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Holocaust survivor Halina Birenbaum, survivante de la Shoah de 93 ans, se prépare à partir pour la Marche des Vivants, un événement de commémoration organisé dans l'ancien camp de la mort nazi d'Auschwitz-Birkenau en Pologne, le 17 avril 2023. (Crédit : Canaan Lidor)
Holocaust survivor Halina Birenbaum, survivante de la Shoah de 93 ans, se prépare à partir pour la Marche des Vivants, un événement de commémoration organisé dans l'ancien camp de la mort nazi d'Auschwitz-Birkenau en Pologne, le 17 avril 2023. (Crédit : Canaan Lidor)

Halina Birenbaum, survivante du soulèvement du ghetto de Varsovie, parle d’héroïsme

A 93 ans, alors qu’elle figure parmi les quelques témoins encore en vie de la révolte armée, elle cherche à améliorer la compréhension de ce qu’a été la bravoure durant le génocide

OŚWIĘCIM, En Pologne — Enfermée dans un bunker de fortune, un bunker envahi par les fumées issues des tirs nourris qui faisaient rage au-dessus d’elle ; prostrée sous une chaleur accablante, inhumaine, Halina Birenbaum avait survécu lorsqu’elle était adolescente au soulèvement du ghetto de Varsovie, l’acte le plus déterminant de résistance armée des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale et qui avait été aussi le plus meurtrier.

Et pourtant, s’il y a eu de la bravoure dans son histoire remarquable de survie, explique Birenbaum au Times of Israel, ce courage ne s’illustre pas dans cet acte précis de défiance, dont le 80e anniversaire tombe ce mercredi. La bravoure, note-t-elle, figure plutôt parmi d’innombrables petits actes du quotidien, qui étaient entraînés par l’instinct de préservation ou qui visaient à aider les autres – des actes commis chaque jour par ses proches ou par d’autres victimes, dit-elle.

« Rester en vie et aider les autres à rester en vie : voilà ce qui était, de mon point de vue, beaucoup plus courageux qu’une mort spontanée et féroce », estime Birenbaum, 93 ans, rencontrée à Cracovie avant son départ pour Auschwitz-Birkenau, mardi, où elle a pris part à la Marche des Vivants. Cette marche, organisée sur le site où se dressait l’ancien camp de la mort nazi, dans la ville d’Oświęcim, située dans le sud de la Pologne, a lieu tous les ans à l’occasion de Yom HaShoah, journée israélienne de commémoration des victimes du génocide juif.

Le point de vue soumis par Birenbaum est illustratif de l’évolution lente – et souvent douloureuse – de la manière dont les Israéliens et dont les autres Juifs du monde entier ont été amenés à considérer le soulèvement du ghetto de Varsovie et les autres actes de résistance armée pendant la Shoah. Dans les toutes premières années d’existence de l’État d’Israël en particulier, ces événements relativement rares étaient placés sous le feu des projecteurs et une attention disproportionnée leur était accordée, avec pour objectif de lutter contre la perception largement répandue – notamment chez les nombreux sionistes qui n’avaient pas vécu la déshumanisation graduelle qui avait précédé le génocide – que les communautés juives européennes avaient fait preuve, face à l’horreur, d’une passivité honteuse.

Peu de documents reflètent cette attitude de manière plus directe que la lettre que Yosef Weitz, cadre au sein du Fonds national juif qui avait immigré en Israël en 1908 depuis un territoire qui fait aujourd’hui partie de l’Ukraine, avait écrit à un ami qui venait tout juste de perdre son fils pendant la Guerre de l’Indépendance. Les victimes de la Shoah avaient perdu la vie « dans une mort honteuse alors que nos morts se sont sacrifiés dans des batailles courageuses, au nom de la renaissance d’un peuple et d’une terre », avait écrit Weitz.

Cette ambivalence des sionistes à l’égard des victimes apparaissait même dans le nom donné à la journée de commémoration nationale du génocide juif qui, en 1951, avait été baptisée « Journée de la Shoah et du soulèvement du ghetto de Varsovie », suggérant une équivalence entre les actions somme toute peu nombreuses de plusieurs milliers de Juifs et le massacre systémique et industriel de six millions de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1959, la Knesset avait donné à cette journée son nom actuel, Yom HaZikaron laShoah ve-laG’vurah (« Journée de commémoration de la Shoah et de l’héroïsme »), qui maintient encore cet équilibre entre le statut même de victimes et la rébellion, tout en laissant plus de place à l’interprétation sur ce que signifie le concept même de révolte.

Il y avait « des lâchetés, de la trahison et de l’égoïsme, même dans les bunkers » des rebelles. « Et il y avait une bravoure sans équivalent aussi dans les files d’attente pour les chambres à gaz »

Les historiens considèrent le procès du criminel de guerre nazi Adolf Eichmann, qui avait mis en œuvre avec ardeur la « solution finale » d’Adolf Hitler, comme un tournant dans la manière dont les Israéliens appréhendaient la Shoah, comme un moment qui a été déterminant pour améliorer leur capacité à mieux identifier les raisons qui avaient amené un si grand nombre de Juifs à aller à la mort sans résistance armée, « comme des agneaux à l’abattoir », comme certains avaient pu l’affirmer sans empathie.

« Le procès a ouvert la voie à un processus qui, à terme, n’a plus permis de critiquer les communautés juives européennes pour leur réponse à la Seconde Guerre mondiale », avait écrit Hanna Yablonka, historienne à l’université Ben Gurion du Neguev, en 1998.

Un processus qui a été douloureux pour Birenbaum qui a vécu à la fois la résistance armée des Juifs et la déshumanisation dans les camps nazis. « Encore aujourd’hui, j’ai le sang qui bouillonne quand j’entends quelqu’un tenter de réduire toutes ces réalités à un slogan ou à un plan bien ficelé », s’exclame Birenbaum. « Il y avait des lâchetés, de la trahison et de l’égoïsme, même dans les bunkers », des rebelles, ajoute-t-elle. « Et il y avait une bravoure sans équivalent aussi dans les files d’attente pour les chambres à gaz ».

Halina Birenbaum, survivante de la Shoah d’origine polonaise, après avoir prononcé un discours devant des survivants et des personnalités devant l’entrée de l’ancien camp de concentration nazi d’Auschwitz-Birkenau lors de la cérémonie principale marquant le 70e anniversaire de la libération de la mort camp, le 27 janvier 2015 à Oswiecim, en Pologne. (Crédit : ODD ANDERSEN / AFP)

Birenbaum, mère de deux enfants et habitante de Herzliya qui a écrit des livres marquants sur la Shoah, a vécu la trahison dans son bunker, où elle s’était cachée avec ses deux frères et sa mère alors qu’elle était âgée de 14 ans. Sa mère avait obtenu le droit de s’y réfugier avec ses enfants en échange de nourriture pour les rebelles.

« Après avoir passé trois semaines dans le bunker, dont l’entrée était bien camouflée, quelqu’un avait lancé une grenade allemande. Nous avions survécu à l’explosion mais nous avions été découverts, dénoncés par quelqu’un qui participait au soulèvement. Nous avions tous vu ce mouchard qui se tenait là, apparemment indemne, avec les Allemands quand nous étions sortis sous la menace des armes », se souvient-elle.

Une situation similaire devait entraîner l’une des images les plus emblématiques de la Seconde Guerre mondiale. Sur la photo, des Juifs sortent d’un bunker après le soulèvement sous le regard vigilant des troupes allemandes. Un jeune garçon, dont le visage est terrifié, apparaît, les bras en l’air, au centre du cliché.

Le soulèvement du ghetto de Varsovie (Crédit : Musée du mémorial de l’Holocauste aux Etats-Unis, Wikimedia Commons)

Alors qu’il ne reste plus aujourd’hui que de rares témoins du soulèvement du ghetto de Varsovie qui sont encore en vie, Birenbaum se souvient parfaitement des débats animés sur le sujet qui divisaient sa propre famille – qui était parvenue à rester ensemble, dans le ghetto, jusqu’au milieu de l’année 1943, malgré les déportations quotidiennes dans les camps de la mort qui le vidaient graduellement de sa population.

« Mes frères étaient impliqués dans les préparations du soulèvement, ils y étaient favorables. Mon père y était opposé, disant que nous devions tout faire pour survivre ne serait-ce qu’encore une journée. Ma mère, de son côté, ne disait rien », raconte Birenbaum, évoquant les semaines qui avaient précédé la rébellion qui s’était terminée par la destruction totale du ghetto de Varsovie et par la mort de la vaste majorité de sa population, constituée d’environ 50 000 Juifs.

Avant d’être découverts, les Juifs qui se trouvaient dans le bunker de fortune de Birenbaum – l’une des quelques centaines de tranchées déblayées autour des immeubles résidentiels – n’avaient pas partagé leur nourriture, leurs médicaments et leurs autres approvisionnements les uns avec les autres, ajoute-t-elle.

« Ce n’est que plus tard, quand les choses sont devenues désespérées et que nous avons tous pensé tous que nous allions mourir, que le partage a commencé. Quand cela n’avait plus aucune importance », se souvient-elle en participant, aux côtés de milliers de personnes, à la 35e édition de la Marche international des Vivants dont le thème, cette année, est « Honorer l’héroïsme juif » en référence au 80e anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie.

Des visiteurs, dans ce qui fut le camp de concentration nazi d’Auschwitz, suite à la marche annuelle des Vivants, à Oswiecim, en Pologne, le 28 avril 2022. (Crédit : Czarek Sokolowski/AP)

Concernant l’héroïsme juif, Birenbaum dit ne pas avoir besoin d’aller au-delà de l’exemple donné par feu sa mère, Pola Grynsztajn. En 1943, Grynsztajn avait sauvé la vie de ses enfants en exploitant une négligence de la police juive et des gardiens allemands du ghetto. Elle était parvenue à les faire fuir alors que la famille avait été rassemblée dans le cadre d’une rafle, avec d’autres Juifs qui devaient être embarqués dans un wagon plombé et déportés.

Birenbaum avait dû sa survie à la chance – elle se trouvait déjà dans une chambre à gaz à Majdanek en compagnie de 200 autres femmes quand les Allemands s’étaient rendus compte qu’ils n’avaient plus de Zyklon B

« Mon frère et moi, nous l’avions suppliée de revenir et d’embarquer dans le train ; tout le monde nous avait dit que nous allions partir dans un camp de travail où dans un endroit où on pourrait s’installer », raconte Birenbaum qui porte le chiffre 48693 tatoué sur le bras – un symbole d’Auschwitz. « Nous avions peur de nous faire attraper. Je pleurais en la suppliant de faire marche arrière. Face à notre insistance, elle s’est tournée vers nous et elle a murmuré : ‘Mais c’est un train de la mort. Nous ne monterons pas dedans’. »

La famille était alors discrètement retournée dans le ghetto où elle avait été finalement arrêtée après le soulèvement et envoyée dans les camps de la mort. Les deux frères de Birenbaum, Hilek et Marek, et ses parents avaient été assassinés. Birenbaum avait dû sa survie à la chance – elle se trouvait déjà dans une chambre à gaz à Majdanek en compagnie de 200 autres femmes quand les Allemands s’étaient rendus compte qu’ils n’avaient plus de Zyklon B – et aux soins prodigués par sa belle-sœur.

Aujourd’hui, alors que les Israéliens ont élargi leur définition de la bravoure pendant la Shoah au-delà des soulèvements dans les ghettos, « peu sont ceux qui savent exactement ce que c’est de faire traverser la vie à vos enfants avec une peur paralysante. De lutter bec et ongles pour un bol de soupe pour votre belle-sœur – puis de revenir et de devoir se battre pour en obtenir un autre pour vous ».

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