Israël redoute des violences autour des élections, peut-on encore les éviter ?
Les rues sont déjà en ébullition, des candidats reçoivent des menaces de mort et le spectre de la guerre plane sur le pays, avant même que le premier bulletin ne soit dépouillé
Au beau milieu de l’émission Les Patriotes, mardi soir, l’émission politique aux échanges souvent houleux de la Quatorzième chaîne, (très) proche du gouvernement, Yotam Zimri a accusé Naftali Bennett de « trahison ».
Peu après, Erel Segal, un autre chroniqueur, a à son tour qualifié Bennett, ancien Premier ministre, ainsi que Gadi Eisenkot, favori de l’opposition et ancien chef d’état-major de Tsahal, « d’ignorants » et de « scélérats ».
Plus tôt dans l’émission, l’animateur ultra-controversé Yinon Magal avait affirmé que l’opposition aurait préféré s’allier à Yahya Sinwar et Hassan Nasrallah, les dirigeants aujourd’hui décédés du groupe terroriste palestinien du Hamas et chiite libanais du Hezbollah, plutôt que de former une coalition avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu.
Ces attaques verbales faisaient elles-mêmes écho à d’autres accusations. Au cours de la même séquence, l’émission avait diffusé un extrait d’un podcast du quotidien Haaretz, dans lequel un intervenant qualifiait Netanyahu de « pire Juif de l’histoire juive ». Quant à l’accusation de trahison visant Bennett, elle répondait aux propos que celui-ci avait tenus contre Jonatan Urich, conseiller de Netanyahu soupçonné d’avoir mené des opérations de communication pour le Qatar alors qu’il travaillait auprès du Premier ministre, notamment dans la période qui a suivi le pogrom du 7-Octobre.
Les chroniqueurs ne mâchaient pas leurs mots, mais cette passe d’armes était loin d’être la première. Depuis des mois, le débat politique israélien atteint des sommets de virulence. Les troubles se multiplient dans les rues, des candidats reçoivent des menaces de mort et le spectre de la guerre plane toujours sur le pays. Face à cette polarisation, le président a appelé à maintes reprises les Israéliens à renoncer aux discours incitant à la violence.
Et tout cela a lieu avant même qu’un seul bulletin de vote n’ait été dépouillé, à l’approche du scrutin du 27 octobre. Les deux camps le présentent déjà comme décisif pour l’avenir du pays. Chacun affirme être le seul à pouvoir préserver Israël et accuse son adversaire de le conduire à sa perte.
Les sondages sont au mieux peu concluants, au pire trompeurs. Les médias favorables à Netanyahu, comme la Quatorzième chaîne, annoncent des résultats bien meilleurs pour le Premier ministre que les autres médias israéliens. Si ces prévisions ne se confirment pas, certains électeurs de droite pourraient y voir la preuve d’une fraude électorale. Les partis ont par ailleurs multiplié les promesses de ne pas gouverner ensemble, au point que la rupture, presque inévitable, de l’un de ces engagements risque de provoquer la colère d’une partie de l’électorat.
À l’approche des élections, la question n’est donc plus seulement de savoir qui l’emportera, mais aussi si les Israéliens accepteront les résultats, quels qu’ils soient, sans descendre dans la rue, sans émeutes, voire sans affrontements physiques.
« Quel que soit le résultat, une partie de la population aura le sentiment d’avoir été lésée », a déclaré Gilad Hirschberger, professeur de psychologie politique et sociale à l’université Reichman, au Times of Israel. « Les traumatismes sont nombreux, la douleur est immense. Les nerfs sont à vif. Les Israéliens ne sont plus dans le même état d’esprit qu’il y a quatre ans, ce qui rend évidemment la situation encore plus explosive », a-t-il ajouté.
La violence est déjà là
Le climat est d’ailleurs déjà explosif. Des manifestants haredim opposés à la conscription bloquent régulièrement des routes, comme ils l’ont encore fait en début de semaine à Kfar Saba, dans le centre du pays. Lors d’une manifestation nocturne, plusieurs ont lancé des pierres sur les forces de l’ordre, blessant un policier.
Les violences se sont également intensifiées en Cisjordanie. Vendredi, des terroristes palestiniens ont blessé cinq Israéliens, dont deux grièvement, lors d’une attaque à l’arme à feu. Quelques jours plus tôt, des Palestiniens armés de pierres ont attaqué une délégation dont faisait partie une candidate à la Knesset, brisant la vitre d’un véhicule.
Les attaques commises par des résidents d’implantations se multiplient elles aussi. Le week-end dernier, des extrémistes juifs ont brutalement agressé une photographe du Washington Post, qui a dû être hospitalisée. Un autre groupe a lancé des pierres sur des diplomates européens, brisant une vitre de leur véhicule.
Ces violences ne sont pas directement liées à la campagne électorale et, sous une forme ou une autre, elles se produisent depuis des années. Elles contribuent néanmoins à installer un climat particulièrement instable à l’approche d’un scrutin où le risque de tensions sociales est à son comble. Elles nourrissent aussi, dans certaines franges de la société israélienne, une profonde méfiance mutuelle et une défiance envers la démocratie, tout en favorisant l’idée que la violence peut être un moyen légitime d’action politique.
Les violences récentes alimentent ainsi la méfiance entre différents groupes de la société israélienne, ébranlent leur confiance dans la démocratie et contribuent à banaliser le recours à la force comme instrument politique
Un sondage réalisé en début d’année, cité par Hirschberger et sa collègue de l’université Reichman, Sivan Hirsch-Hoefler, dans un essai publié dans Zman Yisrael, a révélé que seuls 68 % des Juifs israéliens seraient prêts à accepter un gouvernement démocratiquement élu dont ils désapprouveraient la politique. Plus d’un tiers d’entre eux considèrent en revanche que le caractère juif de l’État, ou son contrôle sur la Cisjordanie et Gaza, devrait l’emporter sur son caractère démocratique. Un tiers estime également que les violences commises par des résidents d’implantations contre les Palestiniens peuvent être justifiées.
De même, 68 % des Juifs israéliens craignent que les Arabes israéliens commettent des violences contre leurs concitoyens juifs. Un sondage réalisé cet été par l’Institut israélien de la démocratie (IDI) a révélé que près d’un tiers des Juifs israéliens estiment, voire sont convaincus, que les Arabes israéliens ne devraient pas disposer du droit de vote.
Que laisse présager cette situation pour le jour du scrutin ? La semaine dernière, le Likud de Netanyahu et le parti d’extrême droite HaTzionout HaDatit ont annoncé qu’ils déploieraient près de 2 000 militants dans les bureaux de vote des villes et quartiers arabes pour surveiller de prétendues fraudes électorales, dont rien ne vient étayer l’existence. La Liste arabe unie a qualifié ce projet de raciste, et des organisations de gauche devraient se mobiliser pour y faire obstacle.
Hirschberger ne s’attend pas à ce que ces observateurs fassent sensiblement baisser la participation des électeurs arabes, qui sont, après tout, quelque deux millions en Israël. Il craint toutefois que la présence de ces militants de droite ne suscite des tensions et ne dégénère en affrontements.
« Le risque d’affrontements est particulièrement élevé entre ceux qui veulent perturber le bon déroulement des élections dans les localités arabes et ceux qui cherchent à les en empêcher », a-t-il déclaré. « Il est peu probable que cela réduise de manière significative la participation des Arabes… Mais cela peut semer le chaos. Cela peut aussi envoyer un message aux citoyens arabes d’Israël, leur faire comprendre qu’ils sont considérés comme des ennemis, que certains ne veulent pas les voir voter. »
Trahis par les sondages
Un autre épisode des Patriotes donne un aperçu des tensions qui pourraient éclater au lendemain des élections. La semaine dernière, Netanyahu s’est rendu sur le plateau pour un entretien de près d’une heure. D’entrée de jeu, il a appelé les téléspectateurs à ne croire aucun sondage, qu’il lui soit favorable ou non.
« Les vrais chiffres ne sont pas ceux diffusés par les autres chaînes, pas plus que les prévisions très optimistes publiées ici. En réalité, rien n’est joué », a-t-il déclaré devant un public de fervents partisans.
Netanyahu faisait référence à l’écart considérable entre les sondages publiés par les chaînes 11, 12, 13 et 16, ainsi que par le Times of Israel, et ceux de la Quatorzième chaîne. Ainsi, le dernier sondage du Times of Israel plaçait le Likud en deuxième position avec 21 sièges, et n’en accordait que 51 au bloc pro-Netanyahu, loin des 61 nécessaires pour obtenir la majorité à la Knesset. La Quatorzième chaîne, en revanche, donnait cette semaine le Likud largement en tête avec 30 sièges, et le bloc pro-Netanyahu tout juste majoritaire, avec 62 sièges.
L’écart est « astronomique », selon Hirschberger. De quoi susciter un profond sentiment d’injustice, voire des troubles dès le lendemain du scrutin. Si la Quatorzième chaîne a raison et que tous les autres médias se trompent, la moitié des électeurs israéliens sera démoralisée, tandis que la plupart des médias du pays, ou du moins leurs instituts de sondage, perdront toute crédibilité. Quant aux prédictions d’un exode massif des cerveaux, avec le départ des électeurs libéraux, elles pourraient bien se concrétiser.
Le scénario inverse, plus plausible, pourrait être encore plus explosif. Si les autres sondages disent vrai et que la Quatorzième chaîne se trompe, laissant Netanyahu loin de la majorité, qui ses partisans choisiront-ils de croire ? Les fonctionnaires chargés d’annoncer les résultats des élections ou cette chaîne au ton provocateur qui, depuis des mois, voire des années, façonne leur perception de la réalité en se présentant comme la seule détentrice de la vérité dans un océan de mensonges et de perfidie attribués à la gauche ?
« Un tel écart ne peut s’expliquer par une simple erreur statistique ou quoi que ce soit de cet ordre », a déclaré Hirschberger à propos des différences entre les sondages. « Les électeurs de droite pourraient alors dire : ‘Regardez, il y a un décalage entre les sondages et le résultat. On dirait bien qu’on nous a volé l’élection.’ »
« Les électeurs de droite pourraient alors dire : ‘Regardez, il y a un décalage entre les sondages et le résultat. On dirait bien qu’on nous a volé l’élection’ »
Lors de son éviction du pouvoir en 2021, Netanyahu n’avait guère cherché à convaincre ses électeurs d’accepter un résultat électoral qui leur déplaisait. Il avait accusé l’opposition de comploter pour instaurer une « dictature obscure » comparable à celle de la Corée du Nord ou de la République islamique d’Iran. Il avait également affirmé que le nouveau gouvernement était issu de « la plus grande fraude électorale de l’histoire du pays ». Tout au long du bref mandat de ce gouvernement, il n’avait cessé de la qualifier de « gouvernement de la fraude ».
Aux États-Unis, l’assaut du Capitole par les partisans de Donald Trump, le 6 janvier 2021, a montré jusqu’où pouvaient mener des accusations de fraude électorale largement relayées et amplifiées, dans la rue et au-delà. En Israël, près de 60 % de la population redoute déjà une ingérence dans les élections, selon un sondage de la Treizième chaîne.
La Quatorzième chaîne ne semble pas davantage disposée à suivre le conseil de Netanyahu, qui l’invitait pourtant à tempérer ses prévisions électorales. Craignant que des voix de droite ne soient perdues faute pour certains partis de franchir le seuil électoral, Magal a averti que le bloc pro-Netanyahu pourrait tomber à 59 sièges, « et là, nous perdons ». Une façon de suggérer qu’il en obtiendrait actuellement 61 ou 62, soit bien davantage que ce qu’annoncent les autres sondages.
Comment sortir de l’impasse ?
Le sentiment de trahison risque de grandir encore parmi les partisans de Netanyahu si l’opposition, malgré ses promesses de campagne, finit par former un gouvernement dépendant, d’une manière ou d’une autre, du soutien de partis arabes.
Netanyahu a fait de la dénonciation de ce scénario l’un des principaux arguments de sa campagne. Selon lui, Gadi Eisenkot, favori des sondages, ne pourrait « former de gouvernement » sans l’appui des partis arabes. Il cherche ainsi à discréditer toute alliance avec ces formations, auxquelles les sondages attribuent entre 13 et 15 sièges au total à la Knesset.
« Le gouvernement actuel alimente ces tensions », a déclaré Hirschberger. « Toute la campagne repose sur le message ‘Eisenkot formera un gouvernement avec des partisans du terrorisme’. Et le gouvernement ne fait rien pour apaiser les tensions. Au contraire, il jette de l’huile sur le feu. »
Le parti de gauche Les Démocrates a annoncé que son chef, Yaïr Golan, partisan déclaré de la formation d’un gouvernement soutenu par les partis arabes, avait reçu des menaces de mort. Le parti a demandé avec insistance au gouvernement de lui accorder une protection rapprochée.
Jeudi, lors d’une cérémonie en hommage à Yitzhak Rabin, dont l’assassinat en 1995 incarne le pire cauchemar de la violence politique israélienne, le président Isaac Herzog a lancé un nouvel appel pressant à la retenue dans le débat public.
« Je me tiens ici et je dis : les mots tuent », a déclaré Herzog. « C’est pourquoi les candidats, les dirigeants, les éditorialistes et les commentateurs devraient tous peser leurs mots. »
Une grande partie de la colère et de l’angoisse qui traversent la société israélienne depuis plusieurs années trouve son origine dans l’e pogrom du 7 octobre 2023 perpétré par le Hamas, et dans la guerre sur plusieurs fronts que celui-ci a déclenché. Selon Hirschberger, ce traumatisme pourrait pourtant aussi contribuer à calmer les esprits.
Le pogrom et la guerre qui a suivi ont épuisé le pays et traumatisé une grande partie de sa population. Ils ont toutefois aussi rappelé aux Israéliens la nécessité de préserver un minimum de solidarité nationale, malgré les profondes divisions qui les séparent, a expliqué Hirschberger.
« Nous portons tous encore le traumatisme du 7-Octobre, survenu alors que le pays était profondément divisé. La majorité des Israéliens ne veut pas revivre une telle situation », a-t-il déclaré. « Les éléments les plus extrémistes peuvent évidemment entraîner le pays dans la violence, mais la majorité de la population ne veut pas en arriver là. »
Peut-on espérer que tous les Israéliens accepteront sereinement les résultats des élections ? Sans doute pas. Hirschberger estime néanmoins que les autorités doivent tout faire pour éviter que la déception et le sentiment d’injustice, qui pourraient gagner la moitié du pays, voire davantage, au lendemain du scrutin, ne dégénèrent en bain de sang.
« Il y a beaucoup de frustration, beaucoup de colère et beaucoup d’incompréhension entre nous. Tout cela est bien réel », a-t-il déclaré. « Mais de là à revivre la situation qui prévalait à la veille du 7-Octobre, ou à sombrer dans une violence encore plus grave… Je pense que beaucoup d’Israéliens redoutent cette perspective, dans les deux camps. »