PARIS – En marchant dans les rues pavées et animées du Marais, le cœur historique du Paris juif, il est facile de ne pas penser à l’antisémitisme.
Alors qu’elle était autrefois le centre de la vie juive au sein de la capitale française, la rue des Rosiers accueille toujours des restaurants kasher et de style kasher branchés. Il y a des boutiques qui vendent des objets judaïques et des enseignes sont écrites en hébreu. En ce vendredi après-midi, en plein mois de juillet, des hordes de visiteurs achètent des hallot pour shabbat et mangent des falafels en pleine rue, tout en discutant en français, en hébreu, en anglais – dans toutes les langues imaginables, en fait.
« Ici, les gens se promènent en portant la kippa en toute liberté », dit Levi, un Juif qui vit dans le quartier. « Les Juifs de Paris ne vivent pas dans la peur ».
Mais tout le monde n’est pas de cet envie.
L’antisémitisme a atteint des sommets historiques dans cette ville qui compte plus de 300 000 Juifs – c’est la sixième plus importante communauté juive du monde et c’est la première en Europe en termes de taille -ces dernières années. C’est en particulier le cas depuis le pogrom commis par le Hamas sur le sol israélien, le 7 octobre 2023, le massacre qui a été à l’origine de la guerre en cours à Gaza.
Cette année-là, le nombre d’incidents antisémites dans le pays a quadruplé, atteignant 1 676, selon le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), l’organisation-cadre des groupes juifs français. En 2024, ce nombre a baissé de 6 % – à 1 570 – mais il reste alarmant.
Ces données ne comprennent pas les innombrables cas qui n’ont pas été signalés, notamment au sein du système éducatif français, a noté le CRIF.
L’année dernière, une jeune fille juive, âgée de seulement 12 ans, a été victime d’un viol collectif – un crime commis par trois adolescents qui étaient motivés par la haine antisémite, en banlieue parisienne. De nombreuses personnes ont été victimes d’agressions ou d’actes de harcèlement dans les rues, et beaucoup prennent grand soin à dissimuler en public tous les symboles juifs ou israéliens qu’ils sont susceptibles de porter, par crainte de représailles.
Des synagogues situées en Normandie et à Montpellier ont été attaquées par des personnes qui ont tenté d’y mettre le feu, l’été dernier et, il y a tout juste deux mois, des vandales ont pris pour cible deux lieux de culte juifs et le mémorial national de la Shoah, à Paris.
Les Juifs représentent moins de 1 % de la population française, mais ils sont la cible de plus de 60 % des crimes de haine motivés par la religion, a indiqué au mois de mai Bruno Retailleau, le ministre français de l’Intérieur.
Un tableau complexe et inquiétant qu’il est difficile de concilier avec les images insouciantes d’une vie juive trépidante au sein de la capitale française.
« La meilleure façon de dire les choses est peut-être de dire qu’il y a de l’antisémitisme en France, mais que la France n’est pas un pays antisémite », dit Yonatan Arfi, le président du CRIF, au Times of Israel.
« C’est un peu paradoxal. Il y a beaucoup d’incidents antisémites, mais la grande majorité de la population française est fortement opposée à l’antisémitisme, et c’est le cas notamment des responsables politiques et des autorités publiques », explique Arfi. « C’est important de comprendre qu’il ne s’agit pas d’un antisémitisme qui serait, d’une manière ou d’une autre, parrainé par l’État. Il provient, en réalité, d’une combinaison de foyers de haine antijuive – avec parmi eux des islamistes violents et des individus issus de la gauche radicale, qui utilisent le conflit comme prétexte pour s’en prendre aux Juifs ».
De nombreux membres de la communauté se sentent menacés par l’augmentation de la population musulmane, qui représente actuellement 10 % de la population.
« Nous vivons une période où le judaïsme français est florissant et où nous pouvons compter sur un plus grand nombre d’amis que cela n’a jamais été le cas », se réjouit le président du CRIF. « Mais en même temps, nous avons aussi plus d’ennemis que jamais ».
Les relations tendues de Macron avec les Juifs de France
Les personnalités du gouvernement, avec à leur tête le président français Emmanuel Macron, soutiennent la communauté juive, affirme le rabbin Moshe Sebbag, une figure influente de la communauté juive. Il officie à la Grande Synagogue de la Victoire, à Paris.
Nous vivons une période où le Judaïsme français est florissant et où nous pouvons compter sur un plus grand nombre d’amis que cela n’a jamais été le cas. Mais en même temps, nous avons aussi plus d’ennemis que jamais
« Le gouvernement fait tout ce qui est en son pouvoir pour combattre l’antisémitisme », déclare-t-il. « La semaine dernière, nous avons eu trois jours de réunions avec le ministère de l’Intérieur sur ce sujet, et tout le monde nous ont apporté son soutien, tout le monde a fait part de son inquiétude. Macron a établi avec beaucoup de clarté son opposition à l’antisémitisme et il a été très attentif à nos besoins ».
Au début du mois, Emmanuel Macron a fait savoir qu’une journée annuelle en mémoire d’Alfred Dreyfus, ce capitaine de l’armée française condamné à tort pour trahison en 1894 dans un contexte d’antisémitisme galopant, allait être mise en place. Elle aura lieu chaque année en date du 12 juillet – le jour où la plus haute Cour d’appel française avait reconnu l’innocence du soldat, plus d’une décennie plus tard. Elle célébrera, a indiqué Macron dans un communiqué, « la victoire de la justice et de la vérité contre la haine et l’antisémitisme ».
Le président français a toutefois été critiqué pour avoir refusé de participer à un grand rassemblement dénonçant l’antisémitisme qui avait attiré plus de 100 000 personnes au mois de novembre 2023.
Les relations étroites qu’entretient Macron avec la communauté juive locale compliquent la compréhension de ses politiques qui s’avèrent souvent être hostiles à l’égard d’Israël, fait remarquer Arfi. Ces derniers mois, le président français a ainsi envisagé de reconnaître un État palestinien, ce qui mettrait à rude épreuve ses relations déjà tendues avec l’État juif et avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu.
« Il est difficile de comprendre sa vision dans la mesure où il a pris des mesures très positives et courageuses – comme lorsque l’armée de l’air française est intervenue pour défendre Israël contre les missiles iraniens et comme lorsqu’il a affirmé que Jérusalem était la capitale éternelle du peuple juif », note Arfi. « Mais il a aussi fait des déclarations vraiment décevantes, et nous nous sommes opposés à elles dans le cadre de nos désaccords de longue date en ce qui concerne la politique qui est misse en œuvre par la France au Moyen-Orient ».
L’évolution des mentalités
Si l’antisémitisme s’est intensifié en France depuis le massacre du 7 octobre, l’atmosphère est différente de celle d’il y a dix ans – lorsqu’un terroriste islamiste avait tué quatre hommes et pris 15 otages au supermarché casher de l’Hyper Casher de la porte de Vincennes, dans le 20e arrondissement de la capitale, le 9 janvier 2015, explique Arfi.
La France avait été ébranlée par une vague coordonnée d’attentats islamistes qui avaient pris pour cible la France qui avait commencé par un carnage dans les bureaux du journal Charlie Hebdo, quarante-huit heures auparavant. A Toulouse, au mois de mars 2012, des terroristes avait aussi pris d’assaut une école juive et ils s’en étaient pris à deux soldats français.
L’antisémitisme était déjà en hausse en France depuis plus d’une décennie, et de nombreux Juifs français avaient eu le sentiment que ces incidents marquaient le point de non-retour.
« Dans l’année qui a suivi l’attentat de l’Hyper Casher, environ 8 000 Juifs ont quitté le pays parce qu’ils avaient peur », la majorité d’entre eux faisant leur alyah en Israël, fait remarquer Arfi. En comparaison, environ 3 000 personnes devraient abandonner le sol français, cette année.
Depuis le 7 octobre, l’antisémitisme est omniprésent et notre situation est similaire à celle des Juifs du Royaume-Uni, des États-Unis et d’ailleurs
En effet, si les tensions sont plus vives aujourd’hui, le choc est passé et la situation des Juifs de France est relativement peu exceptionnelle par rapport à celle d’autres communautés juives dans le monde, note Arfi.
« Lorsque l’antisémitisme avait explosé pendant la seconde Intifada en l’an 2000, il s’agissait d’un phénomène propre à la France qui n’avait pas touché la majorité des autres pays », explique le président du CRIF. « Mais depuis le 7 octobre, il y a de l’antisémitisme partout et notre situation est similaire à celle des Juifs qui vivent au Royaume-Uni, aux États-Unis et ailleurs ».
Aujourd’hui, selon Sebbag, la vie juive à Paris consiste en un mélange de vitalité et de prudence.
« C’est une communauté très dynamique avec beaucoup d’écoles, de synagogues et de restaurants, où beaucoup de gens ont le projet à long-terme d’immigrer en Israël », dit-il. « Il y a beaucoup d’activités proposées aux familles et de nouvelles institutions s’ouvrent constamment ».
L’antisémitisme est un facteur important – mais chacun a sa propre approche.
Certains portent une kippa dans la rue, d’autres la dissimulent. L’antisémitisme n’est pas toujours perceptible dans l’espace public mais il faut prendre des précautions.
Un grand nombre d’Israéliens imaginent que les Juifs français vivent dans la peur et que leur qualité de vie est médiocre, fait remarquer Sebbag, qui est originaire d’Israël.
« C’est une grave erreur », s’exclame-t-il. « La vie juive est très riche, ici ».
Des fortunes diverses
Les sentiments des Français à l’égard de la population juive locale ont été fluctuants depuis l’arrivée des premiers Juifs sur le territoire, il y a plus de 1 500 ans.
Au Moyen-Âge, les Juifs étaient fréquemment persécutés et les rois de France avaient expulsé tous les Juifs de leurs terres à trois reprises, en 1182, 1306 et 1394, indique Flora Goldenberg, guide touristique spécialisée dans les visites juives de Paris.
Néanmoins, entre 40 000 et 50 000 Juifs se trouvaient en France dans les années qui avaient précédé la Révolution française de 1789, selon les estimations. Il n’y avait pas de Juifs à Paris.
Pendant la Révolution française, l’Assemblée nationale constituante avait ouvert le débat : es Juifs devaient-ils être inclus dans la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen ? En 1791, l’Assemblée nationale constituante avait finalement accordé les pleins droits civils à sa population juive – la France était devenue le tout premier pays d’Europe à l’avoir fait.
Napoléon Bonaparte avait aboli de nombreuses lois qui restreignaient, jusque là, la vie des Juifs, supprimant les taxes spéciales et fermant les ghettos. Il avait convoqué l’Assemblée des notables juifs dans le but d’intégrer les membres de la communauté au sein de la société française, tout en exigeant leur loyauté à l’égard de l’État. Aujourd’hui encore, le gardien de la Grande Synagogue de la Victoire, la plus grande synagogue du pays, porte un chapeau de style napoléonien en signe de reconnaissance.
La vie juive s’était épanouie à Paris au 19e siècle, alors que les Juifs ashkénazes d’Europe de l’Est et les Juifs séfarades d’Afrique du Nord affluaient dans le sillage de l’effondrement de l’empire colonial. Cependant, les croyances antisémites s’étaient développées tout au long du siècle et elles avaient atteint leur paroxysme lors de l’affaire Dreyfus, qui avait débuté en 1894.
Au début du 20e siècle, Paris était devenu un centre mondial de la culture, de la philosophie et de l’art juifs, jusqu’à ce que la Seconde Guerre mondiale et l’occupation nazie de la France y mettent un terme. La collaboration de Vichy avec les nazis avait rendu la vie des 300 000 Juifs de France – un nombre approximatif – même si, en grande partie grâce aux efforts de résistance des citoyens français, 75 % de la population juive avait survécu. Un pourcentage qui avait été l’un des pourcentages de survie les plus élevés de l’Ouest de l’Europe.
Aujourd’hui, la France abrite environ 450 000 à 500 000 Juifs – ce qui fait du pays la plus grande communauté juive d’Europe et la troisième au niveau mondial, après Israël et les États-Unis (plus de 300 000 des membres de la communauté vivent à Paris et dans sa banlieue, et 60 à 70 % de la population est d’origine séfarade).
Plus de 100 000 Juifs français vivent actuellement en Israël, principalement à Tel Aviv, Netanya, Ashdod et Raanana, selon le consulat de France en Israël.
La grande majorité des Juifs français s’identifient comme orthodoxes ou traditionnalistes, même si beaucoup ne sont pas strictement pratiquants. Seuls 5 % d’entre eux se reconnaissent dans les mouvements conservateur ou réformé. La zone métropolitaine de Paris compte plus de 100 synagogues et, selon Arfi, plus de 200 restaurants casher sont disséminés dans de nombreux quartiers.
« La multiplication des restaurants casher, en particulier au cours des dix dernières années, est un indicateur fort de l’épanouissement de la vie juive ici », souligne Arfi.
Le Marais juif
Si la vie juive s’est étendue à de nombreux quartiers de Paris, le plus célèbre d’entre eux est le Marais, l’ancien cœur de la vie juive qu’Arfi compare au Lower East Side, à New York.
La majorité des Juifs ont aujourd’hui quitté ce quartier qui s’est embourgeoisé et qui est devenu un haut-lieu de la communauté LGBTQ+ de Paris, avec des rues qui sont parsemées de bars gays. Mais le quartier juif, connu sous le nom attachant de Pletzl (« petit endroit » en yiddish), a une histoire riche qui conserve également un arrière-goût doux-amer, explique Flora Goldenberg.
« Lorsque les Juifs avaient commencé à revenir à Paris pendant la Révolution française, le Marais était devenu un beau quartier rempli d’hôtels particuliers qui appartenaient à des aristocrates », raconte Goldenberg. « Mais pendant la Révolution, tous ces aristocrates avaient été décapités ou ils avaient pris la fuite ». Elle précise que les nouveaux Juifs avaient alors été autorisés à habiter les maisons désormais vidées de leurs résidents.
Aujourd’hui, le Marais est l’un des quartiers les plus chers de Paris, et la hausse des prix de l’immobilier a poussé de nombreux Juifs à déménager dans d’autres arrondissements, en particulier dans les 16e, le 17e et le 19e ainsi qu’en banlieue, où les familles juives se sont implantées à Sarcelles, Créteil, Boulogne-Billancourt, Saint-Mandé, Levallois-Perret ou Vincennes.
Le musée officiel de la Shoah, comme la place où 260 enfants juifs avaient été rassemblés et déportés à Auschwitz, au mois de juillet 1942, témoignent de l’Histoire sombre de la France pendant la Seconde Guerre mondiale. Non loin de là, dans les rues médiévales pavées et fleuries, d’anciennes synagogues côtoient des boutiques de vêtements branchées, des magasins de judaïca, des pizzerias ou des charcuteries.
Ces dernières années, le Pletzl a connu un renouveau de la gastronomie juive, se réjouit Goldenberg. Il y a plus d’une dizaine de restaurants casher ou de style casher dans la seule rue des Rosiers, avance-t-elle de mémoire.
Parmi les plus populaires, l’As du Fallafel, un restaurant de falafels casher très prisé, avec ses longues files d’attente devant la vitrine. Miznon, fondé par le chef israélien Eyal Shani, attire également des visiteurs venus du monde entier.
Goldenberg entretient ses propres liens avec la scène gastronomique locale. Son grand-père possédait l’épicerie fine Jo Goldenberg, qui était située à l’angle de la rue des Rosiers et qui avait été attaquée par des terroristes palestiniens, le 9 août 1982. Cet attentat, qui avait été commis par des membres de l’organisation palestinienne armée Abu Nidal, avait entraîné la mort de six personnes. 22 personnes avaient été blessés. Cela avait été l’attaque la plus meurtrière à avoir été commise à l’encontre des membres de la communauté juive depuis la Shoah.
« Je rencontre tout le temps des gens qui ont des photos de mon grand-père dans son restaurant, parce qu’il passait ses journées à aller de table en table pour parler avec les clients », raconte Goldenberg. « Lorsque le restaurant a rouvert ses portes, quelques jours après l’attentat, il a été pris d’assaut par les ministres et par des célébrités qui venaient pour faire part de leur soutien. Je n’étais pas née à l’époque, mais les profs et les parents en parlaient toujours ».
Transmettre le message que le terrorisme n’a aucune voie de sortie est déterminant
Ce mois-ci, cet attentat a refait surface dans l’actualité, la France ayant demandé l’ouverture d’un procès à l’encontre de l’un des terroristes présumés, Walid Abdulrahman Abu Zayed, qui a récemment été extradé de Norvège. Cinq autres suspects sont également recherchés par la justice, même si leur localisation exacte reste encore incertaine.
« Je pense qu’il est important qu’ils soient jugés », s’exclame Goldenberg. « Transmettre le message que le terrorisme n’a aucune voie de sortie est quelque chose de déterminant. Pendant des années, il ne s’est rien passé ».
Jo Goldenberg avait vendu le restaurant en 2006 et il est décédé en 2014, à l’âge de 91 ans. Le magasin de vêtements qui se trouve aujourd’hui à sa place conserve une enseigne portant le nom d’origine de l’épicerie fine.
« Le secteur de la restauration n’était pas aussi à la mode à l’époque qu’aujourd’hui, et aucun des petits-enfants n’était assez âgé pour prendre la succession », dit Goldenberg en riant. « Peut-être que cela aurait mieux fonctionné aujourd’hui ».
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