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Le président sortant de l'Agence juive Natan Sharansky et le président-élu Isaac Herzog, à Jérusalem, le 24 juin 2018. (Crédit : Nir Kafri pour l'Agence juive)
Le président sortant de l'Agence juive Natan Sharansky et le président-élu Isaac Herzog, à Jérusalem, le 24 juin 2018. (Crédit : Nir Kafri pour l'Agence juive)
Interview

Isaac Herzog a de l’espoir pour l’Agence juive et pour Israël

L’une des plus anciennes institutions d’Israël aujourd’hui en déclin « ignore comment raconter son histoire, » selon son nouveau chef

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Isaac Herzog , 57 ans, est un politicien surprenant. C’est un homme à la fois humble et ambitieux. Il s’exprime avec calme, avec un vocabulaire choisi. Herzog a été avocat dans une première vie. Il a aussi été officier au sein de l’armée dans la prestigieuse unité des renseignements technologiques 8200. Une fois rencontré en chair et en os, ce parcours ne paraît absolument pas surprenant.

Herzog s’est retiré de la vie politique israélienne le mois dernier après 19 ans de carrière. Un parcours qui lui a permis de gagner une réputation de gestionnaire ambitieux, de personnage calme et sans arrogance et, admettons-le, le charisme nécessaire pour réussir en politique à une époque où le populisme est de mise.

Le mois dernier, il a pris la tête de l’Agence juive. Une démarche qui va à contre-courant (en toute honnêteté: l’auteur de cet article a été porte-parole de l’Agence juive entre 2010 et 2012).

Herzog a pris ses fonctions contre la volonté du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui lui préférait un de ses alliés – l’actuel ministre de l’Énergie Yuval Steinitz. Un événement rare dans l’histoire de l’Agence juive, où la distribution des postes à haute responsabilité a longtemps été considérée par les politiciens israéliens comme une quasi-prérogative. Les nominations de politiciens y ont souvent permis la construction des coalitions au pouvoir.

La désignation de Herzog révèle ainsi l’état actuel de cette organisation légendaire – qui a été à l’origine institutionnelle des toutes premières structures politiques dans l’État juif naissant – et des relations entre Israël et la diaspora.

Le président entrant de l’Agence juive Isaac Herzog avec le président sortant Natan Sharansky, à la conférence du conseil d’administration de l’Agence juive, à l’hôtel Orient à Jérusalem, le 24 juin 2018. (Hadas Parush/Flash90)

Isaac Herzog était le choix préféré des plus grands donateurs de l’Agence juive et, surtout, des responsables des fédérations juives américaines, élus au conseil d’administration de l’organisation (qui fournissent une part importante des fonds), ainsi que des courants religieux libéraux représentés au conseil. Pour eux, l’élection de Herzog a aussi été un acte de rébellion contre Netanyahu et une de ses déclarations. Des propos formulés sous la pression de ses partenaires politiques ultra-orthodoxes il y a quelques années. La nomination de Herzog montre au Premier ministre qu’il ne pourra plus manipuler les leaders de la diaspora.

Parallèlement, les antécédents de gauche de Herzog – il a été l’ancien dirigeant du parti travailliste, et il a démissionné de ses fonctions de leader de l’opposition à la Knesset pour prendre ses responsabilités au sein de l’Agence juive – en font un partenaire privilégié pour les dirigeants généralement assez progressistes du monde institutionnel judéo-américain. Une situation d’autant plus remarquable que les tensions sont croissantes entre les institutions juives américaines et le gouvernement de droite israélien.

Cette nomination a également démontré que l’Agence juive se trouve actuellement en pleine période de changement. Non seulement l’organisation s’est spectaculairement rétrécie au cours des 40 dernières années – elle ne reçoit aujourd’hui tout au plus que 15% de ce qu’elle recevait dans les années 70 de la part de ses plus importants contributeurs financiers, les Juifs américains, un pourcentage qui tient compte de l’inflation – mais son rôle de plate-forme centrale pour les contributions de la diaspora juive à Israël semble aussi avoir disparu. La part des dons de Juifs américains a aussi décliné très rapidement. Dans les années 1980, 4/5ème des dons des Juifs américains pour Israël s’effectuaient via l’Agence. Ce chiffre s’élève aujourd’hui à moins de 15%.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) avec le chef de l’opposition et de l’Union sioniste Isaac Herzog (au centre), et le dirigeant de la Liste arabe unie, Ayman Odeh, à la Knesset, le 2 septembre 2015. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Ce qui signifie, entre autres choses, que le leadership de l’Agence juive n’est plus aussi prestigieux qu’avant.

Un Premier ministre israélien en 2018 est donc moins enclin à se battre pour conserver le contrôle de l’Agence juive que dans les années 1970, au moment où l’organisation était un acteur important de l’économie israélienne et un outil significatif pour la politique étrangère et la diaspora.

Mais revenons à l’essentiel : Isaac Herzog a donc pris la direction d’une organisation dont l’envergure et l’influence n’ont cessé de décliner lentement mais sûrement au cours des dernières décennies, et dont les principales sources de financement de l’étranger connaissent une diminution similaire et inexorable. Ce déclin ne constitue pas simplement un défi marketing pour l’Agence juive, il reflète aussi un changement fondamental dans la culture des donateurs, de nouvelles attentes au sein de la communauté juive américaine auxquelles l’institution a été dans l’incapacité de répondre pour le moment.

Une sorte d’ironie injuste domine la situation. En raison de sa remarquable histoire, la situation actuelle de l’Agence juive peut déjà être saluée comme un accomplissement important. Elle reste l’une des institutions à but non lucratif les plus importantes en Israël, un mammouth qui draine des milliards de shekels tous les ans, un écosystème de programmes qui comprend les projets sociaux les plus importants en dehors de ceux du gouvernement. En cela, elle mérite d’être préservée.

Alors qu’un nouveau responsable se trouve dorénavant à sa tête, pourra-t-il enfin initier, contrairement aux expériences passées, un renouveau financier ? Et, peut-être plus important encore, sera-t-il en mesure d’offrir à cette vieille institution un narratif clair et incontestable dans un monde si radicalement différent de celui dans lequel elle s’est initialement construite ?

Cette vénérable institution doit trouver sa place dans un monde où l’attention se porte à présent sur le court terme, et où les feuilles de route évoluent rapidement, dans un contexte d’affrontement inévitable entre l’ancien et le nouveau. Sans une réadaptation de son récit, l’Agence juive n’attirera pas les dons.

Le Times of Israel s’est entretenu avec Herzog avant la fête de Rosh HaShana. Le dirigeant de l’Agence juive arbore un véritable optimisme, non seulement pour l’avenir de son organisation, mais aussi pour les relations entre Israël et la diaspora en général.

Isaac Herzog aux abords de la Knesset (Autorisation)

Times of Israel: Cela fait un mois que vous êtes à votre poste. Comment se sont passées ces quatre semaines ?

J’apprends en permanence. Chaque jour je vais au travail et je me retrouve à apprendre plus de choses que la veille au sujet de la diaspora. Pourtant, j’ai toujours été quelqu’un de profondément impliqué dans l’histoire du peuple juif dans le monde entier.

Votre nomination malgré l’opposition ouverte du Premier ministre Benjamin Netanyahu, est une déclaration puissante faite par les importants donateurs de l’organisation. Et en même temps, le gouvernement israélien est l’un des partenaires majeurs de l’Agence juive dans les programmes d’aide sociale – MASA notamment. Pouvez-vous travailler avec le gouvernement malgré les dissensions politiques existantes entre vous et Netanyahu ?

Je rejette toute affirmation selon laquelle mon élection aurait un impact défavorable sur l’Agence juive. Je pense qu’en vérité, c’est absolument le contraire. J’ai des relations très étroites avec le système politique israélien. Il suffit de voir comment j’ai été traité lorsque j’ai quitté la Knesset et que j’ai rejoint l’Agence juive, et ce de la part de tous les partis présents à la Knesset. J’ai rencontré le Premier ministre à deux occasions depuis que j’ai été élu. Je lui ai tendu la main dans un esprit de coopération totale pour relever les défis que les Juifs doivent affronter. Nous discuterons des sujets dont nous devrons discuter, et nous coopérerons lorsqu’il sera nécessaire de coopérer.

Talia Newfield, à gauche, et Zoe Saldinger à Masada en Israel. (Autorisation : Cathryn Saldinger via JTA)

Il faut dire la vérité, l’Agence juive assume le rôle que le gouvernement veut qu’elle assume. Des projets comme Masa et d’autres sont le coeur du judaïsme. Il y a également des questions très complexes au sein de la société israélienne [que l’Agence juive gère pour le gouvernement], comme celle de la conversion des soldats.

Venons-en au principal défi. Les revenus issus des dons de l’Agence juive baissent de manière constante depuis des décennies.

L’Agence juive, avant tout, est une organisation partenaire.

J’ai découvert une organisation magnifique animée par des personnes fascinantes, certaines étonnamment très jeunes, la plupart ont reçu une excellente éducation, sont professionnelles, très impliquées, pleines d’entrain, avec un sens réel de la tâche à accomplir.

C’est néanmoins une organisation qui ne sait pas véritablement raconter son histoire. Et c’est pour ça que les gens doutent de sa nécessité.

Je pense que ce serait un désastre si l’organisation cessait d’exister, un désastre pour la capacité de la diaspora et des communautés juives en Israël – que j’ai appelées dès le premier jour « Jérusalem et Babylone » – à avoir un dialogue ouvert et une discussion franche sous les auspices d’une entité forte comme l’Agence juive, qui est en fait la seule organisation disposant de la compétence pour gérer de telles questions [pour l’État d’Israël] dans le respect de la loi israélienne.

L’Agence juive a seule la capacité d’assumer des missions au nom des Juifs en Israël, avec une représentation réelle des différentes voix concernées au sein même d’Israël. Alors sans porter atteinte à toutes les autres entités, organisations juives ou ONG qui font un travail formidable, l’Agence juive est exceptionnelle dans ce domaine et il faut donc continuer à la renforcer.

Des bénévoles de l’Agence juive au Mexique, après un tremblement de terre meurtrier, en septembre 2017. (Crédit : autorisation)

Quelles sont vos propositions pour renforcer l’Agence ?

Nous sommes à un moment de changements énormes. Je crois encore que les fédérations juives d’Amérique du nord ont un grand rôle à jouer, ainsi que les fondations juives, les donateurs privés et les donateurs israéliens aussi. Mais il y a de nouveaux outils, le financement communautaire et d’autres idées à explorer. Tout sera examiné, étudié puis pris en compte.

Il est vrai que le monde du développement des ressources financières [de la collecte de fonds] a changé. Nous devons nous adapter à ce changement. Mais cela ne signifie pas qu’il n’y a pas d’autres nouvelles sources de financement à évaluer, qu’il n’y a pas de moyens d’être innovants en utilisant les technologies et les plateformes modernes pour garantir l’existence d’un partenariat entre les Juifs et l’État d’Israël.

Mais pour moi, ce n’est pas l’argent, c’est davantage l’affiliation qui importe. Mon objectif est de m’assurer que, par exemple, notre page Facebook attirera davantage de gens et qu’elle sera plus intéressante pour le public, qu’elle pourra réunir une audience nouvelle et plus jeune, aux côtés de Twitter et d’autres méthodes à exploiter.

L’Agence juive sait-elle comment procéder, comment atteindre ce nouveau public et ces nouveaux donateurs ?

C’est le défi que je dois relever. Quand j’étais ministre des Affaires sociales [de 2007 à 2011], j’ai trouvé un ministère en déliquescence, qui s’effondrait, et j’ai fini par faire ajouter deux milliards de shekels [à son budget annuel].

Plus tard, alors que j’étais à la tête du parti travailliste [de 2013 à 2017], qui avait au moment de mon arrivée une dette de 120 millions de shekels, je suis parvenu à faire multiplier par deux ses mandats à la Knesset [en passant de 15 à 24 sièges].

Le siège de l’Agence juive pour Israël à Jérusalem, le 29 novembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Mais la collecte de fonds va plus loin que le simple fait de trouver de nouveaux donateurs ou de procéder à une réforme organisationnelle. Les dons arrivent en Israël chaque année, mais ils sont moins destinés à l’Agence juive qu’avant. Il y a un problème culturel plus important ici. Ce qui laisse suggérer que l’Agence juive a besoin de plus que d’un redressement.

L’Agence juive a des programmes incroyables, une base de données énorme. Je suis d’accord sur le fait qu’il y a un afflux de contributions capitales pour Israël dans des domaines variés, et je pense que c’est un phénomène formidable qui montre l’intérêt incroyable de la diaspora pour Israël dans des domaines d’activités divers. Je crois que l’Agence juive a beaucoup à offrir en termes de partenariats qui pourront changer la situation.

Je crois que l’organisation est concentrée exactement sur ce qu’elle doit faire. Et si elle identifie ses objectifs principaux et qu’elle se concentre sur eux et sur ses autres priorités, alors les choses peuvent changer.

Encore une fois, qu’est-ce qui, selon vous, permettra le changement ?

Je m’oppose au sentiment général de désespoir. Je trouve que les Juifs en général, malgré les immenses débats qui les animent, vivent en fait une période réellement fascinante. Nous devons travailler dur, procéder à des changements et ne pas abandonner – pour garder la tête haute en tant qu’organisation forte dans l’histoire juive. Je sais que je prends beaucoup de responsabilités en acceptant ce poste.

Le fossé entre les Juifs israéliens et les Juifs américains semble s’élargir. L’Agence juive sous la direction de votre prédécesseur, Natan Sharansky, s’est efforcée – laborieusement – de jouer un rôle en réduisant les différends au sujet de la conversion, du mur Occidental et d’autres questions, mais il s’est avéré qu’elle s’est rendue compte qu’elle ne pouvait pas amener les parties à des compromis durables, en particulier s’agissant de certaines factions politiques israéliennes. Nous dirigeons-nous vers un fossé qui ne cessera de se creuser entre les deux plus importantes communautés juives dans le monde ?

Je ne sais pas ce que vous appelez communauté juive américaine. Manhattan n’est pas la seule représentante de la communauté juive américaine. La communauté juive américaine est diverse. Il faut appréhender l’histoire spécifique et vaste des Juifs dans le monde entier, et c’est la même chose pour l’Amérique. Au sein des États-Unis, et même à Manhattan, il y a une diversité incroyable de congrégations, « chacune avec son propre pied de vigne sous son propre figuier ».

Je suis conscient des conflits et des débats, de la division. De tout ce qu’il se passe. Il faut s’en occuper.

Isaac Herzog, le 8 août 2018 à la Fédération juive de Philadelphie, a appelé à l’unité et au pluralisme lors de sa première visite aux États-Unis en tant que président de l’Agence juive pour Israël. (Avec la permission de JAFI via JTA)

Mais je pense également qu’Israël intéresse dorénavant la diaspora bien plus que ce n’était le cas dans les générations précédentes.

Auparavant, la diaspora adorait Israël et approuvait tout ce qui s’y passait… Aujourd’hui, la diaspora est très frustrée et en colère par rapport à Israël, mais c’est parce qu’elle se préoccupe d’Israël, qu’elle veut y être impliquée, et qu’elle est beaucoup plus active dans le discours israélien que cela n’a jamais été le cas auparavant.

Ce que j’ai fait depuis le premier jour, c’est de demander à tout le monde de calmer sa colère et de commencer à parler, de commencer à comprendre comment réagissent les uns et les autres. J’ai l’intention d’encourager et de renforcer le programme Ami-Unity [qui a pour objectif d’enseigner aux Israéliens le fossé culturel avec les Juifs américains avec par exemple la manière dont la relation avec les Juifs américains est affectée par la limitation par Israël du pluralisme religieux], y compris dans le système scolaire.

Chaque période présente ses propres défis à relever. Cette période présente des défis qui sont ancrés dans la situation politique américaine, dans des questions de continuité juive, dans l’intérêt porté aux jeunes et dans ce sentiment qu’Israël est suffisamment fort pour se défendre aujourd’hui. Les conflits portant sur les valeurs, le BDS, les pressions ordinaires de la vie quotidienne : tout cela entrave une bonne relation. Nous devons nous en préoccuper, et nous nous en préoccupons.

Et nous disons à ceux qui s’en préoccupent également : n’abandonnez pas. Il y a plus de vie ici que d’obscurité. Si nous montrons la vie, les dénominateurs communs, nous découvrirons que nous sommes bien plus forts que le sentiment général de désespoir.

C’est mon appel à tous en cette veille de Rosh HaShana.

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