capacités – et donc le moment – de fabrication.

Des témoignages historiques, comme celui de l’écrivain romain Pline l’Ancien suggèrent que la meilleure saison pour ramasser les coquillages s’étendait de la fin de l’été à la fin de l’hiver, mais l’étude précise que cela n’est en rien une preuve concluante.

Le tableau qui se dégage de ces recherches, conclut le rapport, est celui d’une activité industrielle d’une surprenante flexibilité qui tenait sans doute moins à l’improvisation ou au manque d’espace qu’à une volonté de tirer le meilleur parti des installations, ouvriers et ressources tout au long de l’année.

Cette étude permet d’envisager autrement les économies antiques, souligne David Friesem, directeur du Laboratoire de micro-histoire environnementale du département des civilisations maritimes de l’université de Haïfa.

Les fouilles du site de Tel Shiqmona, à Haïfa, en 2023. (Crédit : Golan Shalvi)

« Il n’y a aucune raison pour que la planification économique et la saisonnalité des activités de Shiqmona ne se retrouvent pas ailleurs », conclut-il.

« L’efficacité et l’optimisation des ressources et de l’espace étaient des caractéristiques des sociétés anciennes, tout autant que de la nôtre. »

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