Israël en guerre - Jour 192

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Des partisans anti-Israël rassemblés à l'Université de Harvard, à Cambridge, dans le Massachusetts, le 14 octobre 2023. (Crédit : Joseph Prezioso/AFP)
Des partisans anti-Israël rassemblés à l'Université de Harvard, à Cambridge, dans le Massachusetts, le 14 octobre 2023. (Crédit : Joseph Prezioso/AFP)

Inondés d’argent qatari, les campus américains sont-ils devenus des vitrines des intérêts de Doha ?

Le royaume du Golfe a investi des milliards dans les établissements américains d’enseignement supérieur pour asseoir son soft power – mais ces fonds peuvent-ils aussi avoir attisé le sentiment anti-Israël et l’antisémitisme chez les étudiants ?

Il n’y a pas de drapeau du Qatar flottant sous le vent à College Station, la ville qui accueille la Texas A&M University. Le nom de cet État minuscule du Moyen-Orient ne figure sur aucun bâtiment de l’immense campus, pas plus que celui des sheikhs qui gouvernent le Qatar n’est gravé dans le Legacy Hall du Jon L. Hagler Center, là où les plus grands soutiens de l’université sont distingués.

Malgré tout, selon des documents publics, cette université, financée par des fonds publics, reçoit des fonds du Qatar – et elle en reçoit beaucoup. Entre 2015 et 2023, ce sont 404 millions de dollars offerts par Doha qui ont rejoint les coffres de l’établissement, selon un registre fédéral. Des données qui ont récemment été obtenues par un groupe de veille, par le biais des tribunaux, semblent également montrer que l’université aurait finalement reçu des dizaines de millions de dollars de plus que la somme avancée.

Mais les Aggies ne sont pas les seuls, loin de là. Selon une étude réalisée en 2022, le Qatar a apporté une contribution – à hauteur de 4,7 milliards de dollars – à des institutions d’enseignement supérieur de tous les États-Unis entre 2001 et 2021. Certains montants ont été enregistrés comme des « cadeaux » tandis que d’autres sont entrés dans la catégorie « des accords limités ».

Ces derniers mois, alors que les universités de tous les États-Unis ont été le théâtre de manifestations anti-israéliennes et qu’elles ont été accusées d’inaction ou d’apathie face à la rhétorique antisémite – ou pire – qui sévit sur les campus, les dépenses consenties par le Qatar ont particulièrement attiré l’attention : En effet, dans quelle mesure ont-elles pu, peut-être, influencer les attitudes à l’égard de l’État juif dans le milieu universitaire ?

« L’objectif poursuivi par le Qatar n’est pas de promouvoir des messages antisémites ou propalestiniens, je pense, mais l’antisémitisme et les sentiments propalestiniens sont la conséquence de politiques qu’ils considèrent comme opportunes », estime Ariel Admoni, étudiant en doctorat à l’université Bar Ilan, spécialisé dans les relations étrangères et nationales du Qatar et du Golfe arabe.

L’étude qui avait été réalisée en 2022 par l’Institut d’études de l’antisémitisme et de la politique mondiale (ISGAP) affirmait qu’au fur et à mesure que les financements offerts par les pays du Moyen-Orient augmentaient – et qu’ils perdaient de la transparence aux yeux du public – certains campus connaissaient des phénomènes nouveaux, avec des campagnes visant à réduire au silence les universitaires, une érosion des valeurs démocratiques et une absence de riposte face aux attaques menées contre la liberté d’expression des étudiants.

Utilisant des outils statistiques, les auteurs avaient supposé qu’il y avait une corrélation entre les établissements qui bénéficiaient d’un financement étranger et la présence, dans leur enceinte, d’une rhétorique antisémite ou anti-israélienne ou d’activités antisémites.

Des affiches de la Texas A&M University à la Cité de l’Éducation de Doha, le 18 octobre 2011. (Crédit : Education City in AP/Osama Faisal)

Selon la recherche, les universités recevant le plus d’argent de la part du Qatar avaient témoigné, au fil du temps, d’une volonté de s’aligner sur les normes antidémocratiques par ailleurs encouragées par les pétro-États répressifs du Moyen-Orient, comme celle de l’intolérance à certains types de discours.

Souvent, ces normes se retrouvent dans des mouvements du milieu académique qui s’en prennent à la liberté d’expression au nom de la nécessité de créer un espace sécurisé et favorable à l’inclusion multiculturelle.

Toutefois, les critiques déclarent que cet attachement à l’inclusion s’arrête là où commence le soutien apporté au sionisme et aux communautés juives – avec, en résultat, une atmosphère qui prévaut dorénavant sur de nombreux campus américains de premier plan, avec un climat où les Juifs et les soutiens d’Israël se sentent indésirables, voire en danger.

Investissements académiques

Les universités sont censées signaler les investissements étrangers qu’elles reçoivent et les données sont rendues publiques – elles peuvent être trouvées en ligne – par le Département américain de l’Éducation. Les chiffres publiés par le Département montrent l’ampleur et la profondeur des investissements qataris dans l’enseignement supérieur, aux États-Unis.

Entre autres établissements, la Carnegie Mellon University, à Pittsburgh, a reçu 301 millions de dollars du Qatar entre 2020 et 2023. La Virginia Commonwealth University a bénéficié de 215 millions de dollars entre 2019 et 2023 et la Georgetown University a reçu une contribution de 210 millions de dollars entre 2015 et 2023, selon le registre fédéral.

Harvard – la prestigieuse école qui a été éclaboussée par un énorme scandale sur fond d’antisémitisme qui a entraîné la démission de sa présidente – a reçu plus de huit millions de dollars de la part du Qatar depuis 2020.

En tête du classement, il y a la Cornell University, qui a reçu pas moins d’1,5 milliard de dollars de la part du royaume depuis 2015.

Illustration : Des personnes sur le campus de l’université Cornell, à Ithaca, dans l’État de New York, le 2 février 2024. (Crédit : Seth Wenig/AP Photo)

Presque chaque pays apparaît sur la base de données du Département de l’Éducation, de l’Afghanistan au Zimbabwe. Ce qui comprend Israël, même si les montants – qui ne sont que rarement supérieurs à quelques centaines de milliers de dollars – sont majoritairement liés à des accords de recherche dans le secteur des sciences de la vie et que l’argent n’est aussi que rarement versé par le gouvernement lui-même.

D’autres pays donnent des sommes plus élevées, qui suscitent leurs questionnements propres. En 2021, l’Arabie saoudite a ainsi versé 74 millions de dollars à l’University of Idaho et, un an plus tard, elle a offert 47 millions de dollars à la Chapman University. Des sommes qui ont été enregistrées dans la catégorie des frais de scolarité ou en garantie pour le compte d’étudiants saoudiens.

Autre pays à avoir investi de l’argent dans les établissements d’enseignement supérieur des États-Unis, l’Allemagne, avec 1,2 milliard de dollars versés à l’University of Pennsylvania en 2018 seulement. En 2021, le président américain Joe Biden, qui avait installé un think-tank à son nom à Penn et qui avait été rémunéré presque un million de dollars par l’institution en 2018 et en 2019, a nommé son président au poste d’ambassadeur américain en Allemagne.

Le débat public, dans le passé, s’était concentré sur l’argent et sur l’influence de la Chine qui pénétraient les murs des enceintes des universités américaines. Ces investissements financiers atteignaient, eux aussi, des montants astronomiques – avec, par exemple, des contrats d’une valeur de plus de 140 millions de dollars qui avaient été versés à la New York University entre 2020 et 2023.

Des connexions qataries vieilles de plusieurs décennies

Selon Admoni, les liens tissés entre le Qatar et le milieu universitaire américain remontent aux années 1970 et 1980.

« Les Qataris utilisent les institutions académiques comme bras officieux de leur gouvernement, ce qui leur offre une plateforme qui leur permet de transmettre des messages qui ne seront pas officiellement attribués aux autorités » du royaume, explique-t-il.

La Texas A&M University in Qatar. (Crédit : adwo/Shutterstock)

Une grande partie de l’argent provient de la Qatar Foundation, qui a été établie pour promouvoir l’éducation et la culture arabe au sein du Qatar et pour « promouvoir et s’engager dans le dialogue international pour s’attaquer et influencer les thématiques mondiales », dit une fiche d’information. Le projet emblématique de la Fondation a été la Cité de l’Éducation de Doha, qui héberge des campus satellites de six universités américaines, avec parmi elles Texas A&M, Cornell et Georgetown.

La Fondation est dirigée par Moza Bint Nasser, la mère de l’émir du Qatar, une personnalité très en vue qui, à ce titre, a été sollicitée à maintes reprises pour tenter d’intervenir au nom des otages détenus à Gaza, y compris par Sara Netanyahu. Sur internet ou lors de ses apparitions publiques, Bint Nasser s’est montrée critique à l’égard de la guerre que mène actuellement Israël contre le Hamas et elle a gardé le silence sur la question des otages.

« Si le gouvernement veut communiquer un message, il organise une conférence académique, il établit une tribune avec des sommets dans la capitale qatarie et dans ce cadre, des déclarations éminemment politiques pourront être faites par les intervenants – par exemple, le mécontentement à l’égard des États-Unis », indique Admoni. « Le cadre universitaire permet aux Qataris de dire indirectement les choses. En d’autres mots, le Qatar suit l’ordre du jour qui est le sien et pour le Qatar, une institution universitaire est un outil légitime permettant d’atteindre les objectifs poursuivis par le royaume en matière de politique étrangère ».

Ariel Admoni. (Autorisation)

Les universités justifient leur collaboration avec le Qatar et avec d’autres établissements d’enseignement supérieur en citant la nécessité de lancer un dialogue international, en évoquant un enrichissement culturel mutuel et l’amélioration de la recherche académique à travers la diversité sociale. Les universitaires, aux États-Unis, affirment qu’en amenant l’esprit du milieu académique américain à Doha, par exemple, ce sont les valeurs libérales et la liberté qui seront renforcées face à des sociétés dictatoriales, prenant la forme d’une diplomatie soft-power.

Kenneth Marcus, à la tête du Brandeis Center for Human Rights Under Law, qui fournit une aide juridique aux étudiants victimes d’antisémitisme sur les campus, déclare que ces échanges interculturels peuvent souvent amener des étudiants « qui ont été endoctrinés à l’aide de propagande antijuive » sur les campus, et envoyer les jeunes Américains à des endroits où ils s’imprègnent d’attitudes antisémites.

Des étudiants pendant une pause sur le campus de la Georgetown University à Doha, au Qatar, le 30 octobre 2006. (Crédit : (AP/Kamran Jebreili)

« Ils peuvent venir en paix mais dans de nombreux cas, ils apportent aussi avec eux des attitudes culturelles à l’égard d’Israël et des communautés juives qui sont préjudiciables aux États-Unis », déclare-t-il en évoquant les étudiants étrangers. « Alors que nous devons évidemment souhaiter la bienvenue à tous ceux qui viennent dans notre pays, nous devons aussi être inquiets au sujet de ces étudiants étrangers qui véhiculent des attitudes anti-juives et anti-américaines dans certains cas ».

« Les étudiants américains sont de plus en plus nombreux à faire leurs études dans des universités qataries ou dans d’autres États du Golfe qui n’ont pas, même de loin, les normes de liberté académique dont nous jouissons aux États-Unis », ajoute-t-il. « Il y a aussi là-bas, semble-t-il, un très haut degré d’endoctrinement et les étudiants américains qui reviennent de ces campus, à l’étranger, ont été victimes d’une forte propagande et d’un véritable endoctrinement pendant un semestre ou pendant un an – quelque chose qui a de l’importance dans le climat qui s’est installé dans les institutions d’enseignement supérieur, aux États-Unis ».

Kenneth Marcus, nommé secrétaire adjoint aux droits civils au ministère de l’Éducation, s’exprime lors d’une audience de la commission sénatoriale de la santé, de l’éducation, du travail et des pensions au Capitole à Washington, le 5 décembre 2017. (Crédit : Susan Walsh/AP)

Des préoccupations grandissantes

Le 8 février, le conseil d’administration de la Texas A&M’ University a voté en faveur de la fermeture de son campus au Qatar compte-tenu, a-t-il dit, « de l’instabilité accrue au Moyen-Orient », une référence indirecte à la guerre contre le Hamas que mène Israël.

Un grand nombre d’observateurs estiment toutefois que cette décision a été liée aux interrogations qui ont été soulevées sur les liens de l’institution avec le Qatar – avec des inquiétudes qui ont été particulièrement exprimées par les conservateurs, qui ont dit redouter que des secrets en matière de nucléaire pouvaient être amenés à fuiter par le biais de ce partenariat.

« Quand les États du Golfe investissent dans les universités américaines, ils peuvent avoir une grande variété de motivations – par exemple, non seulement influencer les États-Unis mais aussi construire une force éduquée parmi leurs propres citoyens. Il y a indubitablement, malgré tout, de nombreuses conséquences à ces partenariats », affirme Marcus, qui a été secrétaire-adjoint aux droits civils au sein du Département de l’Éducation américain de 2018 à 2020.

Il fait remarquer qu’au cours des deux dernières décennies, les attitudes anti-israéliennes se sont accrues – si ces dernières se limitaient, autrefois, aux programmes d’études sur le Moyen-Orient, elles sont maintenant présentes dans une foule de domaines d’études. « Même les cursus sur la santé mentale, les cursus de psychologie, ou les écoles de médecine sont aujourd’hui infectés par l’antisionisme », déplore-t-il.

Illustration : Des manifestants pro-palestiniens rassemblés à l’Université de Harvard, à Cambridge, dans le Massachusetts, le 14 octobre 2023. (Crédit : Joseph Prezioso/AFP)

Alors que les campus sont devenus des champs de bataille où s’affrontent narratif palestinien et narratif israélien depuis le massacre commis dans le sud d’Israël, le 7 octobre – les terroristes avaient tué 1 200 personnes, des civils en majorité – un grand nombre de personnes ont du mal à détourner le regard du financement des universités par les Qataris et s’interrogent sur ce que ces fonds sont susceptibles d’acheter.

Même s’il se présente comme médiateur équitable dans les pourparlers indirects entrepris entre Israël et le Hamas – notamment sur la question de la libération des otages qui avaient été enlevés, le 7 octobre, et qui sont encore détenus à Gaza – le royaume accueille depuis longtemps les dirigeants du Hamas et il est un critique fervent d’Israël de longue date. Dans un communiqué qui avait été diffusé alors que les terroristes du Hamas commettaient leurs atrocités dans le sud de l’État juif, Doha avait indiqué qu’Israël était « le seul responsable de l’escalade en cours », justifiant l’attaque meurtrière commise par le groupe terroriste.

« Les Qataris excellent dans leur manière d’exploiter la question palestinienne pour attirer l’attention sur les sujets qui leur tiennent à cœur », commente Admoni. « Dans les pays occidentaux, particulièrement dans les cercles éduqués, la lutte propalestinienne est considérée comme une cause ‘pratique’. En conséquence et du point de vue des Qataris, cette posture leur donne l’avantage concernant ce qu’ils considèrent comme étant ‘le bon camp’ dans l’opinion publique, en particulier parmi les jeunes ».

L’émir Tamim bin Hamad al-Thani (à gauche), dirigeant du Qatar depuis 2013, lors d’une réunion avec les dirigeants du Hamas Ismail Haniyeh (à droite) et Khaled Mashal à Doha, le 17 octobre 2016 (Crédit : Gouvernement du Qatar)

Selon Marcus, l’argent qatari peut aussi signifier que les administrateurs des établissements d’enseignement supérieur peuvent être moins enclins à lutter contre l’antisémitisme sur les campus.

« Cela n’a rien de surprenant que les administrateurs soient réticents à l’idée d’imposer la même discipline aux étudiants étrangers alors même qu’ils touchent des fonds étrangers, parce qu’ils subissent toutes sortes de pressions pour éviter de faire ce qui serait pourtant le plus juste », regrette-t-il.

Le pragmatisme de Doha

Comme le montre le fait que le Qatar accueille à la fois une base militaire américaine majeure et une ambassade talibane, Doha excelle à maintenir des alliances tout en naviguant entre des intérêts changeants et souvent contradictoires.

Admoni note que lorsque le Qatar avait été accusé, en 2017, de financer la branche syrienne d’Al-Qaida, Doha avait lancé une initiative de charme dont l’objectif était de conserver les faveurs de Washington, se rapprochant même des responsables juifs.

De droite à gauche, Barbara Bush, Moza bint Nasser, l’émir du Qatar Sheikh Hamad bin Khalifa al Thani et l’ancien président américain George Bush lors de l’inauguration d’un nouveau bâtiment de la Texas A&M University à Doha, le 19 mars 2007. (Crédit : KHALED MOUFTAH/AFP)

« Ce sont des politiciens qui sont à la fois très pragmatiques et très cyniques et s’ils ont un objectif global – celui de devenir ceux qui, in fine, sauront résoudre la question palestinienne – ils feront tout ce qu’il faut pour ça », poursuit-il.

« Les Qataris veulent être ceux qui donneront le ton de la conversation ; ils veulent être des participants actifs au discours et exercer une influence partout où ils auront un impact, partout où se rassemblent les décisionnaires », continue-t-il. « Ce qui implique investir dans le sport, dans la politique, dans la culture, dans l’université dans le monde entier pour établir un ‘soft power’. C’est une forme de diplomatie qui leur garantira qu’à l’avenir, ils ne pourront jamais être ignorés ».

La version originale de cet article a été publiée en hébreu sur le site hébréophone du Times of Israel, Zman Yisrael.

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