Israël en guerre - Jour 288

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Tamar Asis. (Crédit : Dafna Talmon)
Tamar Asis. (Crédit : Dafna Talmon)
Les déracinés du 7 octobre

« Heureusement que je suis déjà enceinte, je n’aurais pas pu tomber enceinte à un moment comme celui-ci. Notre sentiment de sécurité est profondément ébranlé. »

Enseignante mariée à Ariel, Tamar a été évacuée à Netanya et est retournée à Sderot il y a six semaines ● Voici son histoire

Cet article fait partie d’une série intitulée « Les déracinés ». Chacun d’entre eux est le monologue d’un des dizaines de milliers d’Israéliens déplacés à cause de la guerre contre le Hamas, évacués de la frontière nord du pays ou de l’enveloppe de Gaza.

J’ai grandi à Talmon, implantation de Judée-Samarie dans laquelle mes parents vivent toujours. Ariel et moi nous sommes mariés il y a 18 mois, et nous attendons un enfant. J’en suis à la 34e semaine. Je suis enseignante en Terminale à l’école Adam V’Adama du village de jeunes de Kfar Silver, et aussi responsable de la classe de Troisième, car leur professeur principal a été rappelé au titre de la réserve.

Comment vous êtes-vous installée à Sderot ?

La famille d’Ariel a été évacuée du Gush Katif (près de 8 500 Israéliens ont été évacués des implantations du Gush Katif, dans la bande de Gaza, en 2005), trois générations de producteurs de fleurs. Son grand-père a établi des serres de fleurs dans les champs de Ganei Tal, et ses parents ont vécu à Tel Katifa. Suite à l’évacuation, ils ont choisi de ne pas se laisser aller au chagrin et ont rétabli des serres dans le secteur de Mavkiim.

A leur sortie de l’armée, Ariel et son frère ont rejoint l’entreprise familiale et les serres dans lesquelles ils travaillaient depuis l’adolescence. Quand on s’est rencontrés, j’ai compris que si je voulais vivre avec lui, il fallait que j’accepte les serres. C’est tellement enraciné en lui. Nous avons cherché un endroit pour nous installer, avec une forte communauté à la fois religieuse et sociale. C’est ainsi que nous sommes arrivés à Sderot il y a un an – une ville simple et agréable avec des gens adorables.

N’aviez-vous pas peur de vous y installer ?

J’ai grandi en Judée-Samarie, donc pour moi, il s’agissait simplement de passer d’une réalité compliquée à une autre. Je suis persuadée de devoir protéger la terre d’Israël : pour moi, vivre à Sderot, c’est une sorte de mission.

Lorsque nous nous sommes installés à Sderot, la proximité de Gaza ne faisait pas partie de mes priorités. J’avais un sentiment de sécurité. On nous a conseillé de louer un appartement avec une pièce sécurisée parce que s’il y avait des roquettes : il valait mieux avoir une pièce sécurisée à la maison plutôt que d’avoir à courir vers l’abri. Personne n’aurait imaginé un scénario comme celui qui s’est produit le 7 octobre et depuis, et certainement pas aussi longtemps.

Cette semaine, j’ai entendu quelqu’un dire : « Nous nous sommes occupés du sentiment de sécurité, mais pas de la sécurité elle-même », et c’est vrai. Et c’est revenu nous hanter, nous tous, en particulier ceux des kibboutzim et des belles communautés proches de la frontière de Gaza.

Des soldats de Tsahal patrouillent à Sderot, le 11 octobre 2023. (Crédit : Chaim Goldberg/Flash90)

En mai dernier, après l’opération Bouclier et flèche, qui a duré cinq jours, j’ai compris pour la première fois ce que cela signifiait de vivre près de Gaza. Je me suis jurée de ne pas revenir à Sderot s’il y avait des attaques à la roquette pendant que j’étais enceinte, et me voilà… Je suis revenue à Sderot, mais pas totalement. Je suis toujours prête à l’évacuation et je me demande constamment s’il est sûr de rester là.

Samedi 7 octobre

La veille de Simhat Torah, nous étions chez les parents d’Ariel dans l’implantation de Neta, près de Lakhish. Le samedi matin, les hommes se sont levés tôt pour aller à la synagogue, et je les ai rejoints vers huit heures. Quand je suis arrivée, Ariel m’a dit : « Tamar, ils ont pris le contrôle du poste de police de Sderot. »

Neta est une implantation sioniste religieuse classique. De nombreux habitants font partie des forces de sécurité, et les gens ont immédiatement compris qu’il se passait quelque chose de spécial. Le coordinateur de la sécurité civile a dit à tout le monde d’allumer les téléphones, et tout à coup, tout a ressemblé à un jour de semaine ordinaire, mais plein de tension.

Nous avons vu les éclairs du Dôme de Fer et entendu des détonations incessantes.

L’amie d’une voisine qui vit à Nahal Oz (un kibboutz près de la frontière de Gaza) a envoyé un texto disant qu’elle était restée dans sa pièce sécurisée pendant des heures. On avait l’impression que c’était comme la deuxième partie de la guerre du Kippour.

Les gens se déplaçaient avec leur téléphone au cas où ils seraient appelés par l’armée, ce qui s’est effectivement produit. Petit à petit, l’endroit s’est vidé de ses hommes.

Samedi soir, j’ai commencé à passer des appels téléphoniques à mes élèves vivant dans l’enveloppe de Gaza (les zones peuplées qui se trouvent à moins de 7 kilomètres de la frontière de la bande de Gaza). Le grand-père d’un de mes élèves a été assassiné et son oncle, kidnappé. Un autre élève m’a raconté que des filles de la rave Nova avaient frappé à leur porte en tremblant et en pleurant. C’est à cela qu’a ressemblé mon 7 octobre.

L’évacuation

Le lendemain, le dimanche à 6 h 30, Ariel a été rappelé par l’armée. Il est officier, commandant en second d’une compagnie des blindés. Il y a eu des larmes, de la peur et des conversations difficiles.

Nous avons envisagé tous les scénarios, y compris que quelque chose de grave lui arrive. Nous nous sommes dits que nous étions prêts à « sacrifier » notre douce unité familiale pour la cause de l’État d’Israël.

Le père et deux des frères d’Ariel ont également été rappelés, comme trois de mes frères, sans oublier un autre de mes frères qui fait lui son service.

Nous avons passé 24 heures chez ses parents et nous nous sommes retrouvés loin de la maison pendant un mois et demi.

Serres fleuries à Ganei Tal en 2005, avant le désengagement de Gaza. (Crédit : Effi Chori/Facebook)

Je n’avais pas de vêtements de rechange, alors j’ai acheté des vêtements au supermarché car c’était le seul magasin ouvert. Je n’avais pas ma voiture avec moi, alors le grand-père d’Ariel (un homme très spécial, un fermier et un vétéran de la guerre d’usure amputé d’une jambe) est venu me chercher.

Je savais que mes amies mariées retourneraient chez leurs parents parce que tous les maris avaient été rappelés. Je savais que cela me donnerait de la force d’être proche d’eux et de mes parents, alors j’y suis allée mais j’étais constamment au téléphone. J’ai appelé mes élèves pour savoir ce qui se passait, où tout le monde se trouvait et ce que je pouvais faire pour aider.

La plupart de mes élèves vivent dans l’enveloppe de Gaza, et même pour ceux qui n’y vivent pas, le village de jeunes étant à portée de missiles, il y avait des alertes et des sirènes.

Lors de la deuxième semaine, les administrateurs du village de jeunes ont décidé de déménager au moshav Hazeva dans l’Arava. Nous y sommes restés une semaine, et j’ai trouvé un hébergement dans un camping voisin, Itzik’s Khan, qui m’a accueillie très chaleureusement, a refusé que je paie et a ouvert ses portes aux familles du sud et du nord qui ont dû être évacuées. Les gens de l’Arava ont été merveilleux et incroyablement serviables.

La troisième semaine, les élèves se sont installés dans le village de jeunes de Hadassah Neurim, près de Beit Yanai, et moi, dans un hôtel pour personnes évacuées à Netanya afin d’être près d’eux. C’est ainsi que j’ai vécu pendant près de cinq semaines. Les enfants qui vivaient dans l’enveloppe de Gaza et qui avaient été évacués avec leurs familles venaient deux ou trois jours avant de retourner à leur hôtel. Nous voulions voir comment ils allaient.

Certains de ces jeunes ont vécu des choses difficiles, comme cette fille d’Alumim (un kibboutz dans l’enveloppe de Gaza) qui a tenu fermée la porte de la pièce sécurisée, à tour de rôle avec les autres membres de sa famille, durant des heures alors que la guerre faisait rage à leur porte.

Première grossesse

Les premiers jours de la guerre, je ne sentais plus les mouvements du bébé. J’ai attribué cela au stress, et dès que possible, je suis allée passer une échographie qui a confirmé que tout allait bien. Au début de la grossesse, j’ai insisté pour voir un médecin en qui j’avais confiance. Je voulais suivre la grossesse avec elle et elle seule. Mais avec le chaos qui a suivi, je suis allée voir les médecins disponibles.

Tamar Asis. (Crédit : Dafna Talmon)

Malgré la distance, nous essayons de trouver des solutions pour rester connectés avec Ariel. Je lui écris pour lui parler du développement du bébé et j’enregistre les échographies. Parfois, je mets ma main sur mon ventre, en imaginant que c’est la sienne.

Quand nous réussissons à nous parler, au téléphone, je fais en sorte de rester positive et optimiste. Je lui prépare des challot et je prépare les plats qu’il aime, pour redonner des forces à mon soldat. J’y vois une autre façon de contribuer à l’effort de guerre.

Avant la guerre, je faisais tous les contrôles à temps, je lisais des livres, et puis tout d’un coup, tout s’est arrêté. Je me suis dit qu’à son retour, nous prendrions un cours d’accouchement – et avec le temps, j’ai réalisé que je devrais peut-être suivre le cours seule.

Ces derniers jours, j’ai décidé de consulter une doula. Je veux mettre notre bébé au monde avec joie et positivité, pour lui transmettre le sentiment qu’il est en sécurité et protégé, même si le monde n’est ni sûr ni protégé, et qu’il y a des guerres.

J’avoue qu’il y a des moments de doute : dans quel monde est-ce que je le fais venir ? Cette question me traverse l’esprit, et malheureusement, je n’ai pas de réponses. La confiance dans la bonté inhérente au monde a été ébranlée.

Pour l’heure, même les petits plaisirs s’accompagnent d’une bonne dose de culpabilité. Beaucoup. Une semaine après le début de la guerre, j’ai dit à mon amie que c’était une chance que je sois déjà enceinte parce que je n’aurais pas pu tomber enceinte à un moment comme celui-ci. Notre sentiment de sécurité a été ébranlé jusqu’à la moelle.

Loin de chez soi

J’ai l’impression de ne plus avoir de maison. De maison au sens propre, le fait de faire la lessive ou de cuisiner des boulettes de viande. J’aime la vie domestique, cela me remplit de joie. Le fait de ne pas avoir mon espace à moi m’est difficile.

J’ai eu la chance de grandir dans un foyer où le plus important était la maison et la famille, et c’est ce que je voulais pour moi aussi. C’est l’une des premières choses que j’ai remarquées chez Ariel : il est comme moi. La maison est la chose la plus importante pour nous deux, et nous y consacrons toute notre énergie positive, nos efforts et nos priorités. J’ai l’impression que nous avons construit notre propre temple, notre propre espace sacré, et que nous ne l’avons plus maintenant.

Des personnes déplacées et des habitants de la ville de Netanya, dans le centre d’Israël, se rassemblent pour manifester pour le retour des otages détenus par le Hamas, le 16 novembre 2023. (Crédit : Facebook/ Miriam Freiberg, maire de Netanya)

J’ai beaucoup de chance de séjourner dans un hôtel de Netanya, et surtout d’être près de mes élèves. Malgré tout, me retrouver seule dans un hôtel, entourée de visages inconnus, aussi gentils et gentils soient-ils, n’a pas été facile pour moi.

Chaque matin, je voyais des familles confrontées à une nouvelle journée à l’hôtel, aux prises avec le chômage, un quotidien chamboulé, la survie. Pouvez-vous imaginer le problème posé par le retrait d’un enfant de l’éducation spécialisée ? Le personnel de l’hôtel a beau être gentil et solidaire, c’est indéniable, ce n’est pas la maison et c’est une situation difficile. Pour beaucoup, c’est une lutte quotidienne : il s’agit de donner le sentiment d’être à la maison dans un environnement de déracinés.

Pour être juste, je dois dire que les autorités gouvernementales sont intervenues. Le ministère de la Santé nous a contactés au sujet d’un possible suivi psychologique, et la municipalité de Sderot s’est occupée des papiers et a répondu à nos besoins. Il a fallu un certain temps pour s’organiser, après le choc initial, mais je ne peux pas dire que l’État n’a pas été à la hauteur. Tous les problèmes administratifs auxquels j’ai été confrontée ont été abordés et réglés.

Retour à Sderot

Après un mois et demi passé à aller d’un endroit à l’autre, mon village de jeunes est retourné à Kfar Silver. S’il n’était pas revenu, je serais restée à Netanya. J’y suis profondément attachée, mais je vais surtout là où se trouvent mes élèves.

Il y a deux semaines, j’ai décidé de tâter le terrain et de passer une soirée à Sderot. Ariel a eu une petite permission, alors nous sommes revenus.

Lorsque nous sommes entrés chez nous, nous avons trouvé des moisissures et des cafards ; il m’a fallu une semaine pour remettre la maison sur pieds.

J’aime mon intimité et le coin que nous avons créé, mais quand Ariel n’est pas là, je ne me sens pas vraiment chez moi. Mais j’en suis à un point où je ne supportais plus l’incertitude ni de vivre dans ma valise.

Sderot est aujourd’hui pleine de soldats. Je me sens rassurée par la présence de l’équipe de première intervention antiterroriste, à l’entrée de la ville, et le fait que notre chambre soit aussi la pièce sécurisée est également réconfortant. Mais si j’avais des enfants, rien de tout cela n’aurait eu d’importance.

Tamar Asis. (Crédit : Dafna Talmon)

À l’avenir, si les choses ne reviennent pas à la normale après la naissance du bébé, je ne resterais pas ici. Je ne me sens pas en sécurité chez moi. J’ai un sac prêt en cas d’évacuation, je n’ai que deux jours de courses d’avance et chaque jour, je me demande si la situation est assez sûre pour que je reste.

Que pensez-vous de ce qui s’est passé ?

Malheureusement, nous n’avons pas été surpris. J’ai l’impression que les gens répugnent à affronter la douloureuse vérité. Nous avons de bonnes relations avec les ouvriers palestiniens qui travaillent dans les serres et aussi avec les habitants de Gaza qui y travaillaient. Nous savons ce que c’est que de vivre avec une population arabe en quête de coexistence pacifique.

Mais il y a une différence entre eux et les sympathisants du terrorisme. Il y a le mal, et nous devons l’affronter, et non l’enfermer dans nos vœux pieux.

Lors des combats dans le Sud, c’est le sentiment d’impuissance qui me rendait folle. Le sentiment qu’il n’y avait rien à faire sinon prier ou envoyer de l’énergie positive. La réalité nous a explosé au visage, et notre principal souci est aujourd’hui de savoir ce qui se passera après la guerre. Allons-nous faire face ou faire à nouveau l’autruche ? La frustration et la colère, très intenses, sont dirigées contre l’armée et le gouvernement, mais rien de tout cela n’a commencé aujourd’hui.

L’avenir

J’essaie de ne pas trop penser à l’avenir, et honnêtement, ça me fait même peur d’en parler. En tant que femme de foi, cela devrait théoriquement être plus facile pour moi. Je sais que les choses vont se passer comme elles le devraient parce que c’est écrit. Je ne peux pas citer un verset spécifique pour l’instant, à l’exception du message récurrent dans le livre des prophètes : il y aura des guerres, il y aura des jours difficiles, mais finalement, la vérité sera révélée.

Il est utile de savoir que, bien sûr, il y a des prophéties sur le malheur, mais il y en a aussi sur la rédemption. Si les malheurs se produisent, la rédemption suit. Nous sommes peut-être au milieu du déluge, mais les choses iront mieux après.

Je veux croire que nous en tirerons des enseignements, que nous allons changer en bien et nous en sortir. J’ai bon espoir que les choses s’améliorent en Israël, que ce soit en matière de sécurité ou d’unité. Cela prendra du temps, et oui, j’ai des craintes, mais cela arrivera.

Aujourd’hui, la grande question est de savoir si nous pourrons retourner à Sderot avec les enfants. Je pense que la plupart des gens reviendront, mais le mal est fait. Ceux qui sont restés malgré l’évacuation sont pour la plupart des personnes âgées qui ont vécu toutes les guerres et tout vu. Ils sont coriaces. Ils ne voulaient pas partir, et je les comprends.

J’ai personnellement ressenti les conséquences d’une évacuation sur l’énergie vitale d’une personne. Le corps et l’âme tiennent le coup. On mange et fait les choses par nécessité, mais cela nous vide de toute vitalité.

Quand je suis revenue il y a quelques semaines, j’ai enfin commencé à penser à la grossesse et à l’accouchement. Je suis consciente qu’Ariel ne sera peut-être pas là pour l’accouchement : rien ne garantit qu’il sera là avec moi.

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