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Illustration : Le directeur-général du ministère de la Santé, Moshe Bar Siman Tov, s'exprimant lors d'une session de la commission de la Santé de la Knesset au sujet de l'impact sur les services de santé mentale d'Israël de l'assaut du Hamas du 7 octobre, 13 novembre 2023. (Crédit : Porte-parole de la Knesset)
Illustration : Le directeur-général du ministère de la Santé, Moshe Bar Siman Tov, s'exprimant lors d'une session de la commission de la Santé de la Knesset au sujet de l'impact sur les services de santé mentale d'Israël de l'assaut du Hamas du 7 octobre, 13 novembre 2023. (Crédit : Porte-parole de la Knesset)

En Israël, des organisations comblent le vide laissé par un système de santé mentale débordé

Après le 7-Octobre, les initiatives ont poussé comme des champignons ; aujourd’hui, les organisations à but non lucratif forment des coalitions, répertorient qui fournit quoi à qui tout en élaborant des normes

Sue Surkes est la journaliste spécialisée dans l'environnement du Times of Israel.

Après deux ans et demi de conflits violents – incluant le pogrom commis par le groupe terroriste du Hamas, le 7 octobre 2023, et les deux guerres menées contre l’Iran, la deuxième étant toujours en cours – Israël et ses citoyens ont connu de profonds bouleversements. Et dans ce contexte de mort et de souffrances, il est impossible encore de déterminer le nombre exact de personnes susceptibles d’avoir besoin d’un soutien post-traumatique, ou qui en auront besoin à l’avenir.

« Le système de santé mentale, qui avait déjà beaucoup de mal à fonctionner avant le 7-Octobre, s’est effondré dès les premiers jours de la guerre », a conclu le contrôleur de l’État dans un rapport qui a été diffusé au mois de février 2025.

Dans la période qui a suivi le 7-Octobre, comme cela a aussi été le cas sous de nombreux autres aspects, de nombreuses organisations à but non lucratif se sont mobilisées pour apporter leur aide dans le domaine de la santé psychique – avec parmi elles des groupes vétérans comme NATAL, ERAN, ENOSH ou la Israel Trauma Coalition. L’un des plus anciens groupes, le Community Stress Prevention Center (connu en hébreu sous le nom de Mashabim, ou Ressources), qui est implanté dans la ville de Kiryat Shmona, dans le nord du pays, à la frontière avec le Liban, a, lui aussi, répondu présent.

En plus de ces acteurs connus, une multitude de nouvelles organisations a également vu le jour, proposant tout type d’activités, du surf à la randonnée en passant par l’équithérapie, le yoga, la méditation et la respiration.

Certaines se sont développées dans des lieux spécifiques, prenant pour cible des groupes d’âge ou des sexes précis (par exemple, les femmes officiant dans les services de sécurité). D’autres ont été créées pour commémorer un parent ou un ami décédé.

La journaliste que je suis a recensé plus de 50 organisations qui offrent une forme ou une autre de soutien thérapeutique dans la base de données Guidestar (en hébreu) qui a été créée après le 7 octobre 2023.

Le système est toutefois fragmenté et personne n’en a le contrôle de manière globale.

Le ministère de la Santé, qui a ouvert 14 nouvelles cliniques de traumatologie aux abords des hôpitaux psychiatriques depuis le 7-Octobre, affirme qu’il n’est responsable que des thérapies qui relèvent du service public – c’est-à-dire celles qui sont offertes par les hôpitaux et par les cliniques gérés par les caisses d’assurance-santé (kupot holim, en hébreu).

Aujourd’hui, quelques initiatives tentent de remettre de l’ordre dans ce chaos en recensant les ressources disponibles. Objectif : identifier les lacunes et les doublons, coordonner les nombreux acteurs impliqués, fournir des outils d’adaptation à la population générale et formuler des normes afin de garantir que l’offre répondra aux besoins réels qui s’expriment sur le terrain, avec un financement et une supervision adéquats.

Des souffrances d’une envergure sans précédent

Depuis le 7-Octobre, les Israéliens ont été happés dans un cycle de guerre qui semble sans fin. Il y a eu l’invasion du sud d’Israël par le Hamas, une attaque sanglante qui a fait plus de 1 200 morts et qui a entraîné l’enlèvement de 251 otages qui sont tous revenus depuis de la bande de Gaza, morts ou vivants. Il y a eu l’Opération Épées de fer qui a été menée contre le Hamas au sein de l’enclave. Il y a eu les tirs de roquettes du Hezbollah au Liban, qui ont repris après un cessez-le-feu qui avait été conclu au mois de novembre 2024, et il y a eu deux cycles de guerre avec l’Iran – le premier au mois de juin dernier, le second depuis le 28 février. Il y a eu une recrudescence des violences en Cisjordanie, ou les tirs de missile des terroristes houthis qui ont visé l’État juif depuis le Yémen.

Plus de 900 soldats, officiers et réservistes, dont plusieurs dizaines d’agents de sécurité locaux, ont été tués. 22 000 soldats de l’armée israélienne ont été soignés dans les hôpitaux. Parmi ces derniers, 58 % souffraient de troubles de stress post-traumatique et autres troubles psychiques.

Un volontaire de ZAKA, un groupe unique de sauvetage et de récupération dont le travail consiste à collecter les restes des morts pour les enterrer conformément à la loi religieuse juive, guidé par des thérapeutes alors qu’il prend un bain de glace au cours d’une session d’activité organisée visant à traiter le traumatisme du pogrom perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023, à Nes Harim, près de Jérusalem, le 17 novembre 2024. (Crédit : Menahem Kahana/AFP)

Le département de réadaptation du ministère de la Défense a fait savoir qu’il recevait environ 1 500 demandes de reconnaissance de troubles psychiques chaque mois.

En plus des blessures, les longues périodes de service dans la réserve ont pesé, exerçant des pressions impossibles sur les mariages. Elles ont détruit des emplois, des entreprises et des projets de carrière.

Les Nations unies ont fait savoir, de surcroît, qu’entre 200 000 et 250 000 Israéliens avaient été officiellement évacués de leurs foyers situés aux frontières sud (Gaza) et nord (Liban) – ou qu’ils avaient pris eux-mêmes la décision de partir.

Une étude qui a été diffusée au mois d’avril dernier et qui était consacrée à la santé mentale des Israéliens dans l’après 7-Octobre a révélé que le système lui-même était « mal équipé » pour faire face à la forte augmentation de la demande de soutien psychologique. Elle avertissait : « Israël doit se réorganiser en profondeur pour faire face au tsunami imminent de maladies psychiatriques en lien avec la guerre ».

Les membres d’un groupe de paix de l’esprit parrainé par Metiv, le Centre israélien de psychotraumatologie, se réunissant pour se soutenir mutuellement. (Crédit : Metiv)

Les estimations du nombre de personnes qui auront besoin d’un traitement en raison de problèmes psychiques post-7-Octobre varient considérablement – allant de 300 000, selon le Taub Center, à trois millions, d’après les estimations qui ont été faites par le contrôleur de l’État au mois de février. Le ministère de la Santé, pour sa part, a avancé un chiffre allant de 80 000 à 500 000.

Une étude de l’université de Haïfa a révélé qu’environ 60 % des Israéliens qui n’ont pas été directement touchés par la guerre (c’est-à-dire qu’ils ne résidaient pas dans les communautés frontalières, qu’ils n’ont pas été blessés, qu’aucun membre de la famille n’a été blessé) ont développé un trouble de stress aigu sévère – qui est un réel facteur de risque de développer à terme un TSPT. Selon le Centre israélien pour la toxicomanie, une personne sur quatre a consommé davantage de drogues et de médicaments après le 7-Octobre.

Au mois de décembre, la caisse de santé Maccabi, l’une des quatre caisses d’assurance-santé d’Israël, a fait savoir, dans une enquête de fin d’année, qu’environ 9 000 diagnostics de stress post-traumatique avaient été enregistrés parmi ses adhérents l’année dernière. Ce qui représentait une augmentation de près de 30 % par rapport à 2023 et d’environ 40 % par rapport à 2022.

Et pourtant, malgré ces tendances à la hausse, une analyse du budget 2025 de l’État consacré à la santé mentale (dont le traitement des traumatismes ne représente qu’une partie) a révélé que, malgré une augmentation de 17 % du financement, la santé mentale ne bénéficiait toujours que de 4,5 % du budget national d’Israël en matière de santé – un pourcentage bien en deçà de la référence de l’OCDE, qui est de 8 à 10 %. Moins de la moitié des besoins du système sont financés, selon un rapport qui a été établi par l’organisation ICAR (Israel’s Collective Action for Resilience), avec un déficit annuel qui a été estimé entre 3 et 4,5 milliards de shekels.

L’étude a aussi fait état d’un « manque de coordination et de gouvernance ».

Qui est responsable des organisations à but non lucratif ?

Gila Tolub, la directrice exécutive de l’Israel’s Collective Action for Resilience, une organisation créée après le 7-Octobre, explique qu’un fossé s’est creusé dans la prise en charge de la santé mentale par l’État entre 1994 – date de la création des quatre caisses d’assurance-santé nationales – et 2015, date à laquelle ces organismes sont devenus officiellement responsables de la santé psychique dans le sillage d’une réforme gouvernementale.

Lors d’une réunion d’urgence à la Knesset, à Jérusalem, le 8 août 2023, un ex-soldat de Tsahal souffrant de syndrome de stress post-traumatique exprime sa colère et sa frustration face au manque de services de santé mentale. (Crédit : Oren Ben Hakoon/Flash90)

Au cours de ces années, peu de mesures ont été prises pour développer les services de santé mentale, et de nombreuses organisations ont vu le jour pour combler ce vide – devenant souvent des prestataires de services pour le gouvernement.

« Et aujourd’hui, la situation est devenue ingérable », déplore Tolub.

L’ICAR tente de remettre de l’ordre dans cette situation. Comme l’indique son site internet, « l’écosystème israélien en matière de prise en charge des traumatismes est fragmenté, avec des centaines d’organisations qui travaillent jour et nuit sur le terrain – toutefois, il n’y a pas d’acteur naturel apte à suivre et à analyser les besoins macroéconomiques ».

Gila Tolub, directrice exécutive de l’ICAR. (Crédit : Liat Shalit)

L’ICAR rassemble des leaders dans les domaines de la médecine, de la psychologie, de la santé publique, des technologies de la santé, de la philanthropie, de l’investissement, etc.

Au mois de février, l’ICAR a rendu public le rapport établi dans le sillage de son premier sommet. (Le deuxième a eu lieu la semaine dernière.)

Un rapport qui note que « nous nous sommes réunis parce que nous refusons d’accepter le statu quo. Parce que nous savons que la santé mentale est une priorité nationale. Parce que nous comprenons que si nous n’agissons pas maintenant, nous devrons en subir les conséquences pendant des générations ». Il précise que le message du sommet a été clair : « Nous avons besoin d’un changement systémique… La santé mentale doit être pleinement intégrée dans les politiques, dans les soins de santé, dans les technologies et dans les initiatives communautaires, non pas comme une réflexion après coup, mais comme un élément central du renforcement de notre société ».

Le rapport fait remarquer que la guérison des traumatismes n’est pas seulement une question de santé mentale, mais qu’elle affecte également la santé physique, la productivité, l’économie et la sécurité. « L’ampleur des traumatismes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui est sans précédent, et la réponse doit être audacieuse », affirme le rapport.

L’ICAR a été cofondé par Eyal Fruchter, professeur de psychiatrie, ancien responsable de la santé mentale au sein de l’armée israélienne, ancien chef du service de psychiatrie de l’hôpital Rambam à Haïfa et ancien PDG de l’hôpital psychiatrique Maale HaCarmel dans le nord d’Israël. Inquiet face au manque d’organisation et de normes, il s’est associé à Tolub pour lancer l’ICAR.

Le professeur Eyal Fruchter. (Crédit: Ivan Alexeyevich)

Fruchter a effectué dix semaines de service dans la réserve de l’armée israélienne au début de la guerre contre le Hamas, à la tête de l’unité responsable de la santé psychique, offrant des soins aux soldats les plus gravement touchés qui étaient évacués du front.

« Je suis reparti avec le sentiment que les soins étaient limités », explique-t-il. « Ils étaient trop axés sur le traumatisme en tant que maladie à traiter principalement par des médicaments au détriment de la réadaptation et de la reconnexion avec les familles et les communautés. J’ai également eu l’impression que personne ne prenait de recul pour évaluer les besoins du pays dans son ensemble ».

Une entrée du centre de santé mentale Kfar Shaul, un hôpital psychiatrique situé à Jérusalem, le 31 juillet 2012. (Noam Moskowitz/Flash90)

« Y a-t-il une réglementation [des organisations d’aide] ? Non, » explique-t-il. « Y a-t-il des normes qui permettent à une organisation à but non lucratif de se définir à juste titre comme organisation apportant des soins réels ? Non plus ».

L’ICAR a commencé par recenser les organisations impliquées dans le bien-être et la santé mentale pour mieux comprendre les services offerts par ces groupes, ainsi que les publics visés. Objectif : identifier les manques, les doublons et les possibilités de coopération et de coordination.

Le groupe a mis en ligne sur son site internet des informations en anglais concernant plus de 400 organisations enregistrées auprès du Registre des associations. Une analyse a montré qu’environ 20 des groupes figurant sur la liste de l’ICAR ont se sont lancés après le 7 octobre 2023. Ils disent soigner l’anxiété, la dépression et le TSPT (la différence entre ce nombre et celui de Guidestar peut s’expliquer par le fait que l’ICAR n’a pas encore ajouté les groupes qui n’ont été reconnus qu’en 2024).

En collaboration avec Startup Nation Central et une plateforme de santé mentale appelée Bezyl, l’ICAR a également cartographié le secteur des technologies de la santé.

L’une des priorités identifiées par l’ICAR est la nécessité d’un contrôle de la qualité des soins apportés, avec l’octroi d’un « label de qualité ».

Fruchter indique que le ministère de la Santé, en tant que superviseur des soins de santé mentale, a parfaitement compris la nécessité d’établir des critères clairs et qu’il avait entamé un processus pour les définir – ajoutant qu’il a dû s’arrêter « en cours de route », invoquant un manque de personnel.

L’artiste israélien Idan Amedi lors d’une conférence de presse à l’hôpital Sheba à Ramat Gan, le 25 janvier 2024. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Au début de l’année, l’ICAR a lancé une campagne nationale de sensibilisation à la santé psychique en collaboration avec 30 partenaires. Diffusée une minute avant les principaux journaux télévisés, la campagne a été l’occasion d’expliquer pourquoi les individus étaient susceptibles d’éprouver des sentiments tels que l’hypervigilance, ou pourquoi ils pouvaient pleurer plus que d’habitude. L’objectif, selon Tolub, a été de rassurer sur la normalité de ces réactions, de donner aux Israéliens des outils pour y faire face et de leur expliquer quand solliciter l’aide d’un professionnel.

Parmi ces outils, des liens vers un site internet géré par Kol Zchut, une organisation qui fournit des informations sur les droits sociaux, les prestations et les services, et vers l’Invisible Album, qui rassemble des programmes de réadaptation pour les soldats . Il renvoie également vers Nafshi (Spiritual), une initiative majeure qui a été lancée par le Joint Distribution Committee.

Efrat Stern, directrice des programmes Israel Unlimited Partnership et Mental Health and Well-being du JDC. (Crédit : Eric Sultan)

Efrat Stern, responsable des questions relatives au handicap, à la santé psychique et au bien-être au sein du JDC, préfère utiliser le terme « bien-être mental » plutôt que « handicap mental » en rapport avec la guerre.

Avant même le 7-Octobre, le JDC s’était associé au Maitiv Center for Research and Application of Positive Psychology de l’université Reichman dans le but d’élaborer des normes basiques pour les initiatives de soins préventifs.

Aujourd’hui, le JDC est partenaire du Réseau national pour la santé mentale et le bien-être communautaires, la plus grande initiative de ce type en Israël, dit Stern. Les ministères de la Santé, des Finances, de l’Intérieur, de l’Éducation et des Affaires sociales, le cabinet du Premier ministre, l’Institut national d’assurance et les conseils locaux sont également impliqués dans cette initiative.

Elle permettra de distribuer 72 millions de shekels provenant de l’État et de dons philanthropiques, cette année et l’année prochaine, à 85 % de toutes les autorités locales. Ces fonds permettront à chaque conseil de choisir des initiatives en matière de bien-être mental dans une bibliothèque numérique, sans avoir à passer par un appel d’offres. Sur les 180 organisations qui ont demandé à figurer sur la liste, 80 ont passé avec succès l’examen professionnel, explique Stern.

Le programme financera des coordinateurs de santé au sein de chaque autorité, qui seront formés pour recenser les parties prenantes et les besoins. Ils prendront la tête d’un comité de pilotage composé de représentants locaux et ils mettront en place un plan de travail.

Trois semaines après le début de la guerre à Gaza, le JDC a créé Nafshi. Il s’agit d’une bibliothèque numérique, en hébreu, qui contient environ 800 outils pré-évalués auxquels tout citoyen peut accéder pour obtenir une aide personnalisée. Stern a indiqué que plus de 200 000 Israéliens l’ont utilisée jusqu’à présent.

Illustration : Le directeur-général du ministère de la Santé, Moshe Bar Siman Tov, s’exprimant lors d’une session de la commission de la Santé de la Knesset au sujet de l’impact sur les services de santé mentale d’Israël de l’assaut du Hamas du 7 octobre, 13 novembre 2023. (Crédit : Porte-parole de la Knesset)

Alors que le JDC souhaite créer un « label de qualité » pour le bien-être mental afin d’éviter que la détresse ne s’aggrave, l’ICAR se concentrera sur les normes nécessaires encadrant le traitement des es troubles de stress post-traumatique, des troubles alimentaires, des addictions et des tendances suicidaires, qu’ils soient liés à la guerre ou à d’autres traumas.

Stern indique que « les fonds disponibles sont insuffisants pour répondre aux besoins, et il y a de nombreuses initiatives intéressantes. Ce sera un travail de longue haleine. C’est pourquoi nous avons entrepris d’organiser ce domaine ».

Elle ajoute que « les crises ne s’arrêtent pas en Israël. Nous avons donc Nafshi qui apporte des réponses aujourd’hui, mais nous voulons également mettre en place des infrastructures mieux organisées pour demain ».

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