LONDRES — C’est au cours de l’été 1937 que Robert Einstein, cousin du célèbre scientifique Albert Einstein, acheta Il Focardo, une élégante villa en stuc beige entourée d’oliviers et de champs de blé, située à 24 km au sud-est de Florence, en Italie.
Selon les souvenirs de sa nièce, la vie dans ce domaine de plus de 100 hectares était un paradis pour Robert, son épouse et ses filles.
Sept ans plus tard, cependant, l’existence heureuse de la famille fut brisée lors des dernières heures de l’occupation nazie, lorsqu’une unité de soldats allemands assassina brutalement la famille de Robert.
Ces meurtres font l’objet du livre The Einstein Vendetta (« La vendetta des Einstein »), un nouvel ouvrage du célèbre auteur britannique Thomas Harding. Il explore comment, alors que les forces alliées se rapprochaient rapidement, les Allemands ont recherché la famille dans leur idylle rurale isolée, et pourquoi.
Les arrière-grands-parents juifs allemands de Harding étaient amis avec Albert Einstein et son épouse dans le Berlin des années 1920. Ce lien personnel, associé à « l’histoire fascinante » de ce qui est arrivé à la famille de Robert, est la raison pour laquelle Harding a décidé d’écrire ce livre, a-t-il expliqué lors d’une interview accordée au Times of Israel.
La haine des nazis envers Albert Einstein, le Juif le plus célèbre d’Allemagne, n’était un secret pour personne. Quelques mois après leur arrivée au pouvoir, la nouvelle que le gouvernement allemand avait mis la tête d’Einstein à prix, offrant un millier de livres sterling, soit l’équivalent de 580 000 dollars aujourd’hui, fit les gros titres des journaux britanniques. Les nazis ont ensuite révoqué sa citoyenneté, brûlé ses livres et saisi ses biens en Allemagne.
La haine du régime envers Einstein ne s’est pas dissipée avec le temps. Le fait qu’Einstein ait abandonné ses idéaux pacifistes pour soutenir activement l’effort de guerre des Alliés — il a publiquement fait don du manuscrit de sa théorie de la relativité pour aider une campagne de prêt de guerre du gouvernement américain — signifie que « tout porte à croire… que la haine des nazis envers Albert Einstein était encore plus forte qu’en 1933 », explique Harding. En effet, le nom d’Einstein figurait sur une « liste noire » d’ennemis destinés à être assassinés par les nazis.
Cependant, comme il l’avait fait depuis l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir, Einstein, qui était devenu citoyen américain et avait passé la guerre à Princeton, dans le New Jersey, était hors de leur portée. Il en allait de même pour sa sœur Maja, qui vivait également aux États-Unis, ainsi que pour ses fils et son ex-épouse, qui vivaient en Suisse, pays neutre.
Robert et sa famille n’ont pas eu cette chance. En 1943, lorsque Benito Mussolini a été renversé et que l’Italie a tenté de changer de camp, poussant ainsi les Allemands à envahir leur ancien allié, ils sont tombés aux mains des nazis. Sauvé de la prison, Mussolini a été placé à la tête d’un régime fantoche, la République sociale italienne, dans le nord de l’Italie occupé par les nazis.
Albert et Robert étaient proches. « C’était son cousin germain, mais il était comme un frère pour lui », selon Harding.
Durant leur enfance, leurs pères étaient associés en affaires et, pendant un certain temps, les deux familles ont partagé une maison à Munich. Au total, Robert et Albert, qui avait quatre ans de plus que son cousin, ont vécu ensemble pendant onze ans.
Même lorsque Robert s’installa définitivement en Italie avec son épouse italienne, Nina, après la Première Guerre mondiale, leur amitié perdura. Maja et son mari vivaient à Florence, tandis qu’Albert, qui appelait son cousin « Bubi » (« petit garçon ») dans ses lettres, rendait visite à sa famille en Italie.
À l’occasion du 60ᵉ anniversaire d’Albert, en mars 1939, Robert lui envoya un télégramme contenant les mots suivants : « Tous mes meilleurs vœux et mes souvenirs les plus chers. »
Un mois plus tôt, Maja était arrivée aux États-Unis pour rejoindre son frère. Elle faisait partie de l’exode des Juifs de Florence qui avait suivi l’introduction des nouvelles lois raciales par Mussolini en novembre 1938. Au cours de sa première décennie au pouvoir, l’Italie fasciste avait offert un environnement relativement clément aux Juifs.
Une sérénité brisée
Cependant, l’alliance croissante entre Mussolini et Hitler a donné lieu à l’adoption d’une loi s’inspirant de celles de Nuremberg.
Sur le papier, les Einstein étaient concernés par la nouvelle loi. Robert et ses deux filles, Cici et Luce, perdirent ainsi leur nationalité italienne. Nina, qui comme ses filles était chrétienne pratiquante, conserva la sienne car elle était née en Italie.
Néanmoins, comme le souligne Harding, les lois raciales « n’étaient pas vraiment appliquées de manière systématique », leur application dépendant largement de l’attitude des chefs locaux du parti et des préfets de police. Cici, par exemple, a pu rester au lycée, et Luce, qui étudiait la médecine à Florence, a pu poursuivre ses études.
L’invasion allemande en septembre 1943 et la mise en place du nouveau régime fantoche de Mussolini quelques jours plus tard rendirent la situation des Einstein encore plus périlleuse. En octobre, la première razzia (ou rafle) de Juifs eut lieu à Rome. D’autres suivirent rapidement à Florence et ailleurs en Toscane. Et, en décembre 1943, le ministre de l’Intérieur annonça à la radio que la police allait arrêter tous les Juifs et les détenir dans des camps de concentration.
Robert et Nina discutèrent de leur situation difficile, mais les voies d’évasion potentielles étaient dangereuses. Au nord, la Suisse offrait une possibilité de sécurité, mais tout le trajet traversait un territoire contrôlé par les nazis. S’ils se dirigeaient vers le sud, ils devraient à nouveau échapper aux forces allemandes et fascistes toujours fidèles à Mussolini avant d’atteindre les Alliés qui avançaient.
Les Einstein auraient-ils dû tenter de partir plus tôt ?
« Ce sont des décisions vraiment difficiles et complexes », estime Harding, qui souligne que jusqu’à l’occupation allemande, il était assez courant que les Juifs tentent de fuir vers l’Italie, considérée comme plus sûre que les autres pays voisins contrôlés par les nazis.
Un peu plus de neuf mois après leur invasion, en juillet 1944, les Allemands se présentèrent à la porte des Einstein et exigèrent de voir Robert. Travaillant dans les champs, il échappa de justesse à la capture. La famille décida de se séparer : Nina, Cici et Luce, ainsi que la sœur de Nina, Seba, et les trois nièces du couple, Anna Maria, Lorenza et Paola, restèrent dans la villa, tandis que Robert se réfugia dans les bois voisins.
Pendant deux semaines, Robert se cacha. Il dormait parfois à la belle étoile et parfois chez des fermiers locaux, mais ne restait jamais plus de 24 heures au même endroit. Il se tourmentait sans cesse au sujet de sa décision, se demandant s’il ne valait pas mieux retourner à la villa.
« Il attendait dans l’ombre, paralysé par l’angoisse, espérant que quelque chose change », a écrit Harding.
Mis à part quelques rares rencontres arrangées avec Nina, le seul réconfort de Robert était le bruit des avions alliés, des coups de feu et des obus d’artillerie, qui laissaient présager que le salut était proche.
La famille a failli s’en sortir. Tôt le matin du 3 août, alors que la BBC annonçait que les Alliés n’étaient plus qu’à une trentaine de kilomètres de Florence, sept soldats allemands lourdement armés ont fait irruption dans la villa et ont enfoncé les portes. Le commandant, âgé d’une trentaine d’années, a exigé de savoir où se trouvait Robert. Nina est restée silencieuse.
Pendant les quatorze heures qui suivirent, les Allemands retinrent les femmes dans la maison, d’abord dans la cave avec les ouvriers agricoles du domaine, puis dans une chambre à l’étage. Elles pouvaient entendre les soldats fouiller la maison, rire bruyamment et jouer du piano.
Par la suite, les Allemands ont conduit les femmes à travers la villa saccagée, leur disant qu’ils avaient trouvé de la dynamite dans le sous-sol et les accusant d’aider les partisans. Nina, Luce et Cici ont été emmenées et interrogées à tour de rôle.
L’aveu de Nina selon lequel son époux se trouvait dans les bois et la fausse déclaration de Luce selon laquelle la dynamite lui appartenait, alors que les Allemands savaient pertinemment qu’ils l’avaient eux-mêmes placée là, ne purent les sauver. Depuis l’étage, Seba et les nièces des Einstein entendirent des cris et des coups de feu.
Le lendemain matin, alors qu’un prêtre local découvrait la scène « effroyable et horrible », des soldats britanniques arrivèrent à la villa. À l’intérieur, ils trouvèrent des avis imprimés laissés par les Allemands, déclarant que la famille Einstein était coupable d’espionnage et avait été dûment exécutée.
Rongé par la culpabilité, il se demandait sans cesse ce qui se serait passé si toute la famille s’était cachée dans les bois. Robert était suicidaire. Lorsqu’il rencontra une unité de partisans, il demanda à son commandant s’il pouvait lui emprunter un pistolet pour mettre fin à ses jours.
Il échoua cette fois-ci, mais moins d’un an plus tard, en juillet 1945, Robert, alors âgé de 61 ans, mettait fin à ses jours en avalant 23 somnifères. Un prêtre local qui connaissait bien la famille Einstein déclara plus tard que la mort de Robert avait « totalement anéanti la famille, victime de la férocité nazie ».
Des meurtres spontanés ou prémédités ?
Dans son livre, Harding se penche sur la question de savoir si le meurtre des Einstein était, comme l’a conclu plus tard un historien italien qui a enquêté sur l’affaire, un « épisode de violence gratuite » spontané ou un acte de vengeance plus calculé et planifié contre les seuls membres de la famille du célèbre scientifique sur lesquels les nazis pouvaient mettre la main.
Tout comme la famille et les locaux, Harding pense que c’est cette dernière hypothèse qui est la bonne. Il souligne le fait que les avis laissés à la villa accusant les Einstein d’espionnage avaient été reproduits et imprimés par les Allemands avant leur arrivée à la maison, ce qui suggère que les meurtres étaient « prémédités ».
L’auteur note qu’il est révélateur que les seules personnes interrogées et assassinées par les Allemands soient celles portant le nom « Einstein ». Selon lui, la « logique perverse d’un acte de violence spontané » suggère que la belle-sœur et les nièces de Robert auraient également été massacrées.
Des témoins ont également déclaré que, dans les semaines et les mois précédant les meurtres, des soldats allemands avaient recherché Robert.
De plus, des preuves suggèrent que les nazis n’ont pas rassemblé les Juifs à Florence durant l’été 1944, et encore moins dans les derniers jours de l’occupation, et que les autres Juifs vivant dans la région n’ont pas été pris pour cible à cette époque.
Cela soulève bien sûr l’un des plus grands mystères entourant ces meurtres.
« Pourquoi une petite unité de soldats allemands, alors que les Alliés progressaient dans la région, a-t-elle fait un détour pour se rendre dans une villa isolée à l’extérieur de Florence afin de traquer Robert Einstein et sa famille ? », s’est interrogé Harding.
Les enquêtes officielles menées par les procureurs allemands et italiens au cours des deux dernières décennies ont conclu que les soldats ne se seraient rendus à la villa que sur ordre strict de leurs supérieurs. Les experts sont unanimes. L’historien Christian Jennings affirme notamment que l’ordre de tuer les Einstein est « presque certainement » venu de Berlin.
« Il y avait une efficacité, une clarté et une précision dans cet acte », fait remarquer Harding à propos du meurtre.
« Pour moi, cela ressemble à un ordre. »
Que cet ordre ait été donné par Hitler ou par l’un de ses lieutenants, tels que Heinrich Himmler ou le chef adjoint de la SS, Ernst Kaltenbrunner, reste un mystère. Tout comme le nom de l’officier allemand qui commandait l’unité dans la villa.
Les Alliés, qui considéraient également ce meurtre comme un acte de représailles politiques visant Albert Einstein, envoyèrent des enquêteurs chargés d’enquêter sur les crimes de guerre sur les lieux peu après les meurtres. Ils recueillirent les déclarations de Robert et Seba, puis l’affaire fut transmise aux autorités italiennes. Le bilan désastreux de l’Italie en matière de poursuite des criminels de guerre fit qu’aucun effort sérieux ne fut entrepris pour examiner cette affaire avant le début du siècle.
Au cours des deux dernières décennies, trois suspects potentiels – le capitaine Clemens Theis, commandant d’un bataillon du régiment blindé, le major August Schmitz, de la brigade de parachutistes, et le sergent Johann Riss – ont été interrogés par les procureurs allemands et italiens. Riss a été formellement identifié par Lorenza et a également été reconnu coupable par un tribunal italien d’avoir participé à un massacre près de Florence, au cours duquel 174 civils ont été assassinés quelques jours seulement après les meurtres des Einstein.
Néanmoins, Harding accepte, non sans frustration, que le temps qui passe rendra probablement impossible l’identification de l’officier et que justice ne sera jamais rendue. Il estime qu’il est plus important de se concentrer sur la situation dans son ensemble.
« Nous avons cette obsession de pouvoir pointer du doigt les auteurs individuels pour des raisons compréhensibles », dit-il.
« Mais peut-être plus important encore… du point de vue des victimes, ce qui importe ici, c’est que les Allemands étaient responsables. Ils ont tout fait pour s’en prendre à cette famille. »
Privée de justice, la famille Einstein a subi un nouveau coup dur depuis la publication du livre. Il y a deux ans, Eva Kosloski, la fille de Paola, a déposé une demande d’indemnisation de 250 000 euros auprès d’un fonds créé par le gouvernement italien en 2022 pour indemniser les victimes des crimes de guerre nazis. Le mois dernier, cependant, la demande de Kosloski a été rejetée au motif qu’elle ne pouvait pas agir au nom de sa grand-tante et de ses cousins germains.
Selon Kosloski, il ne s’agissait pas d’une question d’argent, mais plutôt « que les gouvernements italien et allemand reconnaissent enfin ce terrible crime de guerre […] [et] les dommages durables qu’il a causés à ma famille ».
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