Israël en guerre - Jour 202

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Mohammed Dajani (Crédit : Yossi Zamir/Flash 90)
Mohammed Dajani (Crédit : Yossi Zamir/Flash 90)
Interview

Entretien avec le professeur palestinien qui avait emmené ses étudiants à Auschwitz

Commentant les propos antisémites du président de l’AP, Mahmoud Abbas, Mohammed Dajani estime que la distorsion des atrocités nazies est fortement liée au narratif palestinien

La carrière académique de Mohammed Dajani, activiste pour la paix, devait être stoppée lorsqu’il avait enseigné la Shoah, d’un point de vue juif, à ses étudiants palestiniens.

En mars 2014, il avait pris la tête d’une délégation de 30 étudiants qui s’étaient rendus au camp nazi de concentration et d’extermination d’Auschwitz, une visite qui avait été guidée par deux survivants juifs du génocide et qui avait eu pour objectif, à ce moment-là, d’enseigner « l’empathie et la tolérance ».

Se rappelant de l’impact de ce voyage éducatif dans l’ancien camp de la mort, Dajani déclare au Times of Israel que « le point de vue de ces élèves palestiniens a changé après le déplacement à Auschwitz. Ils ont réalisé qu’ils ne fallait pas avoir peur d’ouvrir les yeux sur ces chapitres tragiques de l’Histoire humaine ».

« A l’école, les Palestiniens apprennent que ‘l’ennemi de mon ennemi est mon ami’ ; à Auschwitz, ils ont appris que ‘l’ennemi de mon ennemi n’est pas nécessairement mon ami’. Ils ont appris que cela n’avait pas été des psychopathes, des esprits criminels qui avaient commis les cruautés et les atrocités nazies. Que leurs auteurs étaient simplement des gens ordinaires qui fêtaient Noël et Pâques avec leur famille et qui adoraient leur animal de compagnie, qui adoraient leurs chiens ».

Mais suite à ce voyage, le professeur de sciences politiques avait été dans l’obligation de démissionner de son poste d’enseignant à l’université Al-Quds de Jérusalem, où il était le directeur et le fondateur de l’Institut d’études américaines – et l’un des rares professeurs palestiniens à enseigner la Shoah. Il avait présenté sa démission suite aux pressions exercées par son université, qui n’avait pas hésité à le menacer.

« Il y avait une forte opposition à cette idée d’emmener des étudiants à Auschwitz dans la mesure où les connaissances qu’ils étaient susceptibles d’y acquérir venaient contredire le narratif collectif. Certains pensaient que la Shoah était un narratif sioniste qui permettait à Israël d’obtenir le soutien international », se souvient Dajani.

« Briser des tabous et s’écarter des sentiers battus est habituellement condamné de manière véhémente par la communauté. En espérant briser ce tabou, je voulais ouvrir une porte vers le changement social, vers la réconciliation et vers la paix », ajoute-t-il.

L’attitude des Palestiniens à l’égard de la Shoah a, une nouvelle fois, été mise sous le feu des projecteurs récemment. Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a ainsi, lors d’un discours prononcé au cours d’une réunion du Fatah, suscité l’indignation pour avoir dit qu’Adolf Hitler avait persécuté les Juifs non pas parce qu’ils étaient Juifs mais en raison de « leur rôle social » qui, selon lui, « était lié à l’usure, l’argent, etc…. »

Abbas a aussi cherché à minimiser le lien qui existe entre les Juifs européens et Israël, répétant une théorie – réfutée à maintes reprises – qui affirme que les Juifs ashkénazes ne sont pas des descendants des Israélites mais d’un ancien peuple turc, connu sous le nom des Khazars, qui s’était massivement converti au judaïsme.

« C’est l’antisémitisme qui a activé le racisme de Hitler, son hostilité à l’encontre des Juifs », note Dajani. « Il pensait qu’éliminer les Juifs résoudrait les problèmes économiques de l’Allemagne. ‘Mein Kampf’, le livre de Hitler, parle de la manière dont il est devenu antisémite. Une thèse centrale, là-dedans, c’est la thématique du ‘péril juif’, qui affirme que les Juifs ont ourdi un complot pour diriger le monde ».

Ce n’est pas la première fois qu’Abbas tenait de tels propos. Le sujet avait aussi été au cœur de sa thèse de doctorat, en 1982. Écrite et présentée alors qu’il faisait ses études à l’université de Moscou, dans l’ex-Union soviétique, et publiée sous la forme d’un livre deux ans plus tard, la thèse cherchait également à minimiser l’ampleur de la Shoah, affirmant que le nombre de victimes pouvait bien avoir atteint les six millions mais qu’il pouvait tout autant ne pas avoir atteint le million. Il y blâmait également le sionisme qui, selon lui, avait permis à ces meurtres d’être commis « dans la mesure où ils garantissaient l’immigration en Palestine ».

Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas présidant la 11e session du Conseil révolutionnaire du Fatah, à Ramallah, le 26 août 2023. (Crédit : Thaer Ghanayem/via WAFA)

Les déclarations d’Abbas reflètent-elles ainsi l’opinion générale des Palestiniens ? A cette question, Dajani répond que « je ne pense pas que le point de vue d’Abbas sur l’antisémitisme et sur la Shoah soient très répandus dans la société palestinienne parce qu’il y a beaucoup d’ignorance sur l’antisémitisme. Ce sujet n’est pas enseigné dans les universités et il y a une interdiction sociale sur la recherche de toutes les questions liées à la Shoah depuis une perspective juive ».

Dajani est aussi le fondateur de « Wasatia » (un mot qui signifie « modération » ou « juste milieu » en arabe), un mouvement pour la paix dont le siège est installé à Jérusalem et qui prône la déradicalisation des jeunes sur la base de l’étude de sources islamiques et du dialogue interconfessionnel.

« Les Palestiniens pensent qu’ils sont sémites et qu’en conséquence, ils ne peuvent pas être qualifiés d’antisémites – ce en quoi ils ont tort », continue-t-il. « Il y a un courant antijuif solide parmi les Palestiniens, un courant qui résulte d’une mauvaise interprétation du Coran et de faux hadiths qui ont été attribués au prophète Mohammed. »

Parmi les milliers de paroles du prophète qui ont été rassemblées après sa mort, certaines font référence aux relations entre musulmans et Juifs. L’un de ces hadiths les plus communément connus, dont la véracité est disputée, décrit un combat qui a lieu à la Fin des Temps entre les disciples des deux religions, établissant que les Juifs se cacheront derrière des arbres et des pierres et que ces deux éléments lèveront alors la voix, appelant les Juifs à être tués.

« Il est difficile de dire ce qu’Abbas pensait pouvoir obtenir en répétant de tels discours mais sa thèse a construit le narratif collectif dans la culture palestinienne », dit Dajani. « En l’absence de matériaux authentiques d’éducation permettant d’enseigner l’antisémitisme dans les programmes palestiniens, c’est ce genre d’argument qui devient la référence sur le sujet. »

Un dessin illustrant un hadith attribué au prophète Mohammed, montrant un Juif se cachant derrière un arbre et l’arbre en train de révéler sa présence à un musulman. (Crédit : Facebook/Autorisation : Prof. Mohammed S. Dajani)

Le 10 septembre, un groupe de plus de 150 universitaires et intellectuels palestiniens ont écrit une lettre ouverte qui condamnait avec force « les propos moralement et politiquement hautement répréhensibles » d’Abbas, affirmant dans des termes sans équivoque que « le génocide du peuple juif par les nazis est né de l’antisémitisme, du fascisme et du racisme » en résultat d’une « théorie raciale qui était très répandue dans la culture et dans les sciences européennes à ce moment-là ».

Si la majorité des signataires de la lettre vivent et travaillent aux États-Unis et en Europe, quelques-uns résident en Cisjordanie, dans les zones placées sous le contrôle direct de l’Autorité palestinienne et ils ont « apposé leur signature malgré les conséquences possibles », comme l’a confié l’un d’entre eux au Times of Israel.

Le courrier a été critiqué avec force par plusieurs personnalités politiques issues du parti du Fatah d’Abbas, qui l’ont qualifié de « déclaration de la honte » et qui ont accusé les signataires de répéter le « narratif sioniste » et de prendre part à « un complot contre la cause palestinienne » et contre Abbas lui-même.

« De nombreux Palestiniens évitent de discuter des atrocités de la Shoah par crainte de saper la cause nationale, de saper le narratif collectif. Seul l’enseignement de la Shoah peut parvenir à rectifier cette mauvaise perception des choses », poursuit Dajani.

Le professeur, qui était aussi recteur des bibliothèques au sein de l’université Al-Quds, attribue également la responsabilité de la prépondérance d’idées fausses sur la Shoah, chez les Palestiniens, aux textes qui sont mis à leur disposition.

« La littérature très largement antisémite qui se trouve dans les bibliothèques et dans les librairies arabes entraîne une opposition à l’enseignement de la Shoah. Ce que vous êtes amené à lire façonne votre pensée. Dès le début des années 1950, ‘les Protocoles des Sages de Sion’ sont devenus l’un des livres les plus lus dans tout le monde arabe », explique Dajani, qui note que le texte a eu une grande influence sur l’idéologie de Hitler. Citant l’auteure israélienne Hadassah Ben Itto, Dajani déclare que les Protocoles « sont un mensonge qui refuse de mourir ».

« La littérature antisémite occidentale est traduite et publiée par des maisons d’édition majeures. La littérature antisémite européenne, comme c’est le cas avec l’auteur antisémite canadien William Carr, est traduite et elle est vendue au public arabe. Quelques universitaires ont dénoncé de tels ouvrages mais ils n’ont pas été très bien reçus », indique Dajani.

« Une littérature antisémite telle que celle-là est un obstacle pour la paix entre Israéliens et Palestiniens et elle est également un obstacle pour la normalisation entre les Arabes et les Israéliens », fait remarquer Dajani. « Elle vise à isoler Israël dans la région, dans le cadre de l’opposition de l’islam radical au judaïsme et à l’existence d’Israël. Ces livres sont exportés dans les communautés arabes d’Europe pour entraver la coexistence, l’intégration et l’assimilation. La question à laquelle nous devons répondre est la suivante : Devons-nous rester enchaînés par la peur et être acceptés dans notre communauté, ou devons-nous briser les murs du tabou de l’ignorance et, ce faisant, devons-nous prendre le risque d’être victimisés, ostracisés ? », interroge-t-il.

Dajani a reçu, en 2014, le prix de citoyenneté mondiale du docteur Jean Mayer de l’université de Tufts, un prix venu récompenser son travail de construction de la paix, d’encouragement au dialogue et sa recherche d’alternatives à l’extrémisme. Il a aussi reçu le prix de l’Engagement civique dans la lutte contre l’antisémitisme du Centre Simon Wiesenthal en 2022.

L’activiste pour la paix souligne qu’il est également important qu’Israéliens et Palestiniens apprennent à connaître leurs narratifs nationaux respectifs.

Couverture d’une traduction en arabe d’un livre écrit par l’auteur antisémite William Carr, « Les Juifs à l’origine de tous les crimes » (le titre original est incertain). (Autorisation : Mohammed S. Dajani)

« Quand j’ai emmené mes étudiants au camp de concentration nazi d’Auschwitz, l’un d’entre eux m’a demandé : ‘Pourquoi devrions-nous apprendre leur Shoah alors qu’Israël a mis hors-la-loi l’apprentissage de notre Nakba, en 1948 ?’, » se souvient Dajani, en référence au terme utilisé dans le monde arabe pour décrire l’expulsion forcée ou le départ de 700 000 Palestiniens environ au moment de la création d’Israël, en 1948.

En 2009, le ministère israélien de l’Éducation a interdit d’utiliser la « nakba » dans les manuels scolaires palestiniens et, en 2011, la Knesset a interdit aux institutions d’État de commémorer l’événement.

« Ma réponse a été simple : ‘Parce que vous, vous ferez ce qui est juste’, » se rappelle-t-il.

« A ce moment-là, un autre m’a demandé : Mais pourquoi devrions-nous faire ce qui est juste ?’, » continue-t-il.

« Le négationnisme et la distorsion de la Shoah sont historiquement incorrects et factuellement mensongers ; ils représentent une menace significative pour la moralité et pour la dignité humaine et ils sont aussi une menace pour les perspectives de réconciliation et de paix entre Palestiniens et Israéliens », dit Dajani.

« Apprendre les leçons tragiques du passé est nécessaire pour éviter qu’elles ne se reproduisent dans le présent ou à l’avenir. Faire preuve d’empathie et de compassion à l’égard de la souffrance des autres, même en l’absence de relation, d’amitié ou de lien affectif avec eux, permet de faire de ce monde un monde meilleur. Apprendre les leçons tragiques du passé est nécessaire. C’est un signe de respect de la vérité. Quand la vérité est niée, quand elle est ignorée, cela détruit les valeurs que nous chérissons », ajoute-t-il.

« Nous devons étudier l’impact de ces événements traumatiques sur les deux communautés pour mieux comprendre le conflit et pour créer des programmes d’intervention qui réduiront la détresse psychologique résultant de ces événements, ce qui permettra de chercher une solution juste, authentique et pacifique au conflit ».

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