Hitler a été « allègrement sous-estimé », dit le dernier biographe du führer
Rechercher
  • Adolf Hitler et les membres du parti nazi avant la Seconde Guerre mondiale. (Domaine public)
    Adolf Hitler et les membres du parti nazi avant la Seconde Guerre mondiale. (Domaine public)
  • Adolf Hitler adulé par ses soldats lors d'un bain de foule. (Crédit : Domaine public)
    Adolf Hitler adulé par ses soldats lors d'un bain de foule. (Crédit : Domaine public)
  • Des ouvriers avec des pelles écoutent Adolf Hitler parler alors que les travaux commencent sur la Reichsautobahn (autoroute) de Francfort-sur-le-Main à Heidelberg, le 23 septembre 1933. (AP Photo)
    Des ouvriers avec des pelles écoutent Adolf Hitler parler alors que les travaux commencent sur la Reichsautobahn (autoroute) de Francfort-sur-le-Main à Heidelberg, le 23 septembre 1933. (AP Photo)
  • Adolf Hitler et Eva Braun posant sur la terrasse du Berghof, à Berchtesgaden, Allemagne, en juin 1942. (Bundesarchiv bild)
    Adolf Hitler et Eva Braun posant sur la terrasse du Berghof, à Berchtesgaden, Allemagne, en juin 1942. (Bundesarchiv bild)
  • Adolf Hitler, (au centre), salue les troupes de la Wehrmacht allemande qui défilent à Varsovie, en Pologne, au mois d'octobre 1939, après l'invasion allemande. Derrière, de gauche à droite : Le commandant en chef de l'armée, le  Colonel Général Walther von Brauchitsch, le nouveau commandant de Varsovie, le Lieutenant Général Friedrich von Cochenhausen, le Colonel Général Gerd von Rundstedt, le Colonel Général Wilhelm Keitel. (Crédit : AP Photo)
    Adolf Hitler, (au centre), salue les troupes de la Wehrmacht allemande qui défilent à Varsovie, en Pologne, au mois d'octobre 1939, après l'invasion allemande. Derrière, de gauche à droite : Le commandant en chef de l'armée, le Colonel Général Walther von Brauchitsch, le nouveau commandant de Varsovie, le Lieutenant Général Friedrich von Cochenhausen, le Colonel Général Gerd von Rundstedt, le Colonel Général Wilhelm Keitel. (Crédit : AP Photo)

Hitler a été « allègrement sous-estimé », dit le dernier biographe du führer

Ceux qui le comparent à Donald Trump « minimisent dangereusement le degré d’horreur de Hitler », dit l’historien allemand Volker Ullrich

BOSTON — Il a fallu des décennies pour que l’historien allemand Volker Ullrich s’attaque à Adolf Hitler.

Ullrich, le biographe le plus récent du führer, avait déjà écrit des ouvrages très applaudis concernés à Bismarck, Napoléon et aux résistants. Et ce spécialiste âgé de 76 ans dit s’être préparé au cours de toutes ces années à relever l’ultime défi.

« Hitler est une personnalité déterminante de l’Histoire allemande, et j’ai toujours conserver l’idée de me plonger dans ce personnage à la fin de ma carrière d’auteur pour en faire, dans un certain sens, mon dernier ouvrage majeur », explique Ullrich au cours d’un entretien accordé au Times of Israel.

Le second volume de la biographie épique écrite par Ullrich, « Hitler : Downfall, 1939-1945 », sera publié en anglais le 1er septembre. Le premier tome, « Hitler : L’ascension, 1889-1939 », était paru en France au mois de février 2017.

« Il m’est apparu très clairement, dès le début, que je me lançais dans une tâche lourde et difficile », note Ullrich. « Raconter l’histoire d’un tel criminel de l’histoire est peut-être la tâche la plus difficile que peuvent s’imposer des historiens et cela induit un degré unique de responsabilité. Il y aura toujours des aspects de Hitler qui resteront inexpliqués – et toutes les générations devront développer la propre image qu’elles se feront de lui ».

Dans une interview accordée au Times of Israel, Ullrich s’est intéressé à la personnalité à multiples facettes de Hitler et aux dangers posés par les sympathisants des nazis dans l’Allemagne d’aujourd’hui.

Il y a une scène épique dans le film allemand « La Chute » où Hitler fulmine contre ses généraux, et les gens connaissent également les discours à glacer le sang qui étaient prononcés par Hitler lors des rassemblements nazis. Dans votre livre néanmoins, vous décrivez de nombreux moments où Hitler s’était comporté en diplomate courtois. Pourquoi pensez-vous qu’il soit important de comprendre l’intégralité de ce qui a formé la personnalité de Hitler ?

Si Hitler était renvoyé à un clown lunatique, ou à un monstre enragé, il n’y aurait aucun moyen de comprendre comment il a pu exercer une telle fascination sur de larges pans de la population allemande, à tel point que de nombreuses personnes ont pu devenir complices de ses crimes horribles.

Il n’y a aucun doute sur le fait que, dans le sillage de la solution excessivement rapide trouvée à la crise du chômage de masse que connaissait l’Allemagne et à une série de triomphes spectaculaires en termes de politique étrangère dans les années 1930, Hitler a bénéficié de plus de popularité que n’importe quelle autre personnalité politique de toute l’Histoire de l’Allemagne.

Adolf Hitler adulé par ses soldats lors d’un bain de foule (Crédit : Domaine public)

Les capacités oratoires de Hitler ne suffisent pas à expliquer son ascension phénoménale et la fascination indéniable qu’il exerçait. Hitler n’était pas seulement un orateur efficace devant les masses. Il était aussi un acteur habile qui avait développé une certaine maîtrise pour passer d’un rôle à l’autre, et qui savait s’adapter, tel un caméléon, aux milieux sociaux variés. A cet égard, il était plus à même que ses concurrents de répondre aux demandes de la société des mass-media.

Hitler n’était pas seulement un orateur efficace devant les masses. Il était aussi un acteur habile

Hitler était un homme politique moderne et accompli qui était capable de jouer une grande variété de rôles et qui savait comment exploiter les choses avec cynisme pour son propre profit. Ce point de vue sur Hitler vient contredire l’effort – encore courant – visant à le rabaisser dans l’historiographie, en le considérant comme un homme médiocre. Cette école de pensée fait la même erreur que les contemporains de Hitler, qui l’ont allègrement sous-estimé et qui ont sous-estimé ses capacités.

On observe une tendance inquiétante de certains pays européens à revoir leur rôle pendant la guerre, notamment en ce qui concerne la collaboration avec l’Allemagne pour la mise en œuvre de la Shoah. Craignez-vous que ces nations se cachent – en quelque sorte – derrière le fait que l’Allemagne ait assumé l’entière responsabilité du génocide ?

Volker Ullrich. (Autorisation)

Je suis d’accord avec vous pour dire que les nations d’Europe de l’Est – en particulier les États baltes et l’Ukraine – n’ont pas suffisamment fait face à leur propre complicité dans la Shoah.

Les commandos SS et les bataillons de police allemands n’auraient pas été en mesure de faire leur travail meurtrier sans l’aide des nationalistes lituaniens, lettons et ukrainiens.

Cela ne change cependant rien à la responsabilité centrale de l’Allemagne nazie dans le génocide contre les Juifs allemands. Sur ce point, je suis tout à fait d’accord avec Götz Aly dans son dernier livre « Europe Versus the Jews », lorsqu’il écrit « German Culpability, European Collaboration ».

Quelle a été la réaction à votre biographie d’Hitler en Allemagne et aux États-Unis, y compris lorsque le premier volume a été publié en anglais il y a quatre ans ?

La réaction a été extrêmement positive, tant en Allemagne qu’à l’étranger. Aux États-Unis, la publication du volume I a suscité beaucoup d’intérêt car elle a coïncidé avec l’élection américaine et les débats naissants sur le phénomène Donald Trump. Le critique de livres du New York Times, Michiko Kakutani, a établi des parallèles clairs entre Trump et Hitler sans jamais nommer explicitement le premier.

L’accueil en Allemagne a été plus réservé. C’est probablement en partie parce que, dans un sens, étant donné la myriade de documentaires télévisés sur Hitler et le flot de publications traitant du national-socialisme, le public allemand en a eu assez de ce sujet. Certains pensent aujourd’hui qu’ils en savent déjà assez sur ce chapitre du passé et que les Allemands sont allés un peu trop loin dans la reconnaissance de leur propre histoire.

Couverture du livre de Volker Ullrich « Hitler : Downfall, 1939-1945 » (Autorisation)

Les politiciens du parti populiste de droite Alternative pour l’Allemagne (AfD – Alternative für Deutschland) jouent sur ce sentiment, et la culture allemande d’autocritique de son propre passé est une épine dans le pied. L’AfD veut revenir à une image du passé dans laquelle le national-socialisme était un épisode malheureux mais finalement mineur au sein d’une histoire nationale par ailleurs normale – et en partie glorieuse.

Le président honoraire de l’AfD, Alexander Gauland, a un jour comparé les 12 années de dictature d’Hitler à « une fiente d’oiseau », c’est-à-dire quelque chose de désagréable mais pas si important que ça dans le grand schéma des choses. Des voix comme celle de Gauland ne sont pas représentatives du climat général de l’opinion en République fédérale d’Allemagne, où les crimes contre l’humanité du national-socialisme continuent d’occuper une place centrale dans la culture du souvenir du pays

Ces dernières années, de nombreuses comparaisons ont été faites entre Hitler et le président américain Trump. Quelle est votre opinion sur ces comparaisons ?

Trump et Hitler partagent certainement un certain nombre de traits, notamment une structure de personnalité narcissique, un rapport ténu à la vérité, un ressentiment à l’égard des élites, la prétention de vouloir restituer au pays le meilleur du passé, une habitude de renvoyer les subordonnés qui ne respectent pas les règles et la capacité d’utiliser les nouveaux médias pour servir des objectifs personnels.

Néanmoins, je ne pense pas qu’il soit approprié de comparer les deux, car de telles comparaisons minimisent dangereusement à quel point Hitler était horrible.

Adolf Hitler recevant des cadeaux de Noël des mains de deux hommes déguisés en Père Noël. (Domaine public)

Trump mérite des critiques pour beaucoup de choses, mais on ne peut pas l’accuser de poursuivre un programme génocidaire qu’il est déterminé à réaliser à tout prix. S’il faut faire des comparaisons entre Trump et un leader de l’histoire allemande, le candidat le plus approprié serait le Kaiser Wilhelm II, qui était aussi une grande gueule grossière avec un penchant pour les poses théâtrales.

Vous êtes un des rares biographes d’Hitler à brosser un portrait substantiel de sa maîtresse de longue date et plus tard de sa femme, Eva Braun. Dans d’autres biographies, elle est décrite comme étant tenue à l’écart des affaires d’Hitler et dénuée de toute opinion politique. Comment comprendre la relation de Braun avec Hitler ?

[Braun] était une jeune femme moderne qui ne savait que trop bien dans quoi elle s’engageait dans sa relation avec Hitler et qui appréciait manifestement sa liaison avec l’homme qui était le plus puissant d’Europe à l’époque. Elle a également joué un rôle beaucoup plus important dans la vie d’Hitler que ce que l’on suppose traditionnellement.

Eva Braun à bord d’une embarcation. (Domaine public)

En tant que dame du manoir dans la retraite alpine d’Hitler à Obersalzberg, [Braun] avait un droit de regard décisif sur qui était et n’était pas admis dans les cercles exclusifs de la « société Berghof ». C’est l’une des raisons pour lesquelles des « courtisans » comme Albert Speer ou Martin Bormann s’assuraient de rester dans ses bonnes grâces.

Braun a eu une grande influence sur l’atmosphère du Berghof et a été chargée d’y organiser des moments de détente et de divertissement pendant la seconde moitié de la guerre.

Les images qu’elle a filmées de la vie mondaine des invités dans la retraite de montagne devaient refléter la nature prétendument idyllique de l’endroit. C’était aussi une contribution à l’idée que Hitler était un patriarche sympathique et soucieux de la postérité.

Dans ce contexte, la décision de Braun de se suicider avec Hitler à la fin de la guerre était la conclusion logique de sa vie.

read more:
comments