Irwin Cotler sirote tranquillement une tasse de café à une table installée dans l’angle du café qui se trouve dans le hall de son hôtel, à Tel Aviv. Il est de retour sur le sol israélien – moins en tant que touriste qu’en tant que résident à temps partiel. S’il est né et s’il a passé son enfance et son adolescence à Montréal, il parle hébreu avec sa femme israélienne, Ariela, et il partage son temps entre le Canada et Israël, où vivent plusieurs de ses enfants et petits-enfants.
Avec sa voix au ton déterminé, avec le vif sens de l’humour qui l’a toujours caractérisé, cet avocat, universitaire, ancien ministre et militant canadien de 85 ans a trouvé le temps, dans un emploi du temps chargé, de s’entretenir longuement avec le Times of Israel – un journal qu’il connaît bien, étant membre de son comité éditorial.
Cotler est également venu au sein de l’État juif pour inaugurer l’atelier stratégique annuel de l’Institut pour la démocratie, les droits de l’Homme et la justice qui porte son nom au sein de l’université de Tel Aviv. Un institut qui représente à bien des égards le point culminant des efforts qu’il a su déployer depuis près de six décennies en faveur de la préservation et du renforcement de la démocratie israélienne.
Une démocratie qui, dit-il, est aujourd’hui menacée par le gouvernement, qui tente de redéfinir à marche forcée les rapports entre les branches judiciaire et législative. Une lutte de pouvoir et une épreuve de force qui, selon lui, ont involontairement mis l’État juif en danger – un danger existentiel.
« Cette obsession du plan de réforme du système judiciaire a amené l’Iran et d’autres pays à considérer qu’Israël connaissait des fractures sans précédent », explique-t-il. Il ajoute que l’insistance du ministre de la Justice Yariv Levin à relancer ce projet et à le remettre en œuvre, même après les horreurs du 7 octobre, est « la définition même de la folie ».
Peu de personnalités extérieures au gouvernement – et les non-citoyens sont encore plus rares – ont été aussi intimement et constamment mêlées à l’Histoire moderne d’Israël.
Au cours des cinquante dernières années, les fréquentes visites du célèbre défenseur des droits humains en Israël ont eu une étrange tendance à coïncider avec des moments de crise nationale – à tel point que ses amis lui ont longtemps dit en plaisantant : « Dis-nous quand tu viens en Israël pour que nous sachions quand nous devons partir ».
Fidèle à son habitude, Cotler se trouvait à Tel Aviv dans la matinée du 7 octobre 2023. Il y avait célébré le mariage de son fils, la semaine précédente.
Lorsque les alertes rouges avaient retenti, Cotler et sa petite-fille s’apprêtaient à partir pour la synagogue. C’est alors que le rugissement des sirènes s’était fait entendre – et que les vidéos avaient fait leur apparition.
« Elle s’est tournée vers moi et elle m’a demandé : ‘Saba, est-ce qu’on va mourir ?’, » se souvient Cotler. Sa petite-fille avait vu les images que le Hamas diffusait en temps réel : des scènes de meurtre et d’enlèvement, diffusées avec fierté.
Je n’avais jamais rien vu de tel, et pourtant, j’ai poursuivi des criminels de guerre nazis et rwandais. Même les nazis essayaient de dissimuler ce qu’ils faisaient ; le Hamas, lui, l’a glorifié
« Je n’avais jamais rien vu de tel, et pourtant, j’ai poursuivi des criminels de guerre nazis et rwandais », indique-t-il. « Même les nazis essayaient de dissimuler ce qu’ils faisaient ; le Hamas, lui, l’a glorifié ».
Ce jour-là, des milliers de terroristes dirigés par le Hamas avaient pris d’assaut le sud d’Israël. Les hommes armés avaient massacré plus de 1 200 personnes, des civils en majorité, et ils avaient kidnappé 251 personnes qui avaient été prises en otage dans la bande de Gaza.
Cotler, allant au-delà de l’horreur des atrocités commises – avec notamment des actes de torture, des mutilations et des agressions sexuelles – fait part de sa profonde frustration face aux « échecs stratégiques », dit-il, de la réponse israélienne, évoquant en particulier l’incapacité de l’État juif à obtenir la libération des 50 otages qui se trouvent toujours dans les geôles du Hamas.
« Chaque nouveau jour de captivité à Gaza est un crime contre l’humanité. La libération immédiate et inconditionnelle des otages est un impératif absolu en vertu du droit international », déclare-t-il.
Il estime qu’Israël a manqué une occasion cruciale, au lendemain du 7 octobre, de présenter au monde la crise des otages en la plaçant dans un schéma mondial plus large qui incluait l’Iran et ses proxies – dont fait partie le Hamas – ce qui aurait permis d’utiliser la diplomatie des otages pour exercer des pressions.
« L’Iran détient des personnes qui ont la double nationalité ; l’Iran se vante d’emprisonner et de torturer les dissidents, et le Hamas est l’un de ses bras armé », explique-t-il. « Les démocraties doivent défendre les prisonniers politiques et elles doivent se montrer solidaires du peuple iranien, pas du régime. C’est ce même principe qui aurait dû guider les réactions de la communauté internationale après le 7 octobre ».
Mais Israël n’a même pas essayé de suivre cette voie, regrette-t-il.
« Il n’était pas nécessaire qu’Israël affronte le Hamas seul. Le pays aurait pu mobiliser une coalition internationale et éviter la guerre », affirme Cotler.
« Israël n’a jamais mis en place un plan stratégique qui aurait intégré les niveaux juridique, diplomatique, politique et militaire. A la place, il s’est uniquement concentré sur une stratégie militaire, sans plan pour le lendemain de la guerre – et même cette stratégie n’a pas fonctionné comme il l’aurait fallu. »
De Montréal à Jérusalem
Il est difficile de surévaluer la portée de l’influence de Cotler. Personnalité emblématique de la défense des droits humains au 20e siècle comme au 21e siècle, son nom même a un poids particulier au Canada, où il est vénéré par-delà les clivages politiques et au sein de la communauté juive. Là-bas, l’homme n’est pas seulement considéré comme un militant acharné et âpre au combat pour la cause : son nom est devenu synonyme de justice.
Ancien ministre canadien de la Justice, ancien procureur-général, ancien député de longue date, avec une carrière de professeur de droit notamment passée à l’université McGill, Cotler est devenu célèbre à l’international en défendant des prisonniers d’opinion – comme Natan Sharansky ou Nelson Mandela. Il a ensuite été le premier envoyé spécial du Canada pour la préservation de la mémoire de la Shoah et dans la lutte contre l’antisémitisme, et il est le fondateur du Centre Raoul Wallenberg pour les droits humains.
Deux thématiques sont toujours restées au cœur de la vie d’Irwin Cotler : son engagement inconditionnel et durable en faveur de la justice, et en défense de l’État juif. Des convictions qui s’étaient forgées dans le Montréal de sa jeunesse, dans l’après-guerre, où des survivants de la Shoah lui avaient enseigné, à l’école juive, des « horreurs suffisamment terribles pour être crues, mais pas suffisamment terribles pour avoir lieu ».
Parmi ses professeurs figurait Irving Layton, le poète controversé qui apprenait à ses élèves l’art de la poésie et le marxisme, et qui appelait Cotler et Leonard Cohen – protégé de Layton et ami de toujours de Cotler – « ses enfants ».
Le père de Cotler, président d’une synagogue et chef communautaire, entonnait le commandement biblique : « La justice, la justice tu poursuivras » comme s’il s’agissait d’un vœu d’allégeance familial. Mais c’est sa mère, qui citait Maïmonide, qui avait donné à ce vœu son caractère d’urgence, raconte-t-il.
Il se souvient qu’elle lui avait dit : « Si tu ne sors pas dans ta communauté pour combattre l’injustice, la recherche de la justice ne restera qu’une abstraction théorique ».
Hanté par la Shoah, entouré de prophètes, encadré par des poètes, attiré par la justice dès son plus jeune âge, Cotler avait grandi dans un monde qui avait façonné le lien qu’il devait entretenir avec l’État juif – un lien qui devait être forgé plus tard par la guerre, par les témoignages et par toute une vie de rencontres improbables.
L’envoyé officieux d’Israël
La vie de Cotler ressemble souvent à une fiction historique. Il était arrivé pour toute la première fois en Israël en 1966, grâce à une bourse de l’Université hébraïque. Lorsque la guerre des Six Jours avait éclaté, il avait tenté de s’enrôler dans l’armée israélienne mais sa demande avait été rejetée. Il avait alors rejoint les forces de défense civile et il avait fait du porte-à-porte à Jérusalem, exhortant les habitants à trouver refuge dans les abris antiaériens.
Il était revenu en 1973 – lorsque la guerre du Kippour avait éclaté – pour « faire tout ce qui m’était possible de faire », se rappelle-t-il. Il avait rencontré Cohen lors de ce séjour. Ce dernier se produisait alors pour les soldats qui étaient stationnés dans le Sinaï.
Dans les années 1970, une période où il passait plusieurs mois au sein de l’État juif presque chaque été, Cotler avait commencé à jouer un rôle d’envoyé officieux entre Israël et ses voisins arabes.
À une époque où les Juifs venaient à peine de fuir le monde arabe après avoir subi des décennies de persécution, Irwin Cotler sillonnait discrètement ses capitales : il donnait des conférences au Caire ; il rencontrait les quelques membres de la communauté juive syrienne à Damas qui n’avaient pas pris le chemin de l’exil et il s’aventurait en Jordanie et dans les territoires palestiniens.
Il n’était ni ambassadeur, ni espion, ni même homme d’État – il était simplement un jeune professeur de droit canadien de l’université McGill qui sentait instinctivement les mouvements et les tournants de l’Histoire, avec le talent nécessaire pour s’immiscer dans le cours de cette dernière au moment opportun.
Un été, alors qu’il donnait cours à l’Institut Al-Ahram du Caire dans les années 1970, Cotler avait noué une amitié improbable avec son directeur, Boutros Boutros-Ghali – un diplomate égyptien en pleine ascension à ce moment-là et qui deviendra secrétaire général des Nations unies. Si Israël et l’Égypte étaient toujours officiellement en guerre, Ghali avait invité Cotler à donner des conférences consacrées à Israël.
En 1977, Ghali, qui était devenu ministre égyptien des Affaires étrangères, avait organisé une rencontre entre Cotler et le président de l’époque, Anwar el-Sadate, qui souhaitait connaître son point de vue sur le gouvernement du Likud qui venait tout juste d’être élu en Israël. Pouvait-on faire la paix avec Menachem Begin ?
« Je lui ai répondu : ‘Oui’. Je ne connaissais pas personnellement Begin mais je savais qu’il était un parlementaire dévoué », raconte Cotler. « Il était clair qu’il voudrait faire la paix avec le plus grand pays arabe, qui était aussi le plus important ».
Sadate avait confié à ce Juif canadien âgé de 37 ans – dont il estimait, comme c’était aussi le cas d’Israël, qu’il était digne de confiance – un message à remettre personnellement au Premier ministre israélien.
Cotler s’était alors envolé pour Jérusalem – où une jeune assistante de la Knesset, Ariela, l’avait accueilli avec méfiance. « Elle pensait que je devais être un espion », dit Cotler en riant. Mais après avoir entendu ce qu’il avait à dire, elle avait organisé un entretien avec Begin.
Cotler avait présenté les conditions posées par Sadate pour la paix : un retrait total d’Israël de la péninsule du Sinaï et la reconnaissance des droits du peuple palestinien. Begin avait hésité.
« Nu, beemet« , avait finalement dit Begin », dit Begin, ce qui signifie à peu près : « Allez, vraiment ».
« Je ne peux pas accepter ces deux conditions », avait-il ajouté.
Cotler avait répondu : « Il ne demande pas un accord, mais un dialogue. Seulement un dialogue ».
Cotler et Ariela s’étaient mariés le 26 mars 1979, le jour même où Israël et l’Égypte avaient signé ce qui devait devenir le tout premier traité de paix conclu entre l’État juif et un pays arabe, qu’ils avaient contribué à mettre en place.
Un mariage qui a marqué le début de ce rôle de diplomate itinérant que Cotler a joué pendant des décennies dans une région où les titres ont moins d’importance que la confiance. L’homme a entretenu des liens étroits avec le roi Hussein de Jordanie et il s’est rendu régulièrement à Gaza, traversant des zones que beaucoup d’autres évitaient, et il a probablement été le premier parlementaire juif à se rendre en Arabie saoudite. Il a ensuite défendu le dissident saoudien Raif Badawi et il a soumis au prince héritier Mohammed ben Salmane une pétition fondée sur la loi islamique.
Cotler, partisan de la solution à deux États depuis très longtemps, a entretenu des liens de longue date avec l’Autorité palestinienne. Il a participé à des réunions qui étaient régulièrement organisées avec l’ancien ministre des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne, Riyad Maliki, et avec le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, jusqu’au 7 octobre.
Il se souvient que lors de la conférence de paix de Madrid, en 1991 – il y avait assisté en tant qu’observateur officieux – Khaled Abdel Shafi, le chef de la délégation palestinienne, lui avait dit : « Je suis un nationaliste palestinien et j’aurais aimé qu’Israël n’existe jamais – mais Israël existe. Je dois faire la paix avec Israël dans l’intérêt et pour le bien de mon peuple ».
Abdel Shafi avait également parlé à Cotler d’un groupe dont la puissance était alors croissante et qui, selon lui, « deviendra un jour une menace pour mon peuple comme pour le vôtre » : il s’agissait du Hamas.
Une démocratie en crise
Irwin Cotler tire la sonnette d’alarme depuis bien avant le 7 octobre. Il s’inquiète, dit-il, depuis qu’il a entrevu une menace qui n’émanait pas seulement du régime iranien – qu’il critique depuis toujours – ou du Hamas. Cette menace, explique-t-il, est née de l’intérieur.
« Je m’inquiète de l’érosion des normes démocratiques en Israël », déclare-t-il. « Cette inquiétude, je l’ai ressentie avant le 7 octobre, et je la ressens encore davantage aujourd’hui ».
Il ne s’agit pas ici d’une critique émise par un simple observateur. Les mises en garde lancées par Cotler émanent d’un homme qui aura passé des décennies à investir dans les forces démocratiques, dans l’intégrité des systèmes judiciaire et juridique et dans l’image que l’État juif est susceptible de donner à l’international.
L’homme explique que les réformes qu’il a été amené à entreprendre en tant que ministre de la Justice et en tant que procureur-général – les deux postes sont fusionnés au Canada – ont été directement influencées par le système juridique israélien.
« Lorsque deux juges de la Cour suprême du Canada ont démissionné, la charge de leur désigner des remplaçants m’a été confiée », raconte-t-il. « Je me suis tourné vers Israël et j’ai adopté le modèle de nomination des juges en vigueur dans le pays en le transposant au Canada ».
Il admirait également la stricte séparation des pouvoirs entre le procureur-général et le ministre de la Justice au sein de l’État juif – au Canada, les deux fonctions n’en font qu’une.
Aujourd’hui, il a l’impression d’assister au démantèlement à la source des principes qu’il vénérait.
J’avais l’habitude de me tourner vers Israël pour y trouver ces valeurs et aujourd’hui, j’ai l’impression qu’elles sont en train d’être érodées
« J’avais l’habitude de me tourner vers Israël pour y trouver ces valeurs et aujourd’hui, j’ai l’impression qu’elles sont en train d’être érodées », déclare-t-il, en exprimant son horreur face aux tentatives qui sont actuellement livrées par le gouvernement en vue du renvoi de la procureure-générale Gali Baharav-Miara pour des raisons qui sont manifestement politiques.
« Essayer de limoger la procureure-générale est sans précédent. Tous les procureurs généraux [israéliens] encore en vie – indépendamment de leurs penchants politiques – s’opposent à cette perspective. Cela ne fait qu’éroder le respect de l’État de droit », affirme Cotler.
Et il en va de même, selon lui, concernant l’initiative prise par le Premier ministre de révoquer Ronen Bar, le chef du Shin Bet, les services de sécurité intérieure israéliens, en pleine guerre et au moment où Bar était à la tête de l’enquête ouverte sur le scandale dit du « Qatargate », un scandale impliquant des proches de Netanyahu.
« Ronen Bar avait déjà reconnu ses responsabilités dans les échecs du 7 octobre. Il avait seulement demandé à rester jusqu’à ce que les otages soient rapatriés et jusqu’à ce que l’enquête soit terminée. Essayer de le renvoyer maintenant représente un conflit d’intérêt évident », explique Cotler.
Cotler n’est pas seulement un professionnel du droit – c’est aussi l’un des défenseurs les plus constants d’Israël sur la scène internationale, et c’est une personnalité convaincue depuis longtemps que la démocratie d’Israël est la meilleure défense à opposer à ses ennemis. Les tentatives actuelles du gouvernement qui visent à refondre radicalement le système judiciaire représentent un danger existentiel, déclare-t-il.
« Ce processus tout entier entraîne le pays sur la pente glissante d’une crise constitutionnelle », affirme-t-il.
Cela fait longtemps que Cotler plaide en faveur de l’adoption d’une constitution au sein de l’État juif – une constitution qui serait en partie inspirée de la Charte canadienne des droits et libertés. Il a travaillé en étroite collaboration avec l’ancien ministre Dan Meridor et avec d’autres sur de premières ébauches et notamment sur un projet mis au point par le Jewish People Policy Institute qu’il considère toujours comme « très bon ». Mais ces initiatives sont tombées dans l’impasse et la situation actuelle, prévient-il, est la démonstration du prix à payer pour ne pas avoir mené à son terme ce travail constitutionnel nécessaire.
Pour Cotler, le débat sur le plan de refonte radicale du système judiciaire n’oppose pas la gauche à la droite de la sphère politique – mais il oppose ceux qui défendent les principes démocratiques à ceux qui les sapent.
« Begin avait un profond respect pour le pouvoir judiciaire, pour la séparation des pouvoirs et pour la Knesset en tant que source de la démocratie », déclare-t-il en évoquant l’homme qui avait fondé le parti de droite du Likud – le même qui a aujourd’hui lancé l’assaut à l’encontre des institutions.
« Lorsqu’il n’était pas d’accord avec certaines décisions, il disait : ‘Il y a des juges à Jérusalem’. La seule idée qu’il puisse ne respecter un jugement des tribunaux était inenvisageable », s’exclame-t-il.
Irwin Cotler, libéral de toujours et homme politique de centre-gauche, estime que l’approche de Begin savait transcender le sectarisme politique – sans parler de l’intérêt personnel.
« Lorsqu’il a choisi Yitzhak Zamir comme procureur général – cet homme qui est devenu plus tard l’un des plus grands juristes d’Israël – Begin ne s’est pas soucié du fait qu’il n’était pas un Likudnik. Zamir était probablement à la gauche du centre mais Begin voyait en lui un grand juriste, et c’est ce qui comptait à ses yeux », explique Cotler.
Parce qu’il a créé des passerelles entre Israël et le monde, Cotler est parfaitement conscient de ce qui est en jeu lorsqu’Israël sape ses propres institutions.
« Il est rare, dans une démocratie, d’avoir un dirigeant politique qui place les principes au-dessus de la politique », déclare-t-il. « Pour moi, Begin était l’incarnation d’un leadership moral pour un État juif et démocratique, il était une source d’inspiration – c’était un homme qui vivait et qui respirait le respect des valeurs fondamentales de la démocratie, des droits de l’Homme et de l’État de droit. »
Conséquences planétaires
Les implications de la crise du système judiciaire au sein de l’État juif ne sont pas seulement intérieures, affirme Cotler, mais elles se font ressentir aussi à l’extérieur, affaiblissant la position du pays sur la scène internationale.
Israël a longtemps affirmé qu’en tant que démocratie fonctionnelle dotée d’un système judiciaire indépendant, le pays ne relevait pas des compétences de la Cour pénale internationale – la CPI n’est en droit d’intervenir dans le cadre d’éventuelles poursuites que quand un État n’a pas la volonté ou les capacités de mener à bien de véritables procédures judiciaires.
Cotler estime que les efforts qui ont visé à écarter la procureure-générale de son poste, les tentatives de contournement des jugement rendus par la Cour suprême et le plan de refonte radicale du système judiciaire – encore promu au lendemain du 7 octobre – ont sapé la crédibilité d’Israël en tant qu’État respectueux des normes démocratiques et du droit.
Une situation qui a atteint son paroxysme en 2024, lorsque Cotler a appris que le procureur de la CPI, Karim Khan – un ancien ami et invité du Centre Raoul Wallenberg – se préparait à émettre des mandats d’arrêt à l’encontre de hauts-responsables israéliens.
« Je lui ai dit à ce moment-là : ‘Karim, vous avez vous-même dit qu’Israël était doté d’un système judiciaire indépendant. La CPI n’est pas censée substituer son jugement à celui d’un pays dont les institutions judiciaires fonctionnent bien. Vous enfreignez le principe de complémentarité’, » raconte Cotler.
Khan a alors rétorqué qu’Israël n’avait pas coopéré à l’enquête – un autre principe fondamental des procédures en vigueur au sein de la CPI.
Cotler dit avoir réagi en organisant une série de réunions de haut-rang entre le procureur et des officiels israéliens de premier plan – avec parmi eux Netanyahu et le ministre de la Défense de l’époque, Yoav Gallant, qui font dorénavant tous les deux l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale.
La visite était prévue pour le mois de mai mais au dernier moment – les collaborateurs de Khan étaient apparemment déjà en route pour l’aéroport – le voyage a été annulé et Khan a annoncé l’émission des mandats d’arrêt lors d’une conférence de presse.
« J’étais très contrarié », se souvient Cotler. « Il m’a dit : ‘Irwin, personne n’est au-dessus de la loi’. Je lui ai répondu : ‘Il y a aussi l’égalité devant la loi’. »
Dans une réalité où l’État juif est soumis à un double standard, Cotler prévient que le pays ne peut pas se payer le luxe d’affaiblir sa défense la plus puissante : sa démocratie fonctionnelle, une démocratie capable de faire respecter l’État de droit et de poursuivre les actes répréhensibles en interne. Un avertissement qui est le fruit de l’inquiétude profonde d’une personnalité qui aura consacré son existence à défendre la légitimité d’Israël à l’étranger et à puiser sa force dans ses idéaux fondateurs.
Cotler attire l’attention, en contraste, sur la décision prise par Khan de ne pas émettre de mandats d’arrêt à l’encontre de Nicolás Maduro, au Venezuela, en invoquant le travail de coopération du président avec la Cour : « Il a rencontré un dictateur impliqué dans des crimes contre l’Humanité et il a choisi de ne pas agir. Mais il a émis des mandats contre les leaders d’une démocratie qui avait accepté de coopérer. »
Cet échange aura été la dernière conversation entre les deux hommes, note Cotler.
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