Hommage au « Rothschild » de Salonique : un buste de Moïse Allatini inauguré
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Lors de l’inauguration, de gauche à droite, Philippe Ray, consul général de France et directeur de l’Institut français de Thessalonique, Laurent Dassault, le gouverneur Apostolos Tzitzikostas, et l’artiste grecque Tnina Anastasiadou. (Crédit : Sandrine Szwarc)
Lors de l’inauguration, de gauche à droite, Philippe Ray, consul général de France et directeur de l’Institut français de Thessalonique, Laurent Dassault, le gouverneur Apostolos Tzitzikostas, et l’artiste grecque Tnina Anastasiadou. (Crédit : Sandrine Szwarc)

Hommage au « Rothschild » de Salonique : un buste de Moïse Allatini inauguré

Qu’est-ce qui unit les familles Camondo, Bloch-Dassault, le musicien Darius Milhaud ou la philosophe Eliane Amado Lévy-Valensi ? Ce sont les héritiers de la célèbre Maison Allatini

Avant Salonique dans l’Empire ottoman, aujourd’hui Thessalonique en Grèce, la ville portuaire a toujours fait rêver. Une dynastie juive y est devenue célèbre grâce à Moïse Allatini dont le destin fut pour le moins hors du commun.

Médecin de formation, homme d’affaires et mécène, il n’a cessé d’œuvrer pour le développement et la modernisation de sa ville. Si le Musée juif de Thessalonique nous accueille avec son portrait, de la rue Allatini, en passant par la Villa Allatini, les minoteries Allatini face au port jusqu’aux biscuits Allatini en rayon dans les épiceries, le patronyme de cette famille juive demeure encore aujourd’hui très présent dans la cité.

Sous un soleil radieux, ce mercredi, un buste représentant Moïse Allatini était dévoilé dans le jardin de l’historique demeure familiale. Initialement prévu en mars dernier, la crise sanitaire a repoussé cet événement quelques jours avant le départ du consul général de France et directeur de l’Institut français de Thessalonique, Philippe Ray, dont l’action a suivi les traces du passé pluriel de la ville et notamment celui de sa communauté juive.

La Villa Allatini emblème de Thessalonique souvent représentée en carte postale, abrite aujourd’hui la sous-préfecture de la région et demeure l’un des derniers vestiges patrimoniaux de la présence juive. Un incendie dévastateur en 1917 a totalement rayé de la carte le quartier juif que la reconstruction a ensuite ignoré.

Selon le documentariste Maurice Amaraggi, on doit à Moïse Allatini « une grande partie de l’essor de la ville aux 19e et début du 20e siècles. Il fut déterminant dans la propagation de l’esprit des Lumières, la lutte contre l’obscurantisme religieux et l’instruction des garçons et des filles. Sa villa, dans le quartier des Campagnes est une des rares à avoir échappé aux démolitions dues à l’expansion de la ville après la Seconde Guerre mondiale. »

Le diplomate Philippe Ray nous explique que « la villa Allatini est la plus prestigieuse et imposante, elle est également la mieux préservée ». Ray ajoute : « Il ne resterait qu’une vingtaine, sauvegardée, de la centaine de résidences ou villas de ce ‘quartier des campagnes’, dont la plupart appartenaient à des familles renommées de la communauté juive ». Notons son initiative de proposer une exposition intitulée « Souvenirs de Salonique » en 2019 qui rappelait l’importance des Juifs dans la cité portuaire. À cette occasion, un des descendants de Moïse Allatini, Laurent Dassault était convié à visiter la Villa Allatini où, enfant, son grand-père passait ses vacances. « Ce retour aux sources » ainsi que nous l’a confié Laurent Dassault, l’a particulièrement touché. Et c’est ainsi que le Gouverneur a proposé d’inaugurer dans le jardin un buste à la mémoire du modernisateur de la ville, Moïse Allatini.

Le petit-fils de Marcel Dassault en a été très touché : « C’est notre histoire familiale, c’est notre fierté. On peut dire que les Dassault ont représenté en France, ce que les Allatini ont été à Salonique ».

Marcel Bloch-Dassault, génie de l’aéronautique et grand industriel, fut pendant la Seconde Guerre mondiale un résistant déporté au camp de Buchenwald, puis le créateur du groupe aéronautique éponyme. « Moïse Allatini, portait un message universel, comme son descendant Marcel Dassault qui a été également pris en exemple. Par ma présence à cette inauguration, je réalise un devoir de mémoire et cela me plonge dans le plus grand bonheur… », ajoute le descendant.

La Villa Allatini aujourd’hui, devenue siège de la présidence de la région de Macédoine centrale. (Crédit : Sandrine Szwarc)

La cérémonie de dévoilement du buste de Moïse Allatini s’est donc déroulée à la Villa Allatini. C’est d’abord, le Gouverneur ou président de la région de la Macédoine centrale, Apostolos Tzitzikostas qui a pris la parole. Philippe Ray lui a succédé. Le consul général de France et directeur de l’Institut français de Thessalonique a ainsi précisé : « Nous sommes réunis dans ce lieu d’exception pour honorer la mémoire d’un homme d’exception, Moïse Allatini. Médecin de formation et grande figure de la communauté juive de Salonique à la fin du 19e siècle, il a œuvré toute sa vie en faveur du développement intellectuel et de la modernisation de sa ville dans de nombreux domaines : éducation, religion, finances, industrie, santé, culture. »

Laurent Dassault, arrière-petit-fils de Noémie Allatini, a conclu les discours :
« J’étais venu en 2012 inaugurer avec ma mère et mes frères et sœurs la grande salle de l’Institut français rebaptisée la salle Darius Allatini-Dassault en l’honneur des origines thessaloniciennes de ma famille. Je reviens aujourd’hui, plein d’émotion, rendre hommage à cet homme incroyable que vous connaissez tous : Moïse Allatini. Il était le grand-oncle de mon grand-père Marcel Dassault. Mais surtout, il a énormément fait pour Thessalonique, comme entrepreneur génial et grand mécène pour la ville. »

Et d’ajouter : « Quelle émotion aussi d’inaugurer ce buste magnifique de l’artiste Ntina Anastasiadou dans ces jardins merveilleux de la Villa Allatini ! C’est là que mon grand-père Marcel Dassault passait ses étés lorsqu’il était enfant. Merci à vous, Monsieur le Gouverneur, et merci à l’État grec d’avoir su préserver ce domaine familial qui m’est si cher. Je suis ému enfin parce que ‘nous sommes tous ici chez nous’, pour reprendre une formule de Moïse dans l’un de ses magnifiques discours. »

Le buste de Moïse Allatini a été créé par l’artiste grecque Ntina Anastasiadou. On peut désormais l’admirer dans les jardins de la Villa Allatini. Étaient notamment présents à la cérémonie organisée en partenariat avec l’Alliance israélite universelle : le maire de Thessalonique Yiánnis Boutáris, le président de la communauté juive de Salonique et de Grèce, David Saltiel, le président du musée de l’Holocauste, ainsi que des représentants de familles françaises originaires de Salonique comme MM. Henri Carasso ou Alain de Vaucresson, un autre descendant de la famille Allatini.

Le patriarche Moïse Allatini au Musée juif de Thessalonique. (Crédit : Sandrine Szwarc)

Pourquoi la Famille Allatini n’a cessé d’incarner la légende dorée de l’aristocratie juive séfarade ? Un détour par l’histoire aide à comprendre.

Les origines de la Maison Allatini de Salonique débutent avec Lazare Allatini (1776-1834). Le patriarche de la dynastie est natif de Livourne. Il a pour ancêtre R. Azriel Perahia Bonajuto Alatino, un rabbin-médecin rendu célèbre à Ferrare pour avoir pris part en 1617 à une disputation.

Commentateur du Choulhan Aroukh, le code de lois du judaïsme compilées par Joseph Caro au 16e siècle, il est l’auteur d’un Torat Amouktché pour la défense du Shabbat. En 1624, il est même délégué avec onze de ses coreligionnaires pour intercéder afin qu’un ghetto ne soit pas institué à Ferrare, obtenant gain de cause. Au cours de la deuxième moitié du 17e siècle, trois autres Allatini, Yehiel, Vital-Haïm et Moïse se distinguent dans la médecine et la philosophie.

Fort de cette parenté, Lazare Allatini, jouissant d’une renommée heureuse et doté d’un sens aiguisé du négoce, s’installe à Salonique en 1802. Il est tenté par son dynamisme et ses lois commerciales qui avantagent les Européens.

Dans cette dynamique cité portuaire, il entreprend la construction d’un vaste empire économique en collaboration avec Isaac Modiano, spécialisée dans le commerce de la farine et des céréales. La société édifie en 1830 le premier moulin de Salonique reconnu comme le plus grand de la Méditerranée orientale. Lazare disparaît en 1834, laissant sept enfants, dont Moïse.

C’est le Dr Moïse Allatini, né à Salonique en 1809 et dont la mère est Anna Morpurgo issue d’une autre grande famille juive, qui lance la légende. Ayant étudié et pratiqué la médecine à Florence en Italie selon la recommandation paternelle, Moïse retourne dans sa ville natale après la mort de son père en 1834, pour prendre la suite des affaires familiales.

Déjà florissantes dans la cité, elles s’étendent dans toute l’Europe, en relation avec l’Orient et les contrées les plus lointaines. Devenu à son tour un homme d’affaires prospère, il permet à sa famille de devenir la première fortune locale, la troisième de Grèce. Les Allatini s’illustrent dans la banque qu’ils modernisent. Ils créent des manufactures contrôlant notamment le commerce portuaire (tabac, briqueterie, brasserie, minoterie, textile, métallurgie), accompagné par le formidable essor industriel du 19e siècle.

Suffisamment philanthrope pour être appelé « le véritable régénérateur de la communauté juive de Salonique », l’arrière-grand-oncle d’Éliane Lévy-Valensi est l’un des premiers industriels de la ville à défier les classes aisées et leurs chefs religieux.

Convaincu de la nécessité de créer une nouvelle classe dirigeante moderne et préparée avec les représentants d’autres familles importantes de Livourne, telles que les Misrahi, les Fernandez ou les Modiano, avec lesquelles les Allatini sont liés par des liens familiaux plus ou moins directs, Moïse Allatini s’engage à la modernisation du système de formation éducatif en encourageant son occidentalisation.

Le buste de Moïse Allatini réalisé par Tnina Anastasiadou. (Crédit : Sandrine Szwarc)

Préoccupé du sort de ses coreligionnaires qui, dans leur majorité, vivent dans le dénuement le plus complet, il sonne la fin de la période de déclin spirituel dans la cité. Nourrissant la conviction qu’il faut améliorer leur condition et les aider à devenir des citoyens modernes et éclairés, il les fait sortir de l’ignorance au moyen de l’instruction.

Ainsi, Moïse donne de ses deniers pour initier la réforme des écoles de Talmud Torah, pour créer l’école Lippmann en 1856 destinée initialement aux enfants de la seule élite israélite, mais qui s’ouvre rapidement aux couches plus défavorisées.

Avec son beau-frère, Salomon Fernandez, il fonde en 1862 une école italienne grâce à une donation du régent italien. Quelques années plus tard, entre 1873 et 1874, il institue l’école de l’Alliance israélite universelle pour garçons et suit la construction d’un autre établissement d’enseignement pour les filles, ainsi qu’un jardin d’enfants.

En un quart de siècle, et grâce à la persévérance du Dr Allatini, la ville se dote de huit écoles dirigées par l’Alliance israélite universelle, qui de surcroît contrôle l’école du Talmud Torah et cinq écoles privées. Ainsi, les enfants de la communauté juive de Salonique vont eux aussi profiter d’un enseignement à l’Occidental, susceptible de leur permettre une meilleure intégration dans la réalité ottomane et d’améliorer leurs conditions de vie. La langue française devient pour eux le vecteur vers la modernité grâce aux orientations éducatives et à l’enseignement de l’Alliance. Le frère de l’arrière-grand-père d’Éliane concourt à la régénération intellectuelle de ses coreligionnaires, diffusant le français et la manière de pensée propre à cette institution à l’époque.

Homme de progrès, Moïse jouit d’une énorme influence sur la ville et contribue ainsi à sortir le judaïsme local de la superstition dans laquelle il était tombé depuis un siècle, notamment depuis l’épisode du faux messie Sabbatai Zvi et de ses adeptes deumnés qui l’avaient suivi dans la conversion à l’islam. Il crée également un orphelinat, un hôpital et participe à de nombreuses œuvres caritatives juives et non-juives.

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En régénérant la communauté juive salonicienne et en entretenant des relations cordiales avec les autres ethnies, le Dr Allatini assure à sa famille la postérité. L’engagement constant en faveur des différentes communautés de Salonique a valu à Moïse Allatini plusieurs reconnaissances tant du gouvernement turc, qui lui remet la médaille d’honneur, que du gouvernement italien qui le décore du titre de Chevalier de la Couronne. De manière exceptionnelle, un document de l’Alliance israélite universelle, chose rare, montre que l’institution l’avait honoré de son vivant pour les services rendus à sa communauté.

Au moment de sa disparition, toute la ville lui rend hommage et même les journaux grecs en parlent. De nombreuses coupures de presse attestent que cet homme supra-confessionnel est pleuré dans toute la ville, dont Le Pharos tis Makedonias daté du 11 septembre 1882 qui, annonçant le décès du « grand patriarche de Salonique », nous apprend que lors de ses funérailles toutes les cloches des églises orthodoxes ont sonné, que les musulmans se sont associés au deuil, que les pavillons consulaires ont été mis en berne et que la plupart des magasins de la ville ont baissé leur rideau.

Avec la mort de Moïse à la fin du 19e siècle, la famille réunit toutes les activités de commerce sous la responsabilité de ses neveux, Alfred (1849-1901), et Édouard (1847-1913), créateurs de la société Allatini Brothers qui donne un nouvel élan à l’empire commercial dont ils viennent d’hériter. L’année 1888 fait date, car, avec la contribution des capitaux français, la firme finance la création de la Banque de Salonique. En 1893, celle-ci conclut un contrat avec le directeur de la firme de tabac qui exporte en Extrême-Orient pour sa vente dans les districts de Salonique et Monastir. L’année suivante, elle s’associe avec la General Tobacco Corporation, une marque britannique, pour lancer la société commerciale de Salonique sous la direction de la Maison Allatini, afin de répondre aux concurrences hongroise et américaine. Cela permet à la Banque d’élargir sa clientèle dans le commerce du tabac à la lumière des progrès qu’elle a faits pour lancer la production. La fortune familiale est considérable. On a ainsi pu parler des Allatini comme des « Rothschild de Salonique », forts de leur implication dans la banque moderne.

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