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Esther Abrami en Marianne. (Droits réservés)
Esther Abrami en Marianne. (Droits réservés)
Interview

Esther Abrami, la violoniste qui fait vibrer la corde sensible

À la question : « Des femmes ont-elles déjà composé de la musique classique ? », l’artiste répond avec son talent, sa fougue et sa singularité, en faisant revivre la musique d’une quinzaine de compositrices venues d’horizons et d’époques différents

Esther Abrami en Marianne. (Droits réservés)

Elle est jeune, glamour, talentueuse et dotée d’une grande liberté (notamment vestimentaire) que d’aucuns, figés dans une forme d’élitisme, tendent parfois à lui reprocher. Dans son dernier album, « Women » (Sony Classical), la violoniste Esther Abrami met en lumière des « trésors » demeurés enfouis dans les plis de l’Histoire musicale et dont personne, au cours de ses années d’études, ne lui avait jamais parlé.

À travers son art, Abrami se fait conteuse et c’est, pour le mieux, à son archet qu’elle confie aussi le soin de transmettre son héritage familial, celui de ses racines juives et de la Shoah. Rencontre avec l’artiste qui parle vrai et qui se produira le 23 novembre prochain à Paris, à l’Olympia.

L’occasion de rendre un vibrant hommage à la poétesse Ilse Weber et d’évoquer également avec elle l’antisémitisme qui gangrène le monde culturel et conduit à l’exclusion d’artistes israéliens ou jugés trop proches d’Israël.

Le violoncelliste, par Amedeo Modigliani.

Times of Israël : On doit au peintre juif italien Modigliani un tableau intitulé Le Violoncelliste (1909) qui témoigne d’une relation intime entre le musicien et son instrument. Est-elle de l’ordre de celle que vous entretenez avec votre violon ? 

Esther Abrami : Ce tableau m’a toujours donné l’impression de montrer que le violoncelle faisait partie du corps du musicien. Pour ma part, je ne perçois pas le violon comme un objet extérieur posé sur mon corps mais comme une prolongation de moi-même, une sorte de haut-parleur qui me permet de partager les émotions qui me traversent.

Vous êtes née en 1996 et vous vous êtes déjà produite sur de nombreuses scènes internationales, dont le prestigieux Royal Albert Hall de Londres, en 2022. Pourquoi récusez-vous l’expression « ascension fulgurante » ou le mot de « prodige » souvent utilisés pour décrire votre carrière ?

Je suis jeune mais je ne me suis jamais sentie particulièrement en avance. J’ai commencé sérieusement les cours de violon à l’âge de dix ans, ce qui n’est pas très tôt. Je suis allée au Conservatoire d’Aix-en-Provence puis, à quatorze ans, dans une école internationale où j’ai côtoyé de jeunes musiciens plus avancés que moi. J’ai joué un premier concerto avec orchestre quand j’avais vingt-et-un ans. Beaucoup de ceux qui se destinent à une carrière de soliste sont dans des compétitions internationales dès quatorze ans, et jouent avec des orchestres. Ce n’est pas mon cas. J’ai un profil différent. C’est aussi ce que j’essaie de mettre en valeur, afin de lutter contre les préjugés décourageants qui conduisent à penser : « Je n’ai pas commencé tôt, c’est foutu ». J’incarne une manière de réaliser une carrière un peu différente. Même si j’ai conscience qu’il faut, pour y parvenir, une forme de facilité et de talent… En fait, j’ai davantage l’impression de gravir un escalier et de voir aujourd’hui éclore une certaine notoriété. Mais je garde les pieds sur terre, à cause de – ou plutôt grâce à – toutes ces années de travail acharné.

Vous avez commencé au Conservatoire d’Aix-en-Provence puis à la Chetham’s School of music de Manchester, le Royal College of Music de Londres et un master au Conservatoire Royal de Birmingham : pourquoi le Royaume-Uni ? 

Quand j’ai été diplômée du conservatoire à quatorze ans, nous avons cherché une école proposant un programme académique et de musique à haut niveau. Dans ma classe à horaires aménagés, nous n’étions que deux ou trois à vouloir faire de la musique professionnellement et les horaires n’étaient pas suffisamment aménagés pour cela. Mes parents habitaient dans le Sud et ne voulaient pas m’envoyer à Paris toute seule. Nous avions entendu parler de ce système d’école qui n’existe qu’en Angleterre, qui à l’avantage d’être proche de la France. J’ai auditionné et j’ai été prise.

Et c’est là qu’on a envie d’utiliser le mot « Chutspah » car vous avez convaincu le jury sans parler à l’époque un mot d’anglais ! 

J’en ris souvent avec ma maman qui, je dois dire, m’a enseigné la « chutspah » ! Je suis d’un naturel très timide. Je me revois, toute petite, dans une file d’attente de Disney pour obtenir un autographe. Des enfants me dépassaient et moi, je laissais faire. Je me souviens que, pour m’inciter à m’imposer, ma mère avait utilisé le mot « Chutspah ». Et c’est vrai que, dans la vie, il faut parfois faire preuve d’audace. C’est un mot dont il est difficile de trouver un vrai synonyme dans une autre langue !

Esther Abrami (Crédit : autorisation)

Un premier rendez-vous raté avec le violon ? 

J’avais d’abord été inscrite dans une école de musique où le courant n’était pas du tout passé avec la professeure. Comme ma mère avait payé l’inscription pour l’année, elle m’a forcée à aller aux cours ! À l’audition de fin d’année, j’ai carrément pris l’archet à l’envers. Tout le monde a dû penser : Esther, le violon, ce n’est pas pour toi ! Et c’est pour cela que j’insiste aujourd’hui sur l’importance de la relation entre le professeur et son élève. Cela peut tout changer. Plus tard, vers neuf ans, j’ai assisté à un concert de musique klezmer qui m’a énormément inspirée. J’avais des étoiles dans les yeux. Et là, quelque chose est revenu, spontanément. J’ai demandé à ma mère de m’inscrire à un premier cours.

Jusqu’au jour où, bardée de diplômes et de distinctions, vous avez ressenti le monde de la musique classique comme un univers fermé, élitiste, et bien souvent coupé des jeunes générations ?

Je l’ai réalisé de manière concrète alors que j’avais dix-huit ans, que je savais que j’allais en faire ma carrière et que j’allais devoir en vivre. Je voyais que le public n’était pas énorme et surtout qu’il se cantonnait souvent à une certaine classe sociale et un certain âge. Je me suis dit : « Où va-t-on ? Quel est l’avenir ? ». J’avais du mal à me reconnaître dans ce milieu où je n’étais pas forcément acceptée telle que j’étais.

D’où votre présence très active sur les réseaux sociaux (Tik Tok, Facebook, Instagram, vidéos sur YouTube) où vous cartonnez, avec de très nombreux abonnés ?

Je ne m’attendais pas à un tel accueil. J’ai tout de suite compris que cela était une porte grande ouverte sur un public que je voyais rarement dans les concerts classiques. Je travaille encore aujourd’hui à convaincre mes followers de venir aux concerts. J’essaie de toucher un public différent, que ce soit par les réseaux sociaux ou dans les évènements – comme au Parc des Princes où j’ai joué récemment – où le public ne s’attend pas à entendre du violon classique.

Le résultat se concrétise-t-il dans les concerts que vous donnez ?

Venez à l’Olympia, vous le verrez par vous-même !

Autre façon de moderniser la musique classique : créer des ponts en enregistrant des musiques de films ou de séries connues. D’où l’album « Cinéma » en 2023…

Je prépare le quatrième album avec cette même idée de jeter un pont entre un univers populaire et la musique classique. J’essaie de montrer que, pour les films, les séries ou les jeux vidéo, la manière dont la musique orchestrale est écrite est en soi une vraie composition classique, ce dont le public n’a pas toujours conscience.

Dans cet album figuraient le morceau « If » (Le Journal d’Anne Frank) et Life is Beautiful (La Vie est belle) dont vous aviez déclaré qu’ils étaient des thèmes de films liés à votre héritage familial. Vous êtes de mère ashkénaze et de père sépharade. Que vous ont respectivement apporté ces deux cultures ? 

La transmission de la musique vient plutôt de la branche ashkénaze. Dans la « balance » entre mes parents, disons que ma maman a toujours été beaucoup plus stricte et que le côté sépharade, avec mon père, était un peu plus cool. Généralement, quand ma mère était trop sévère, j’allais voir mon père ! Quant à la dimension culturelle, elle m’a davantage été transmise par ma mère qui est plus engagée.

Votre grand-mère et arrière-grand-mère maternelles ont fui le nazisme dans les Vosges, où elles se sont cachées pendant la guerre. Votre arrière-grand-père maternel a été battu à mort par la police française …

Il y a à ce sujet une très belle histoire familiale : quand ils ont pu rentrer chez eux, ils n’ont retrouvé que le petit violon de ma grand-mère.

Esther Abrami, à 3 ans, avec sa Grand-mère Francoise. (Crédit : droits réservés)

C’est celui qu’elle m’a offert plus tard… Du côté de mon père, la famille habitait Marseille où elle possédait les tissus Bouchara. Mon arrière-grand-père a été déporté et assassiné à Auschwitz. Une grande partie de la famille de mon papa n’est pas revenue.

Un article du Times of Israel rapportait les propos d’un luthier : Dans tout témoignage sur la Shoah, il y a une histoire de violon, d’un homme qui se saisit d’un violon et qui, malgré le froid et la faim ou les puces, joue… Et ceux qui l’écoutent sont transportés, ils volent, comme dans une peinture de Chagall ». De nombreuses photos vous montrent dans une posture très aérienne. Disent-elles votre rapport au monde ?

Une part de moi est terre à terre mais quand je joue ou que je compose, je suis dans un autre monde et je pense que la dimension aérienne qui s’empare de moi se ressent quand j’ai le violon en mains.

Votre « look », peu fréquent dans l’univers classique, votre goût prononcé pour la mode et vos collaborations avec des marques de renom vous ont valu et continuent parfois de vous valoir des critiques. Est-ce votre façon de proclamer votre liberté, comme vous en a donné l’occasion l’exposition ‘Marianne(s)’, une série de portraits de femmes « qui portent haut et fort la liberté et l’égalité à travers le symbole universel de Marianne », et pour laquelle vous avez posé ?

Il n’a pas été facile, au début, d’accepter d’être critiquée, de passer outre et d’être moins atteinte. Avec le temps, j’ai de moins en moins de mal. Se sentir bien physiquement, avec des vêtements qui nous représentent, permet d’avoir confiance en soi et de s’imposer. L’existence d’une dichotomie entre qui on est, qui on veut être et la manière dont on se présente, si c’est pour la seule raison de rentrer dans un moule, rend les choses difficiles.

Cette posture de femme libre décidée à se faire entendre imprègne votre dernier album « Women » (Sony Music Classical) dans lequel vous rendez hommage à des musiciennes d’horizons différents : des compositrices contemporaines mais aussi des figures historiques telles que Teresa Carreño, dite « la lionne du piano », Hildegard Von Bingen, nonne du Moyen-Âge qui fut une compositrice visionnaire, la femme politique Emmeline Pankhurst [qui a aidé les femmes à obtenir le droit de vote en Grande Bretagne ] dont vous avez samplé la voix sur « La marche des femmes » de la compositrice Ethel Smith ou encore Myley Cyrus dont « Flowers » apporte à l’album sa touche pop…

Je dirais que c’est la touche « rigolote ». J’ai travaillé sur cet album alors que je venais de sortir d’une rupture amoureuse. J’écoutais beaucoup cette chanson, je la chantais même sous ma douche. Elle faisait partie d’un moment de ma vie et j’ai décidé de l’inclure dans l’album, d’autant qu’elle fait écho au thème général.

L’album rend également hommage à la poétesse juive Ilse Weber dont vous interprétez « Wiegala », une magnifique berceuse… 

C’est sans doute l’histoire qui m’a le plus touchée. Pour cet album, j’ai choisi « Wiegala » mais j’ai vraiment envie d’enregistrer d’autres morceaux écrits par Ilse Weber qui a été déportée en 1942 avec son mari et l’un de ses fils au camp de Theresienstadt où elle a travaillé comme infirmière. Elle composait et chantait des berceuses pour réconforter les enfants dont elle s’occupait. Des survivants ont souligné par la suite que la manière dont elle faisait chanter les déportés était un acte de résistance spirituelle immense.


Ilse Weber. (Crédit : Memorial Scrolls Trust and the Jewish Museum de Prague)

Quand elle a appris que les enfants allaient être envoyés à Auschwitz, elle s’est portée volontaire pour partir avec eux. Il semble que « Wiegala » a été la dernière chanson qu’elle leur a chantée avant d’entrer dans la chambre à gaz. Son mari a pu récupérer les manuscrits d’Ilse et les enterrer dans le jardin de Theresienstadt. Après-guerre, il les a récupérés, afin que la musique de sa femme ne soit pas oubliée. Ilse Weber était une femme extraordinaire et pourtant, je n’ai pas l’impression qu’elle soit très connue. Son histoire est d’autant plus émouvante que dans cet album, je parle de femmes qui n’ont pas forcément été soutenues par leurs maris.

L’album comporte également l’une de vos compositions : « Transmission ». Que représente ce morceau très personnel (et émouvant) ? 

J’ai voulu rendre hommage à ma grand-mère qui était violoniste et qui a mis fin à sa carrière lorsqu’elle s’est mariée. Elle n’a jamais essayé de me pousser à faire du violon. Cela a plutôt pris la forme d’une transmission naturelle, comme une passation « innée », et qui devait advenir. L’idée de ce morceau était de faire entendre, au début, une mélodie très simple, juste avec le violon et le piano. Un peu comme ces premières musiques que l’on apprend quand on débute. Puis le morceau se complexifie. Je voulais rendre compte des hauts et des bas qui ont jalonné mon parcours, jusqu’au moment où vient une cadence au violon seul, qui va de plus en plus vite. À ce moment-là, tout l’orchestre reprend le thème qui avait été joué au début par le violon seul et qui symbolise cet amour initial pour la musique et le violon.

Une façon de dire « Merci mamie, de m’avoir mis ton violon dans les mains » ?

Bien sûr et aussi un désir de transmettre et d’inspirer des jeunes filles à se mettre au violon et à composer.

La résurgence de l’antisémitisme s’accompagne d’appels au boycott d’artistes israéliens et d’artistes juifs, liés ou non à Israël. Votre mésaventure sur Ryanair, dont les agents au sol ont estimé que votre violon dépassait la taille maximum autorisée pour un bagage cabine, relève-t-elle d’une péripétie administrative ou d’un acte malveillant ? 

Je n’en sais rien, honnêtement. J’ai la chance de n’avoir jamais ressenti de marques d’antisémitisme. Même si, je l’avoue, lorsqu’il m’est arrivé d’avoir un doute, j’ai toujours trouvé une raison autre, en me disant « C’est parce que tu as fait ceci ou cela… ». Mon caractère me conduit à me remettre systématiquement en question. Je sais que l’antisémitisme est là mais jusqu’ici, je pense en avoir été préservée. Sur les réseaux sociaux, j’ai une communauté très bienveillante : aucun harcèlement, aucun message malveillant. Je sais que ce n’est pas le cas de tous les artistes. Et dans ce climat, on ne se sent de toute façon pas toujours à l’aise.

Vous êtes-vous déjà produite en Israël ?

Jamais

Pourquoi ?

L’occasion ne s’est jamais présentée…

Affiche du concert d’Esther Abrami, à l’Olympia. (Autorisation)

En attendant qu’elle se présente, vous serez à l’Olympia le 23 novembre prochain. Qu’y aura-t-il au programme ? 

L’album « Women » et quelques titres favoris de « Cinéma », avec des invités surprises !

On imagine que sur scène, votre présence ne sera pas que musicale et que vous parlerez…

Ah oui, je parle ! Tout prend forme quand on raconte les histoires qui ont inspiré l’album. Lors du concert, je vais raconter le destin d’Ilse Weber, avant de jouer sa mélodie. Connaître son histoire, c’est, pour les spectateurs, une façon d’être encore plus portés par sa musique.

_________

« Women », Sony Classical
À l’Olympia, le 23 novembre 2025 – 20 heures.
Places de 35 € à 55 €
Pour réserver, veuillez cliquer ici.

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