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De gauche à droite : Victor Sassoon à une course de chevaux en 1953 (Sassoon Papers and Photographs, DeGolyer Library, SMU / Random House), un hôpital construit par David Sassoon pour la ville de Pune, vers 1855-1862 (Domaine public) et enfin David Sassoon (assis) et ses fils Elias David Sassoon, Albert Abdallah David Sassoon, et Sassoon David Sassoon. (Domaine public)
De gauche à droite : Victor Sassoon à une course de chevaux en 1953 (Sassoon Papers and Photographs, DeGolyer Library, SMU / Random House), un hôpital construit par David Sassoon pour la ville de Pune, vers 1855-1862 (Domaine public) et enfin David Sassoon (assis) et ses fils Elias David Sassoon, Albert Abdallah David Sassoon, et Sassoon David Sassoon. (Domaine public)
« C’est 'Succession', avec une kippa »

Grandeur et décadence de la dynastie juive des Sassoon, les « Rothschild de l’Est »

Le professeur Joseph Sassoon raconte comment ses ancêtres juifs originaires de Bagdad ont trouvé refuge en Inde et fondé un empire sur le commerce légal de l’opium

De gauche à droite : Victor Sassoon à une course de chevaux en 1953 (Sassoon Papers and Photographs, DeGolyer Library, SMU / Random House), un hôpital construit par David Sassoon pour la ville de Pune, vers 1855-1862 (Domaine public) et enfin David Sassoon (assis) et ses fils Elias David Sassoon, Albert Abdallah David Sassoon, et Sassoon David Sassoon. (Domaine public)

Ils ont établi un empire commercial mondial sur trois continents et sont devenus des proches de la famille royale britannique.

Pourtant, la dynastie Sassoon, qui a fait fortune dans le commerce d’opium, de coton, de thé et de soieries, n’était pas originaire de Londres, Paris ou New York, mais de Bagdad.

L’ascension fulgurante et la chute tout aussi dramatique de la famille sont racontées avec une foule de détails, saisissants mais d’une grande rigueur scientifique, par l’historien Joseph Sassoon dans son nouvel ouvrage, The Sassoons: The Great Global Merchants and the Making of an Empire. [ NDLT : “Les Sassoon : Les premiers marchands de la globalisation, la construction d’un Empire “] (Une édition en hébreu sortira en juin prochain.)

Il ne s’agit pas simplement de l’histoire de réfugiés connus sous le nom des « Rothschild de l’Est », mais aussi celle d’âpres querelles familiales, de pionniers et d’une fortune bêtement dilapidée.

« C’est ‘Succession’, avec une kippa », comme l’a récemment écrit le New York Times.

L’histoire commence avec David, père fondateur de la dynastie, qui fuit une Bagdad ottomane pour l’Iran à la fin des années 1820.

Fils du cheikh Sassoon ben Saleh, ex-trésorier en chef des pachas de la ville, David est menacé et retenu en otage par le gouverneur cupide et rapace de Bagdad. Lorsque le cheikh vieillissant, autrefois « Juif le plus éminent de tout Bagdad », le rejoint, quelque temps après, cela signe la disgrâce de la famille.

Pour Joseph Sassoon, l’histoire de cet exil – vécu plus récemment par sa propre famille, qui a dû fuir la capitale irakienne sous le brutal régime de Saddam Hussein – a ravivé le lien avec ses parents éloignés.

« Cette recherche de sécurité, de longévité et de stabilité n’est jamais aussi profond que chez quelqu’un qui a un jour été réfugié », explique-t-il au Times of Israel.

La mort du cheikh, en 1830, précipite le départ de David et de sa jeune famille pour Bombay, alors sous domination britannique, havre de sécurité et de libéralisme pour les Juifs.

Du talent, un peu de chance et beaucoup de travail

David a de la chance : Bombay est, à cette époque, le joyau de la couronne de l’Inde occidentale, avec un commerce des plus florissants, fondé sur le coton et l’opium.

Il arrive en ville avec le nom de nombreux contacts de son père, de grandes familles de marchands, de l’Empire ottoman à l’Iran.

David a en plus de nombreux talents.

Comme l’écrit Sassoon, pour lui, une bonne réputation est un « atout inestimable », qui lui permet de nouer des liens de confiance durables avec les partenaires commerciaux de la famille. Il transmet cette manière de mener des affaires à ses deux fils aînés, Abdallah et Elias, qui vont faire la réussite commerciale de la famille.

David est aussi un très gros travailleur.

À son arrivée à Bombay, il apprend rapidement l’hindoustani, qui vient s’ajouter à sa maîtrise de l’arabe, de l’hébreu, du turc et du persan. Il apprend patiemment à connaître tous les commerçants et agents de la bourse du coton, avec un œil sur les événements internationaux susceptibles d’affecter les prix.

Dans le commerce des textiles, David a du succès mais il demeure prudent. Il lui faut attendre plus de dix ans pour devenir l’un des principaux acteurs de la communauté commerciale arabo-juive.

David transmet une autre leçon à ses fils : évaluer finement les risques et ne pas spéculer doivent guider leurs actions au service de leur entreprise.

Le sens du commerce de David fait merveille avec son sens politique. Dès son arrivée à Bombay, convaincu de l’importance du libre-échange et des atouts de son entreprise, il s’aligne sur les intérêts impériaux britanniques.

Portrait de David Sassoon tiré de « The Jewish Encyclopedia », vers 1901. (Domaine public)

C’est extrêmement astucieux.

Lors de la première guerre de l’opium de 1839-42, la Grande-Bretagne parvient à contrarier les manœuvres chinoises pour endiguer le commerce de ce puissant narcotique. David y voit l’occasion rêvée d’envoyer Elias, alors âgé de 24 ans, « énergique et tenace », explorer le terrain et chercher de nouveaux clients.

Les dés sont jetés. Au cours des décennies suivantes, les Sassoon supplantent les uns après les autres tous les gros commerçants et deviennent les principaux exportateurs d’opium d’Inde vers la Chine.

« L’histoire de l’opium est intimement liée, pendant plus de quatre-vingts ans, à celle de la dynastie Sassoon, dont le contrôle du commerce de l’opium en Inde et en Chine, à la fin du XIXe siècle, leur confère richesse et influence », écrit Sassoon.

Le rôle central d’Elias illustre la manière dont David a bâti une entreprise véritablement familiale.

A la tête d’une famille de 14 enfants nés en l’espace de 39 ans, il a beaucoup à faire. Strict mais attentionné, il forme ses fils aux affaires tout en les encourageant à voyager, découvrir de nouvelles cultures et être indépendants.

A cette époque, les profits tirés de l’opium, devenu la marchandise la plus précieuse au monde, assurent la fortune de l’entreprise Sassoon et son grand succès, particulièrement de 1860 à 1890.

Des succursales locales, supervisées par les fils de David et nommées « Maison de Bombay » ou « Maison de Shanghai », sont établies. Comme le dit un concurrent : « L’argent et l’or, la soie, les gommes et les épices, l’opium et le coton, la laine et le blé, tout ce qui se déplace sur mer ou sur terre, sent la main ou porte la marque de Sassoon & Co. ».

Dessin de la maison de David Sassoon à Bombay, le San Souci, décorée pour les célébrations pro-britanniques en 1859. (Crédit : Artokoloro/Alamy/ Random House)

Des produits de qualité, une grande agilité due à une pluralité de fournisseurs et de maisons de commerce, une négociation directe, tout ceci contribue au succès de l’entreprise.

Il en va de même pour l’autorité de David, incontestée, et son sens de la mission à accomplir pour sa famille.

Son sens des affaires va de pair avec une intense activité philanthropique : dans toutes les succursales, un quart de pour cent de chaque transaction, rentable ou non, va à une oeuvre de bienfaisance, ou tzedakah.

À Bombay, David crée une école pour garçons, une pour filles et une troisième pour les jeunes défavorisés. Plus tard ouvrent des hôpitaux, des bibliothèques et le célèbre Sassoon Mechanics’ Institute.

Gloire à l’Est, déclin à l’Ouest

Les succès commerciaux, la loyauté (lors de la rébellion de 1857, il offre aux Britanniques « les services de toute la communauté hébraïque » de Bombay) et la philanthropie de David ne passent pas inaperçus.

En 1853, il obtient la citoyenneté britannique en reconnaissance des services rendus à l’Empire (ironie du sort, il parlait très mal anglais et a prêté serment d’allégeance à la reine Victoria en hébreu).

D’autres honneurs suivirent et, en 1859, sa maison, le San Souci, située dans l’un des quartiers les plus riches de Bombay, accueille 500 invités pour célébrer la décision de la Grande-Bretagne d’affirmer une forme plus directe de contrôle sur sa précieuse possession impériale.

Comme d’autres d’empires maintenus en place par une figure vénérée et dominante, la mort de David, en son domicile de Pune, à l’âge de 71 ans en 1864, lui est fatale.

La succession n’avait jamais été évoquée : son testament désigne Abdallah comme successeur, que ses autres enfants sont invités à « respecter et auquel ils doivent obéir, en sa qualité de fils aîné ». Elias, qui avait tant contribué à la direction de l’entreprise en Chine, ne reçoit que des miettes.

La saine concurrence patiemment instaurée par David entre les maisons – et les frères – du groupe familial se fissure et laisse place aux querelles, accusations et ressentiment.

Trois ans après la mort de son fondateur, l’entreprise se scinde en deux entités : Abdallah continue à diriger David Sassoon & Co, tandis qu’Elias prend la tête d’E.D. Sassoon & Co.

David Sassoon (assis) et ses fils Elias David Sassoon, Albert Abdallah David Sassoon, et Sassoon David Sassoon. (Domaine public)

En dépit des liens familiaux, en affaire, la famille ne se fait pas de cadeaux.

Abdallah se plaint du succès de son frère et, même après sa mort prématurée, à l’âge de 60 ans en 1880, le dicton d’Elias « Là où David Sassoon & Co ira, nous irons ; Quoi qu’ils échangent, nous le ferons aussi » continue à guider l’entreprise.

L’emprise d’Abdallah est peu généreuse.

Sous sa direction, l’entreprise connaît ce que Sassoon appelle son « âge d’or ».

Grâce à la décision de David d’investir dans l’immobilier, l’assurance et la banque, la société surmonte le ralentissement du marché du coton et la crise financière qui secoue l’Inde au milieu des années 1860, et se hisse au premier rang des négociants mondiaux.

Abdallah, avec ce que l’auteur qualifie de « mélange de risque et d’innovation », pousse l’entreprise vers de nouveaux succès.

L’opium, le coton et les textiles contribuent toujours à la solidité de ses bilans, mais de nouveaux investissements – dans un syndicat de compagnies de chemin de fer américaines, la dette hongroise, les banques et l’immobilier – se développent rapidement.

Sassoon David Sassoon. (Domaine public)

Abdallah suit les traces de David et demeure proche des Britanniques.

Personnalité incontournable de la bonne société de Bombay, membre du conseil législatif de la ville et conseiller du gouverneur local pour les projets éducatifs et de construction, Abdallah commence à s’intéresser à l’ouest. Anobli en 1872 – désormais, il est connu sous le nom de Sir Albert – il reçoit nombre de distinctions de la main des Britanniques. L’année suivante, il devient le premier Juif à recevoir la liberté de la Cité de Londres [NDLT : droit de commercer]. En 1874, il s’installe définitivement à Londres, capitale impériale et première place commerciale au monde.

Ce pivot d’Albert vers la Grande-Bretagne avait déjà été opéré, vingt ans plus tôt, par un autre des fils de David, Sassoon David Sassoon.

« Pionnier de la Maison Sassoon en Angleterre », Sassoon David dirige l’expansion de l’entreprise au Royaume-Uni et est rapidement rejoint par son frère, Reuben. Grâce à lui, la famille fait son entrée dans les hautes sphères de la finance londonienne, tandis que l’acquisition d’un vaste domaine à Ashley Park, dans les comtés bien nantis de la capitale, écrit Sassoon, devient « le symbole éclatant de la fortune familiale et de leurs aspirations ».

Sans surprise, à son arrivée à Londres, Albert est rapidement admis au sein de la haute société britannique. Il a plus que prouvé sa valeur. Lorsque le Shah d’Iran se rend a Londres, à la fin des années 1880, il privatise l’Empire Theatre pour une nuit de « divertissement étincelant », pour le grand plaisir de son invité et de son hôte, le prince de Galles (le futur roi, Édouard VII), mais aussi du gouvernement britannique, qui considère la Perse comme stratégique pour l’Empire.

Peu de temps après, en 1890, la reine Victoria élève Albert au rang de baronnet.

Le professeur Joseph Sassoon, auteur de ‘Les Sassoon’. (Avec l’aimable autorisation de Random House)

Albert n’est pas le seul à entretenir des relations de grande proximité avec l’aristocratie et la royauté, que ce soit au Royaume-Uni ou ailleurs en Europe.

En 1873, son demi-frère, Arthur, épouse Eugénie Louise Perugia, issue d’une vieille famille juive italienne. « Mme Arthur », comme on l’appelle, devient une personnalité centrale de la haute société londonienne et son nom revient régulièrement dans les journaux intimes de la reine Victoria.

Les Sassoon se lient aux Rothschild par mariage, lorsque le fils d’Albert, Edward, épouse Aline, fille du baron Gustave de Rothschild de Paris, en 1887.

Edward est ensuite élu au Parlement, où il représente la circonscription de Hythe dans le Kent, qui avait déjà compté Meyer de Rothschild comme député.

Ce sont les frères d’Albert, Ruben et Arthur, qui sont les plus proches de la famille royale. Ils ont en commun avec le prince de Galles, le fils aîné de la reine Victoria, un goût immodéré pour les courses de chevaux, le tir et la chasse. Edward et sa bande d’amis à la mode de « Marlborough House » apprécient les « fêtes endiablées » organisées par Arthur et sa femme dans leur domaine des Highlands, en Écosse.

Reuben devient le « bookmaker officieux » du prince et « son administrateur de fonds ».

Albert, de son côté, ne se laisse pas distraire par sa nouvelle vie en Grande-Bretagne et demeure engagé dans la conduite de l’entreprise, même si son demi-frère Sulaiman, depuis Bombay, s’occupe en grande partie du magasin de l’Est.

La fortune des Sassoon continue à prospérer, même pendant le ralentissement économique qui se propage de Londres au reste de l’Empire au cours des dernières années du 19e siècle.

Mais, comme l’écrit l’auteur, la mort d’Albert en 1896 signe « le début de la fin » pour l’entreprise.

Les nuages se profilent à l’horizon. Bien que les profits tirés de l’opium aient commencé à baisser dès les années 1890, les Sassoon ne parviennent pas à suffisamment se diversifier. En outre, même s’ils sont parvenus à maintenir sous le boisseau les pressions politiques et religieuses, en Grande-Bretagne, pour faire interdire ce « commerce maléfique », la fin est proche.

En 1907, la Grande-Bretagne convient avec l’Inde et la Chine qu’avant dix ans, les exportations et la culture de l’opium seront interdites. Six ans plus tard, la Grande-Bretagne se montre plus dure encore. Envers et contre tous, les deux sociétés Sassoon continuent à vendre de la drogue, tentant de tirer jusqu’au dernier centime d’un commerce désormais totalement décrié.

Sassoon estime qu’il faut se garder de juger la participation de la famille au commerce de l’opium à l’aune de notre morale contemporaine. Il rappelle que l’opium était alors légal, vendu librement comme antalgique dans les pharmacies, et que son prix était cité dans la presse financière.

Néanmoins, croit-il, la famille aurait dû « abandonner » ce commerce moribond bien plus tôt, pour des raisons commerciales, sans « traîner des pieds jusqu’à ce que la dernière boîte » ait été vendue. Selon lui, cela a été « sordide ».

Une réussite torpillée

Rien ne laissait présager une si triste fin.

Lorsque Suleiman, qui dirige une grande partie des opérations commerciales en dehors de l’Angleterre, meurt en 1894, sa remarquable épouse Farha prend les rênes de l’entreprise.

Extravertie et affirmée, elle a souvent accompagné son mari au bureau dans les années précédant sa mort et elle ne voit aucune raison de ne pas lui succéder. Réticent à l’idée d’avoir une femme aux commandes, Albert sait pourtant que l’entreprise a besoin d’un dirigeant avec ce type de compétences.

Âgée de seulement 38 ans et mère de trois enfants, Farha devient la première femme à diriger une entreprise mondiale.

La confiance d’Albert en ses capacités est on ne peut mieux placée. Malgré les multiples défis auxquels l’entreprise est confrontée, notamment la menace qui pèse sur le commerce de l’opium, Farha gagne rapidement la confiance de ses employés et attire l’attention internationale.

Très attentive aux détails – qualité que l’on attribue à ses études de la Bible et du Talmud – elle entreprend de moderniser les méthodes et pratiques de l’entreprise, met de l’ordre dans les emprunts et prêts et met fin à cette concurrence contre-productive avec E.D. Sassoon.

« C’était un véritable bulldozer : on ne pouvait pas l’arrêter », plaisante un Sassoon admiratif.

Mais le règne extraordinaire de Farha est de courte durée. A la mort d’Albert, elle perd son protecteur et, bien qu’elle soit la partenaire la plus âgée et la plus expérimentée du groupe, elle est débarquée en 1901, par un coup d’État interne fomenté par des membres de la famille mécontents.

« Elle faisait tout, c’est ce qui agaçait les hommes. Pour eux, c’était inacceptable », dit Sassoon.

Fahra est débarquée mais elle ne se laisse pas abattre. Installée à Londres, la matriarche de la famille s’investit avec enthousiasme dans ses passions – les droits des femmes, le judaïsme, les voyages et ses enfants –. À sa mort en 1936, Flora (comme on l’appelait depuis qu’elle s’était installée au Royaume-Uni) reçoit des témoignages de reconnaissance que ses beaux-frères lui ont toujours obstinément refusés. Elle a, note un magazine, géré l’entreprise « entièrement seule […] pendant six ans, avec beaucoup de succès.

« Les Sassoon », par le professeur Joseph Sassoon. (Avec l’aimable autorisation de Random House)

Flora n’est pas l’unique pionnière de la famille Sassoon.

En 1893, la fille de Sassoon David, Rachel, devient rédactrice en chef de l’hebdomadaire dominical de son beau-père, The Observer. À l’âge de 35 ans, elle est la toute première femme à la tête d’un journal national.

Deux ans plus tard, Rachel acquiert et assure la rédaction du principal concurrent de The Observer, The Sunday Times. A la tête de The Observer, Rachel révèle que Charles Esterhazy lui a avoué avoir falsifié les documents condamnant à tort Alfred Dreyfus pour trahison. L’interview est accompagnée d’une chronique cinglante dans laquelle Rachel accuse l’armée française d’antisémitisme et exige un nouveau procès.

L’éviction de Flora de l’entreprise est un moment clef. Cinq ans après son départ, une banque la décrit comme « une entreprise plus ou moins en déclin ». Extraordinairement, dit Sassoon, Flora est débarquée alors même qu’aucun des comploteurs ne souhaite vraiment prendre les choses en main.

« Mon sang bouillait quand j’écrivais à ce sujet », dit-il. « Normalement, lors d’un putsch, quelqu’un veut désespérément la place, mais là, il n’y avait personne. »

Baisse d’intérêt

Pendant une courte période, Edward, député de Hythe, devient président.

À sa mort en 1912, son fils, Philip, est élu à son ancien siège, susceptible d’assumer la présidence de la compagnie. Mais ni l’un ni l’autre ne se sont jamais réellement intéressés à une entreprise familiale désormais apathique.

Le très riche Philip – proche du Premier ministre, David Lloyd George, et futur ministre de l’Aviation pendant une dizaine d’années – s’intéresse davantage à la politique et aux arts, pour lesquels il est un généreux bienfaiteur.

Philip Sassoon, à gauche, avec le roi Édouard VII, au centre, et Winston Churchill, à droite, le 1er août 1936. (Domaine public)

Philip n’est pas simplement indifférent à l’entreprise. Il a également peu d’intérêt pour ses racines Baghdadi et juives.

« Une fois cette identité perdue, vous perdez une composante très forte : le succès était lié au fait d’avoir été réfugié, d’avoir voulu travailler dur pour prouver quelque chose », dit Sassoon.

Après la mort prématurée de Philip, à l’âge de 50 ans, en 1939, l’implication de la famille dans l’entreprise s’effondre. Elle se poursuit sous différentes formes jusque dans les années 1980, lorsque le gouvernement britannique déclare deux de ses anciens partenaires « inaptes » à être administrateurs.

Ironiquement, E.D. Sassoon & Co se démène beaucoup plus sous la direction du petit-fils de son fondateur, Victor, devenu président de la société en 1924 à la mort de son père. Farouchement anticommuniste et hostile au nationalisme indien, Victor en vient à considérer la Chine comme un meilleur parti pour ses intérêts commerciaux : il transfère une grande partie de sa richesse, estimée à 25 millions de dollars de l’époque (500 millions de dollars en monnaie d’aujourd’hui) à Shanghai à la fin des années 1920.

Il place de grosses sommes dans des investissements immobiliers lucratifs, comme la construction du premier bâtiment de 11 étages de la ville, Cathay House. Dans les années 1930, Victor est considéré par le magazine Fortune comme « l’agent immobilier n°1 de Shanghai » avec des propriétés estimées entre 1,2 et 1,5 milliard de dollars en monnaie d’aujourd’hui.

Photo de 1936 de Sir Victor Sassoon et de trois danseuses apparues dans sa boîte de nuit de Shanghai, Ciro’s. (Autorisation)

Mais l’invasion japonaise de la Chine, qui touche Shanghai en 1937, et la prise de pouvoir communiste une dizaine d’années plus tard, obèrent les charges financières de l’entreprise. Après ce pari malheureux sur la Chine plutôt que sur l’Inde, Victor commet une autre erreur de jugement majeure en se retirant de Hong Kong – un bon pari à long-terme – après la guerre.

Amateur de luxe, Victor choisit de finir sa vie dans le paradis fiscal des Bahamas et de se consacrer à sa passion pour les courses de chevaux, les voyages et la photographie amateur. Sans Sassoon aux commandes, l’entreprise poursuit ses activités pendant une dizaine d’années jusqu’à ce qu’elle soit vendue, déclinante, à une banque d’affaires, au début des années 1970.

Malgré ses succès à Shanghai, Victor s’est, selon les mots de l’un des associés de son père, montré « désinvolte envers l’empire dont il a hérité ».

Vue de Shanghai, avec le bâtiment Embankment de Sir Victor Sassoon (au centre), utilisé comme centre d’accueil des réfugiés juifs. (Autorisation)

Victor est loin d’être le seul membre de la famille à mériter cette étiquette.

La complaisance, le manque d’innovation et l’incapacité à planifier à long terme qui ont balayé David Sassoon & Co. – qu’illustre son incapacité à se défaire de sa dépendance au commerce de l’opium et à une mauvaise planification fiscale – n’ont eu d’égale que l’attitude des générations suivantes envers l’entreprise.

En rejoignant les rangs des classes supérieures britanniques, ces générations affichent une nette préférence pour les loisirs, doublée d’un mépris un peu snob pour l’argent « sale ».

Cette attitude est remarquablement expliquée par la comtesse de Warwick, qui expose les raisons pour lesquelles certains des jeunes aristocrates avec lesquels les Sassoon s’étaient liés en venaient à les rejeter. « Ils avaient des cerveaux et comprenaient la finance », explique-t-elle. « En tant que classe, nous n’aimions pas les cerveaux. Quant à l’argent, nous savions le dépenser, pas le gagner. »

Ainsi, comme l’écrit Sassoon, la famille a progressivement « abandonné l’éthique de travail établie par son fondateur et suivie avec diligence par Albert et Suleiman ».

« La plupart des membres de la famille, ajoute-t-il, souhaitaient uniquement profiter des capitaux de l’entreprise pour financer leur style de vie et éviter de s’impliquer activement dans les affaires. »

Ce n’est pas en soi l’atteinte des sommets de la société britannique qui a mis à mal les affaires des Sassoon. D’autres familles juives y sont également parvenues sans compromettre leur réussite.

Mais plus les Sassoon grimpaient dans l’échelle sociale du pays sur lequel leurs intérêts commerciaux avaient toujours été étroitement alignés, plus ils s’éloignaient des qualités mêmes qui avaient fait de leur famille – pour un court moment – des sommités du commerce mondial.

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