TIRANA, Albanie (JTA) — Melisa Malo, 16 ans, une élève de seconde inscrite au lycée Gjimnazi Sami Frashëri de Tirana, a découvert la Shoah il y a quatre ans, lorsqu’elle a assisté à une représentation en albanais de la pièce « Le Journal d’Anne Frank ».
Ce soir-là, ses parents lui ont raconté comment des musulmans et des chrétiens ordinaires d’Albanie — une nation balkanique qui compte à peine plus de 300 Juifs de souche — avaient risqué leur vie pendant la Seconde Guerre mondiale pour cacher près de 2 000 réfugiés juifs étrangers aux occupants nazis du pays. Ils l’avaient fait grâce à la « besa », un code d’honneur tribal qui impose aux Albanais de protéger les étrangers qui fuient les persécutions.
Parmi ces Albanais, Refik Veseli, un jeune apprenti photographe qui, de 1942 à 1944, avait caché une famille juive dans la maison de ses propres parents à Krujë, un village situé aux abords de Tirana. En 1987, le mémorial de Yad Vashem à Jérusalem avait rendu hommage à Veseli et à ses parents en les désignant comme Justes parmi les nations. Ils avaient été les premiers d’une liste de 75 citoyens d’Albanie — et de ressortissants du Kosovo voisin — à recevoir cet honneur.
Il y a douze ans, les élèves d’un lycée allemand du quartier de Kreuzberg à Berlin, qui accueille de nombreux immigrants en Allemagne, ont décidé, par un vote, de donner son nom à leur établissement.
Et, le 27 janvier, une délégation de la Refik Veseli Schule s’est rendue à Tirana à l’occasion de la Journée internationale de commémoration des victimes de l’Holocauste. Les élèves et d’autres adolescents du lycée local Gjimnazi Sami Frashëri ont, entre autres, pris la parole devant 150 personnes environ, soulignant l’urgence de lutter contre l’antisémitisme.
« Je pense que ce pont que nous construisons entre nos deux écoles illustre très bien le concept de besa », commente Malo. « Nous promettons d’être unis et de nous dresser contre la haine et contre les discriminations ».
Malo et d’autres ont, ce jour-là, symboliquement planté un olivier devant le ministère albanais des Affaires européennes et étrangères, qui avait organisé cet événement d’une demi-journée auquel ont assisté des diplomates, des députés, des journalistes locaux et d’autres dignitaires.
« La besa est une valeur fondamentale qui compte encore ici dans la vie quotidienne », s’exclame Amelia Miftari, âgée de 17 ans, une élève de première. « Pendant la Shoah, lorsque les Albanais ont risqué leur vie pour aider les Juifs, ils ne l’ont pas seulement fait parce que c’était une coutume, mais aussi parce que c’était un choix moral — la promesse d’agir avec humanité et avec courage ».
Aucun des élèves de ces deux écoles n’est juif. En fait, Ruben Ebert, un élève de terminale de 18 ans originaire de Berlin, explique qu’il a participé aux activités de commémoration de la Shoah en partie parce qu’il se sent coupable.
« Je me sens obligé de perpétuer le souvenir de la Shoah à cause de mon histoire familiale », dit-il. « Mon arrière-grand-mère, son mari et son frère étaient tous nazis. Je ne sais pas s’ils étaient membres du parti, mais ils défendaient cette idéologie avec conviction. Évidemment, ils font partie de ma famille, j’ai donc un lien avec eux. Mais ils ont également été les auteurs de crimes horribles. »
Ruben Ebert est l’un des rares élèves de la Refik Veseli Schule à ne pas être issu de l’immigration.
Hadiseh Alizadah, 15 ans, porte un hijab noir et elle est arrivée en Allemagne en tant que réfugiée il y a 10 ans, en provenance d’Afghanistan, avec ses parents. Elle raconte que sur ses 22 camarades de classe, un seul est d’origine allemande. Les autres sont pour la plupart afghans, syriens, palestiniens, turcs ou libanais.
« Nous sommes tous des êtres humains », explique Alizadah à la JTA lorsqu’on lui demande si elle voit une quelconque ironie dans le fait qu’elle — une musulmane afghane — se retrouve ici, en Albanie, à rendre hommage aux Juifs qui avaient été tués par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.
« Parfois, c’est difficile pour moi parce que les gens ne savent rien de moi ni de ma famille », ajoute-t-elle. « J’ai passé trois mois dans le Brandebourg, et là-bas, ils détestent les immigrés. Mais à Berlin, il y a beaucoup de filles qui portent le hijab comme moi, donc ce n’est pas un problème ».
A l’issue du programme officiel, Alizadah s’est jointe à une douzaine d’autres élèves pour une visite guidée à pied de Tirana – une visite qui a compris la célèbre mosquée Ethem Bey, située face à la place Skanderbeg — un lieu emblématique de ce pays de 2,4 millions d’habitants, dont environ 45 % sont aujourd’hui des musulmans sunnites ou bektachis. Ils ont également visité une exposition en plein air, consistant en 15 grandes photographies en noir et blanc liées à la Shoah et parrainée par la municipalité de Tirana sous la bannière « Plus jamais ça ».
Le directeur de la Refik Veseli Schule, Simon Groscurth, note que le choix de ce nom particulier pour l’école est né d’une décision mûrement réfléchie.
« Dans une ville comme Berlin, où l’histoire de la Shoah est gravée directement dans nos pavés, nous avons cherché un symbole de courage qui trouverait un écho auprès de nos élèves, qui sont très diversifiés », explique Groscurth. Il ajoute que son école a trouvé ce symbole en la personne de Refik, dont le courage et la vivacité d’esprit ont sauvé le photographe yougoslave Moshe Mandil, sa femme Gabriela, sa fille Irena et son fils Gavra.
Alors qu’ils rendaient visite à leur grand-mère à Belgrade au mois d’avril 1941, les soldats allemands avaient envahi la Yougoslavie, commençant sans attendre à déporter les Juifs vers les camps de concentration. La famille Mandil, originaire de Novi Sad et munie de faux papiers, soupçonnée de cacher sa judéité, avait été interpellée par des officiers nazis.
Mais au tout dernier moment et contre toute attente, Moshe avait montré aux soldats une petite photo de ses enfants en train de sourire à côté d’un sapin de Noël. L’arbre n’était qu’un accessoire dans son magasin de photographie – mais la ruse avait fonctionné. La famille avait reçu l’autorisation de poursuivre son chemin.
Arrivés à Prishtinë — la capitale de l’actuel Kosovo — ils avaient passé un an dans un camp de réfugiés surveillé mais, sous l’occupation italienne, ils avaient obtenu la permission de se rendre en Albanie à bord d’un camion. Ils étaient arrivés à Tirana et ils avaient posé leurs valises dans un petit appartement avec un ami qui, pour sa part, possédait un studio de photographie. Dans ce magasin travaillait alors Refik Veseli, âgé de 17 ans.
« Un jour, des soldats allemands sont entrés dans le magasin, ils cherchaient des Juifs. Refik a dit à Moshe de se cacher sous un tissu noir », raconte Maya Klinger Cohen, autrice et conférencière d’origine israélienne, qui a écrit un livre pour enfants sur le sujet. « Refik a parlé avec les soldats allemands jusqu’à ce qu’ils partent. C’est alors que Moshe a compris que Tirana n’était plus une ville sûre – mais il n’avait nulle part où aller ».
Déterminé à aider les Mandil, Refik était parti dans le nord du pays, à Krujë, et il avait demandé à ses parents — Vesel et Fatima — de cacher cette famille juive en danger. Son père avait accepté sans l’ombre d’une hésitation. Il était venu les chercher, avec des ânes pour assurer le transport. Le voyage ne pouvait se faire que dans l’obscurité de la nuit – et tous dormaient dans la forêt pendant la journée.
Le périple avait été long et difficile – même si tous les Juifs étaient munis de fausses cartes d’identité albanaises et qu’ils portaient des vêtements traditionnels musulmans. A un poste de contrôle nazi, à un moment qui avait été particulièrement effrayant, des officiers allemands avaient interrogé Gabriela — qu’ils soupçonnaient d’être juive en raison de la couleur claire de ses yeux — mais elle avait fait semblant de ne comprendre que l’albanais.
Finalement, les Allemands avaient laissé passer la famille. Cohen explique : « Elle les a tous sauvés en jouant le rôle de sa vie ».
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Gavra Mandil et sa famille avaient finalement trouvé refuge en Israël. Il était devenu un célèbre photographe, ouvrant son propre studio à Tel Aviv.
Et il y a un an, Fatmir Veseli a été l’invité d’honneur de l’école qui porte dorénavant le nom de feu son père.
« Quand il s’est tenu parmi nos élèves, l’histoire que nous enseignions habituellement à nos élèves à partir de livres est soudainement devenue réelle », s’exclame Groscurth. « Il nous a parlé de l’humilité de son père — Refik ne se considérait nullement comme un héros, mais simplement comme un homme qui tenait ses promesses et qui ouvrait des portes ».
Karl Bergner, ambassadeur d’Allemagne en Albanie, a exhorté les élèves de cette école et de la Gjimnazi Sami Frashëri à se battre pour la démocratie et à « s’opposer à l’injustice, partout où vous la rencontrez ».
« En 2026, plus de 80 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il reste crucial de perpétuer les leçons de la Shoah », a affirmé Bergner. « Que pouvons-nous faire pour empêcher que de telles atrocités se reproduisent à l’avenir ? La réponse réside dans l’éducation, dans la confrontation avec le passé et dans la promotion de la tolérance ».
Lisa Shekel est professeure d’allemand à la Refik Veseli Schule et son mari est israélien. A ce titre, elle aide à organiser des rencontres entre ses élèves et des enfants juifs d’Israël.
Mais l’essor de l’antisémitisme en Allemagne et dans toute l’Europe l’inquiète — en particulier la popularité croissante du parti d’extrême droite et anti-immigrés Alternative für Deutschland, qui détient actuellement 151 sièges au Bundestag, fort de 630 membres.
« Bien sûr, je crains que bientôt, nous ne vivions plus dans une démocratie », dit Shekel. « Notre crainte, c’est qu’après les prochaines élections, l’AfD devienne le parti le plus puissant d’Allemagne ».
Toutefois, comme l’avance Ebert — l’arrière-petit-fils de nazis — à propos de ses propres origines, « beaucoup d’Allemands ne sont pas honnêtes au sujet de leur histoire familiale. S’ils l’étaient, ils ne voteraient pas pour l’AfD ».
Ces derniers mois, Tirana a été secouée par des manifestations nocturnes — avec certains mouvements de protestation violents — alors que les partisans du chef de l’opposition et ancien Premier ministre Sali Berisha dénonçaient la corruption présumée de l’actuel Premier ministre Edi Rama, ennemi de longue date de Berisha.
En fait, Galit Peleg, l’ambassadrice d’Israël en Albanie, n’a pas assisté à la cérémonie de commémoration de la Shoah qui était organisée le 27 janvier à Tirana parce qu’elle devait accompagner Rama à Jérusalem, où il a pris la parole devant la Knesset. Un honneur rare qui n’a été accordé qu’à cinq autres chefs d’État seulement : l’Égyptien Anwar el-Sadat et les présidents américains Jimmy Carter, Bill Clinton, George W. Bush et Donald Trump.
Lors de son discours à la Knesset, Rama a affirmé son soutien total à Israël dans la guerre à Gaza et il a vivement critiqué l’Iran – qualifiant le pays « d’État soutenant le terrorisme ». L’Albanie avait rompu ses relations avec Téhéran au mois de septembre 2022, après que des pirates informatiques soutenus par l’Iran ont lancé une cyber-attaque massive contre le gouvernement.
« S’il y a un sujet sur lequel ces deux-là [Rama et Berisha] sont d’accord, c’est celui d’Israël. Nous bénéficions d’un soutien sans faille de la part de l’Albanie », s’exclame Peleg, qui est en poste ici depuis trois ans et demi.
« La première semaine de mon arrivée, je me suis rendue à Krujë et je suis entrée dans une bijouterie, sur le marché. Sur le mur, il y avait un certificat de Yad Vashem », raconte l’ambassadrice à la JTA. « J’ai demandé au commerçant ce que c’était, et il m’a répondu que son grand-père avait sauvé des Juifs pendant la guerre et qu’il voulait que tout le monde le sache. Aujourd’hui, on pourrait avoir l’impression d’un coup de pub mais c’était avant que les touristes israéliens ne viennent en masse, comme c’est le cas actuellement et j’ai trouvé ça très sincère, en accord avec ce que j’entends de la part des gens ordinaires. »
Selon l’Institut national des statistiques albanais, 72 110 citoyens israéliens sont venus dans le pays en 2025 — ce qui représente une hausse de 586 % par rapport à 2024 — grâce au lancement de vols directs entre Tel Aviv et Tirana par Sundor, une filiale d’El Al, au mois de mars 2025. Il est désormais courant d’entendre parler hébreu dans les rues — non seulement dans la capitale, mais aussi dans des stations balnéaires comme Saranda, Durrës et Himara.
En plus de sa proximité avec Israël, l’Albanie est également une destination peu coûteuse, avec une population accueillante, une cuisine méditerranéenne et aucun antisémitisme à l’égard de la soixantaine de Juifs qui vivent dans le pays.
Avec un tourisme qui comporte également une forte composante culturelle. Outre le mémorial de la Shoah qui est installé au bord du lac à Tirana, avec des panneaux d’information en granit en hébreu, en anglais et en albanais, deux attractions liées à la communauté juive sont actuellement en cours de construction : le Musée juif d’Albanie à Vlorë et le Musée Besa de Tirana — un sanctuaire de 7 900 m² dédié à l’ancien code d’honneur du pays qui, entre autres, avait sauvé tant de Juifs pendant la Shoah.
« Dans un monde où nous assistons à une montée de l’antisémitisme et des discours de haine, la besa peut être notre bouclier », dit Groscurth. « Cela signifie : ‘Je ne serai pas un spectateur passif. Je te protégerai, car tu es mon prochain’. Car ce n’est qu’ensemble — avec votre soutien, vos idées et avec l’esprit albanais — que nous pourrons garantir que les crimes horribles de la Seconde Guerre mondiale ne se reproduisent jamais. »
la Communauté du Times of Israël !
