Jerry Stiller, ce mensch qui a joué avec les meilleurs mensch
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Jerry Stiller, à gauche, et son épouse Anne Meara posent sur le plateau de "King of The Queens", au studio Sony de Culver City, en Californie, le 6 novembre 2003 (Crédit : AP Photo/Stefano Paltera, File)
Jerry Stiller, à gauche, et son épouse Anne Meara posent sur le plateau de "King of The Queens", au studio Sony de Culver City, en Californie, le 6 novembre 2003 (Crédit : AP Photo/Stefano Paltera, File)
Témoignage

Jerry Stiller, ce mensch qui a joué avec les meilleurs mensch

Une célébrité peut souvent devenir votre meilleur ami quand vous l’aidez à promouvoir sa dernière initiative, avant de disparaître – avec Jerry Stiller, c’était différent

JTA — La première chose que m’a dite Jerry Stiller lorsque nous nous sommes rencontrés était un compliment.

Plusieurs semaines auparavant, je l’avais interviewé par téléphone pour un article lié à son apparition dans une mini-série diffusée sur HBO. Mais les racines de Jerry Stiller ont toujours été les planches de théâtre et, malgré ses succès, je n’avais pas trouvé étonnant de le retrouver sur celles du tout petit théâtre régional de Westport Country, où j’avais prévu notre rencontre.

Il tenait alors le premier rôle dans « After-Play », un examen brillant de l’existence à travers les yeux de deux couples qui vont boire un verre après avoir vu une pièce. Une discussion sur cette dernière mène à l’évocation des cicatrices variées infligées par la vie – comme les parents qui font du mal à leurs enfants égarés.

Sa prestation fut épuisante. Il s’est tenu sur scène pendant presque 90 minutes, sans entracte, abordant toute la gamme des émotions, en passant de la joie à la colère et à l’insupportable tristesse. J’étais devenu méfiant : au vu du rythme éreintant que lui avait imposé sa performance, j’avais pressenti que la conversation que j’avais anticipée n’aurait finalement pas lieu.

Il s’avérait que Jerry Stiller aimait l’auteure de cette pièce dramatique – littéralement. Elle se trouvait à ses côtés sur scène, mais partageait également sa vie intime : il s’agissait de son épouse, Anne Meara. Peut-être était-ce la raison pour laquelle il avait témoigné un enthousiasme particulier lorsqu’il avait salué les spectateurs réjouis sous un petit chapiteau dressé aux abords du théâtre. Un guitariste de jazz (qui lui avait donné deux CD), un agent du show-biz et des personnes qui l’avaient connu des années auparavant étaient venus à l’intérieur pour le saluer.

Quand je me suis présenté, il s’est excusé auprès des personnes rassemblées autour de lui.

« J’essayais de deviner qui vous étiez », m’avait-il dit.

Il ne parvenait pas à comprendre comment j’avais réussi à tirer un article sur la base de notre bref entretien téléphonique. Il s’est adressé à moi comme si j’avais été l’auteur du meilleur article jamais écrit à son sujet.

Une célébrité, habituellement, peut devenir le meilleur de tous vos amis quand vous l’aidez à promouvoir sa dernière initiative, mais elle a tendance à disparaître après – ce qui est aisément compréhensible.

Mais avec Jerry Stiller, rien n’était habituel. Pendant plusieurs années, après cette interview réalisée à la fin des années 1990 et après cette représentation théâtrale, j’ai reçu chaque année une carte de vœux pour le Nouvel an juif écrite de sa main et également signée par Anne, que je n’avais que brièvement rencontrée. J’avais son numéro de téléphone, son adresse courriel, et il était toujours disponible si j’avais besoin de lui pour un papier. D’ailleurs, le rédacteur en chef d’un journal, au fait de la relation que j’entretenais avec Jerry Stiller, m’avait demandé une faveur à une reprise. Quelqu’un était décédé, et le rédacteur en chef voulait savoir si l’acteur accepterait d’écrire un hommage en sa mémoire. Ce qu’il a fait.

En fait, la seule fois qu’il m’a refusé quelque chose aura été lorsque je lui ai demandé son aide pour organiser une interview avec son fils, Ben. Il ne désirait pas s’impliquer là-dedans.

La dernière fois que j’ai vu Jerry Stiller, c’était il y a environ cinq ans. Ben se produisait à Broadway, et son père était là, tous les soirs, pour le regarder jouer et l’applaudir. À l’entracte, je suis allé le voir et je me suis à nouveau présenté. Il lui a fallu quelques secondes pour me reconnaître – puis il m’a accueilli avec enthousiasme. Nous avons discuté jusqu’à la reprise du deuxième acte.

L’information de son décès m’a amené à rechercher ce que j’avais pu écrire sur lui, et tandis qu’une grande partie de sa vie professionnelle (la pièce avec son épouse, « Seinfield » et le « Un Gars du Queens ») et de sa vie personnelle ont pu être racontés dans les médias, j’ai réalisé qu’il m’avait dit des choses, au cours des années, que je n’avais jamais lues ailleurs.

Ben Stiller et son père Jerry Stiller pendant une fête pour la pièce « What’s Wrong With This Picture » au Dish of Salt Restaurant de New York City, aux Etats-Unis (Crédit : Ron Galella/Ron Galella Collection via Getty Images, via JTA)

Tout avait commencé dans la Jerome Street, un quartier relativement pauvre de Brooklyn – la première d’une série de brèves haltes sur la route le menant à l’âge adulte.

« Je me souviens clairement que nous avons déménagé onze fois au cours des treize premières années de ma vie », s’était remémoré le comédien. Ces déménagements étaient invariablement liés à l’incapacité de régler le loyer mensuel au propriétaire.

« S’il y a eu un mauvais côté dans ma vie, ça a été ces déménagements incessants. Ça impliquait de perdre ses amis à chaque fois », avait-il ajouté.

« Et quand nous étions enfants, il fallait toujours faire quelque chose pour se faire accepter par les gamins du nouveau quartier pour pouvoir jouer avec eux au stickball [forme de baseball], à la boxe », avait-il continué.

Son père était chauffeur de taxi – ce n’était pas la meilleure carrière pendant la Grande Dépression. Finalement, son père devînt chauffeur de bus – après que son épouse et sa belle-sœur ont encaissé un ticket gagnant à la loterie Irish Sweepstakes, une somme suffisante pour payer une ristourne à un employé de la compagnie de bus en échange d’un emploi.

Jerry Stiller, pour sa part, allait attraper le virus de la comédie au Henry Street Settlement qui, à l’époque, s’adressait largement aux immigrants juifs qui vivaient dans le Lower East Side, à Manhattan.

L’acteur Jerry Stiller lors du gala de charité du 11e Projet annuel « Tomorrow Is Tonight » de l’ALS au Waldorf Astoria, le 7 octobre 2008. (Crédit : AP Photo/Peter Kramer)

« Cela a allumé une flamme en moi qui m’a donné l’envie de devenir acteur », avait-il raconté.

Son premier rôle, il l’avait tenu au lycée, interprétant le personnage de Hitler dans une pièce. C’était une comédie dans laquelle le dictateur allemand allait au paradis.

« Cela m’avait fait prendre conscience pour la toute première fois que j’adorais faire rire. Et à partir de ce moment-là, mon plus grand désir a été de devenir acteur », m’avait-il confié. « Le théâtre me permettait de m’élever ».

Après ses études et une brève apparition dans les rangs de l’armée, Jerry Stiller avait fait tout ce que font les jeunes acteurs : faire le tour des agents. Dans la salle d’attente du bureau de l’un d’eux, il avait rencontré une jeune femme américano-irlandaise qui avait rendez-vous avant lui, Anne. Elle avait quitté le bureau de l’agent, criant que ce dernier lui avait couru après. Jerry Stiller, toujours gentleman, l’avait invitée alors à boire un café.

Elle lui avait fait une grande impression en sortant une pièce d’argenterie de son sac à main pour l’utiliser plus tard, de retour chez elle.

« J’ai pensé qu’elle était intéressante, qu’elle avait du cran », m’avait-il dit.

Il épousera plus tard Anne Meara qui, pour sa part, se convertit ultérieurement au judaïsme. Jerry Stiller m’avait expliqué qu’elle avait ensuite scrupuleusement contrôlé la pratique religieuse de la famille toute entière, envoyant Ben et sa sœur Amy à l’école hébraïque et préparant les repas de fête.

Des années plus tard, Jerry Stiller dût refuser le rôle de Frank Costanza dans la série « Seinfeld », car il venait alors tout juste de commencer les répétitions d’une pièce à New York (« Three Men on a Horse » avec Tony Randall et Jack Klugman). Un autre acteur avait été alors engagé et avait fait une brève apparition, jugée peu convaincante, dans un épisode. L’équipe de « Seinfield » revînt alors à la charge et cette fois, Jerry Stiller accepta – ce que les spectateurs n’auront jamais regretté.

Le comédien s’était souvenu de la fin de son premier épisode, quand les caméras avaient arrêté de tourner et que les acteurs avaient été rappelés sous les applaudissements du public.

« Cette nuit-là, quand les acteurs ont été rappelés les uns après les autres et que j’ai été appelé à mon tour, le public a applaudi un peu plus fort. Mon regard a rencontré celui de Jerry Seinfeld », m’avait confié Jerry Stiller, « et on a su qu’il était en train de se passer quelque chose ».

Quelque chose de vraiment spécial, en effet !

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