Jérusalem : La colline pastorale de la Crête blanche va-t-elle être dévastée ?
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  • Reches Lavan, ou Crête blanche, à l'ouest de Jérusalem (Crédit : Dov Greenblat, Society for the Protection of Nature in Israel)
    Reches Lavan, ou Crête blanche, à l'ouest de Jérusalem (Crédit : Dov Greenblat, Society for the Protection of Nature in Israel)
  • Une vue des collines de Jérusalem depuis Ein Kerem, le 22 janvier 2017 (Crédit : Nati Shohat/Flash90)
    Une vue des collines de Jérusalem depuis Ein Kerem, le 22 janvier 2017 (Crédit : Nati Shohat/Flash90)
  • Le ruisseau Lavan, aux abords de Jérusalem (Crédit : Dov Greenblat, Society for the Protection of Nature in Israel)
    Le ruisseau Lavan, aux abords de Jérusalem (Crédit : Dov Greenblat, Society for the Protection of Nature in Israel)
  • Le Mitzpeh Naftoah au fond à droite, photographié depuis Lifta à l'entrée ouest de Jérusalem, le 13 avril 2009 (Crédit :Flickr/Ron Almog, CC BY 2.0)
    Le Mitzpeh Naftoah au fond à droite, photographié depuis Lifta à l'entrée ouest de Jérusalem, le 13 avril 2009 (Crédit :Flickr/Ron Almog, CC BY 2.0)
  • Des daims dans le Mitzpeh Naftoah, à Jérusalem, le 26 mars 2016 (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)
    Des daims dans le Mitzpeh Naftoah, à Jérusalem, le 26 mars 2016 (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

Jérusalem : La colline pastorale de la Crête blanche va-t-elle être dévastée ?

Une commission nationale a débattu de l’appel, jeudi, dénonçant les plans de construction dans cette zone jamais touchée, alors que la ville s’attaque aux problèmes de logement

Pas encore d’escalier menant aux Cieux à Jérusalem. Mais des habitations qui se dressent de plus en plus haut dans le ciel, et un débat toujours en cours sur les meilleurs moyens à mettre en oeuvre pour loger une population croissante : Construire vers le haut ou vers le bas.

La semaine dernière, un autre stade dans les tentatives des planificateurs de construire dans les collines occidentales – largement immaculées – a été franchi et particulièrement retenu l’attention – avec de nombreux citoyens venus pour intervenir devant une réunion de commission spéciale à la Knesset sur le sujet et avec la préparation d’une manifestation, jeudi, aux abords de la commission de planification nationale (rendez-vous avait été pris à 15 heures 30 au Beit Hadfus Street, à Jéusalem).

Celle-ci, en effet, doit débattre d’un appel contre la décision prise, au mois de juillet dernier, par les planificateurs de construire à l’extérieur de la capitale, dans des zones naturelles jamais touchées auparavant.

Au centre des préoccupations à cette occasion, Reches Lavan (la crête Blanche) – nommée ainsi pour ses rochers lumineux et calcaires – une zone pastorale constituée de terrasses anciennes et de ruisseaux située à proximité du zoo de Jérusalem et des quartiers de Kiryat Hayovel, Givat Masua et d’Ein Kerem, dans le sud de la ville, et du Moshav Ora, juste à l’extérieur de la municipalité.

Accueillant une végétation méditerranéenne, des mammifères tels que la gazelle des montagnes et la hyène, le secteur tout entier, avec ses ruisseaux naturels et ses bassins, fait office de jardin d’arrière-cour pour de nombreux habitants de Jérusalem.

Le ruisseau Lavan, aux abords de Jérusalem (Crédit : Dov Greenblat, Society for the Protection of Nature in Israel)

Comme Yael Eliashar du bureau du district de Jérusalem au sein de la SPNI (Société pour la protection de la nature en Israël), l’a déclaré devant la commission des Affaires internes et de l’Environnement, mardi, les bassins sont pour leurs habitants de Jérusalem ce que la mer Méditerranée représente pour les habitants de la côte.

Maya Star, étudiante en maîtrise et activiste au sein de l’organisation à but non-lucratif Sauver les Collines de Jérusalem, a dit à la commission : « Quand j’étais jeune, je pensais que j’allais quitter Israël et partir vivre ailleurs. Aujourd’hui, ces paysages, avec l’air pur et les bassins, c’est ça qui fait que moi et mes amis adorons ce pays… Ces ruisseaux font partie intégrante de la culture des jeunes de Jérusalem. Profiter de ces paysages, c’est un droit fondamental ».

Added Hanan, 18 ans, un militant, s’est pour sa part exclamé que l’endroit était « la raison pour laquelle je vis à Jérusalem ».

Reches Lavan, ou Crête blanche, à l’ouest de Jérusalem (Crédit : Dov Greenblat, Society for the Protection of Nature in Israel)

Toutefois, les planificateurs du district ont donné le feu vert à la construction de 5 250 unités résidentielles dans des bâtiments hauts de cinq à 12 étages, ainsi qu’à celle de 300 chambres d’hôtel et d’espaces commerciaux en haut de la crête. Les planificateurs sont aussi déjà au travail sur une autoroute à quatre voies qui coupera en deux le secteur.

Un air de déjà vu

Jusqu’en 1990, la Jérusalem juive, à l’ouest, se caractérisait par des habitations relativement basses, avec des tours d’habitations qui s’élevaient ça et là.

Ehud Olmert au tribunal de Jérusalem le 30 mars 2015 (Capture d’écran: Deuxième chaîne israélienne)

Quand Ehud Olmert, qui devait devenir Premier ministre, avait remplacé à la tête de la mairie Teddy Kollek, resté longtemps à la barre de la ville, il avait choisi de développer la zone vers le haut et vers l’ouest.

L’exemple le plus célèbre de ses tentatives de construction de tours avait été le projet « Holyland », pour lequel il avait été, en compagnie de neuf autres personnes, condamné pour corruption, écopant d’une peine de seize mois d’emprisonnement.

Mais il avait également regardé vers l’ouest. L’élargissement vers le nord, majoritairement palestinien, vers l’est ou vers le sud de Jérusalem reste problématique au niveau politique (Olmert était devenu maire en 1997 quand le gouvernement de Benjamin Netanyahu, qui venait d’être élu, avait approuvé la construction du quartier de Har Homa, au sud).

Vue aérienne du projet Holyland (Crédit : Nati Shochat/Flash 90)

En 1996, la municipalité et l’Autorité des terres israéliennes avaient demandé à l’architecte israélo-canadien Moshe Safdie de créer un plan-directeur pour 20 000 unités de logement s’étendant depuis Ramot, au nord, à travers Mevasseret Zion et jusqu’à la vallée de Rephaim, au sud, englobant une partie de Reches Lavan. Ce plan avait été rejeté par la Commission nationale de planification en 2007 après avoir provoqué l’indignation du public et des campagnes de protestation.

En 2014, l’Autorité israélienne des terres avait encore une fois tenté sa chance – prévoyant cette fois-ci la construction d’une nouvelle ville toute entière, Bat Harim, à proximité de Tzur Hadassah, à 12 kilomètres au sud-ouest de Jérusalem, ainsi que l’établissement d’une autre communauté sur le mont Harat. Le successeur d’Olmert à la mairie, Nir Barkat, devenu depuis député du Likud, s’était opposé aux constructions dans les espaces naturels et, une année plus tard, ce projet avait été enterré.

Capture d’écran de Google Earth montrant les collines de Jérusalem, à l’ouest de Jérusalem, avec Reches Lavan en rouge (Capture d’écran)

Aujourd’hui, cette volonté du renforcement des constructions dans la ville émane du gouvernement ou, plus précisément, de la Commission des sites de logement favorisés, une instance connue en hébreu sous le nom de Vatmal, établie en 2014 pour accélérer le travail de planification et réduire la bureaucratie.

La population israélienne devrait être multipliée par deux en trente ans à la taille du pays – soit juste de manière un peu plus importante que dans le New Jersey, aux Etats-Unis, ou dans le pays de Galles, au Royaume-Uni, qui compte déjà l’une des densités de population les plus élevées d’Occident, avec une urbanisation qui grignote rapidement ses espaces naturels.

La Vatmal a approuvé la construction d’un million cinq cent mille unités de logement, sur tout le territoire israélien, d’ici 2040. Sur ce total, 297 000 seront bâties dans le district de Jérusalem.

Des vieux immeubles résidentiels dans le quartier d’Ir Ganim, au sud-ouest de Jérusalem, le 27 février 2017 (Crédit : Lior Mizrahi/Flash90)

En pratique, 142 000 unités de logement devraient être construites à l’intérieur de Jérusalem d’ici 2040, selon une unité de recherche de la Knesset, 86 % étant réalisées dans le cadre du « renouvellement urbain » – un euphémisme désignant la démolition des vieux bâtiments résidentiels de la ville, qui seront remplacés par d’autres, bien plus élevés.

Le bureau de la SPNI pour le district de Jérusalem a déterminé que cet objectif pourrait être atteint sans s’en prendre aux espaces naturels environnants.

Selon un rapport des Réserves résidentielles de Jérusalem qui a été publié au début de l’année dernière, la ville pourrait accueillir presque 125 000 unités de logement potentiels – dont presque 80 000 relativement faciles à réaliser. Le rapport recommande de mettre en oeuvre une série d’outils politiques complémentaires, comme la reprise en compte de vieux plans qui n’avaient jamais été mis en vigueur et le réexamen des constructions dont les travaux avaient commencé avant d’être interrompus d’une manière ou d’une autre et qui sont depuis restées vides.

De nouvelles résidences d’appartement dans le quartier Ir Ganim de Jérusalem, le 27 février 2017 (Crédit : Lior Mizrahi/Flash90)

« Le plan d’ouverture »

« Reches Lavan est le plan d’ouverture de la destruction des collines de Jérusalem », a commenté Liron Din de l’organisation SPNI devant les membres de la Commission de la Knesset, ajoutant que 1 500 unités de logement supplémentaires sont actuellement étudiées sur la crête pour pouvoir justifier la construction d’une ligne de tramway qui pourrait venir menacer trois ruisseaux de la zone.

La SPNI réclame que le secteur entier soit déclaré réserve naturelle.

Mais la vie n’est pas aussi simple. Remplacer des habitats dégradés dans les zones intra-urbaines par de nouvelles constructions n’offre que des profits limités – et parce que le gouvernement, jusqu’à présent, n’a pas souhaité offrir d’incitations financières aux promoteurs (sous la forme de subventions ou de réductions d’impôts), il offre à la place ce qu’il appelle des « terres compensatoires » sur lesquelles les développeurs pourront gagner davantage d’argent.

Une vue des collines de Jérusalem depuis Ein Kerem, le 22 janvier 2017 (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

L’idée de ces terres proposées en compensation, et offertes dans tout le pays, entre dans le cadre d’un accord conclu entre la municipalité de Jérusalem, qui est actuellement placée sous l’autorité du maire Moshe Lion, les ministères des Finances et du Logement ainsi que l’Autorité des terres israéliennes. Ces arrangements permettent à l’Etat de vendre à un développeur immobilier ou plus des terres dont il est propriétaire dans les frontières d’une municipalité locale particulière. Les promoteurs achètent ces parcelles en sachant que le conseil s’est engagé à y ériger un certain nombre d’appartements.

L’accord, qui concerne habituellement plusieurs tours d’habitations, est attractif pour les entreprises de construction en raison des profits à réaliser lors de la vente des nombreuses unités de logement qui seront proposées. Les autorités locales en bénéficient dans la mesure où le gouvernement lui transférera certains revenus issus de la vente des terrains pour permettre la création de nouvelles infrastructures. De tels arrangements sont présentés comme étant gagnant-gagnant.

La crête de Lavan, prévue pour les constructions résidentielles et commerciales, est un lieu d’habitation des gazelles des montagnes (Crédit : Dov Greenblat, Société pour la protection de la nature en Israël)

Environ la moitié des parcelles, à Reches Lavan, font partie de ces « terres compensatoires » – certaines utilisées pour encourager les développeurs immobiliers à s’investir dans la restauration des rues Nurit et Stern, très dégradées, situées à Ir Ganim, près de Kiryat Hayovel, a déclaré un intervenant devant la commission de la Knesset. L’autre moitié, a déclaré Amnon (Ami) Arbel, directeur-adjoint du département de planification de la ville, offrira des logements qui sont impossibles à construire dans la ville, faute d’espace.

Arbel a fait savoir que toutes les alternatives avaient été envisagées, notant les efforts livrés pour préserver les espaces verts environnants pour les habitants de la ville – et notamment le parc métropolitain de Jérusalem, qui s’étend sur 1 500 hectares en enveloppant la capitale au nord, à l’ouest et au sud. En l’absence d’incitations financières, les « terres compensatoires » de Reches Lavan se sont avérées être la seule option « valable ».

Arbel a reçu l’appui du député de Yahadout HaTorah Yitzhak Pindrus, ancien adjoint au maire de Jérusalem, qui a expliqué que les constructions, dans la ville, étaient restreintes en raison du nombre de bâtiments placés sous ordonnance de préservation. Tandis que c’est une bonne chose d’évoquer les ruisseaux, a-t-il affirmé, le manque de constructions et de logements abordables a fait fuir les jeunes de la capitale et provoqué des conflits entre les différentes communautés (laïques, traditionnelles et ultra-orthodoxes) en obligeant l’une d’entre elles (les haredim, invariablement) à s’installer dans des quartiers dominés par des populations moins religieuses.

« Vous devez prendre une décision sur ce que vous êtes prêts à céder », a-t-il ajouté.

Ori Dvir, représentant le ministère des Finances, a indiqué à la commission que les responsables cherchaient des alternatives économiques aux terres compensatoires à inclure dans le projet de loi des arrangements économiques qui accompagne le budget de l’Etat, sans pour autant donner de détails.

Alors que les organisations environnementales et les résidents s’impliquent une fois encore pour protéger les collines, ce sont environ
6 000 Israéliens qui se sont opposés au plan et environ 15 000 d’entre eux ont signé une pétition prônant son abandon pur et simple.

Mardi, ils ont présenté leurs doléances à la commission de la Knesset, dont la présidente, Micky Haimovitch, a promis d’explorer les alternatives possibles aux terres compensatoires.

Mitzpeh Naftoah au fond à droite, photographié depuis Lifta à l’entrée ouest de Jérusalem, le 13 avril 2009 (Crédit :Flickr/Ron Almog, CC BY 2.0)

Les uns après les autres, des intervenants via Zoom ont mis en garde contre les dures conséquences de ce qu’ils ont qualifié de tactiques dites du « salami » des planificateurs, qui consisteraient à commencer à lancer des travaux de construction à Reches Lavan avant d’en lancer d’autres sur d’autres collines – le mont Harat, le Mitzpe Naftoah à Ramot, les pentes du Moshav Ora et un aiguillon à proximité de l’hôpital Hadassah Ein Kerem – une crête à la fois.

Ce qui, ont-ils averti, aura un impact sur la flore et la faune qui subissent d’ores et déjà les pressions urbaines ; entraînera la destruction des terrasses, des tours de garde et autres vestiges des communautés agricoles antiques qui, dans le passé, approvisionnaient Jérusalem. Ils ont estimé que ces constructions pourraient assécher les ruisseaux, affecter les nappes phréatiques et couper les couloirs écologiques vitaux, au sein de la vallée Refaim, qui permettent aux animaux sauvages d’éviter en toute sécurité les zones urbaines et de se lier les uns aux autres.

Des daims dans le Mitzpeh Naftoah, à Jérusalem, le 26 mars 2016 (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

D’autres ont évoqué le projet d’une autoroute à quatre voies, dont une partie serait réalisée sur une route venteuse préexistante, qui entraînerait inévitablement de nouvelles constructions à ses abords ; la destruction de 11 000 arbres nécessaires aujourd’hui, plus que jamais, pour aider à lutter contre le changement climatique ; l’importance des forêts – non seulement pour réduire la pollution sonore et la pollution de l’air mais également pour alimenter le bien-être mental et physique, en particulier parmi les populations défavorisées qui vivent dans des immeubles proches de Reches Lavan; le refus opposé par l’Autorité des terres israéliennes de vendre de potentielles terres compensatoires situées dans la ville ; l’inquiétude de ce qu’un nouveau quartier flambant neuf, à Reches Lavan, n’attire que des populations favorisées, appauvrissant ainsi le cœur de la capitale et affirmant que l’offre résidentielle, à Jérusalem, dépasse d’ores et déjà la demande, avec de nombreux promoteurs immobiliers qui se trouvent dans l’incapacité de vendre leurs produits.

Notant n’avoir « jamais entendu parler de la destruction d’un quartier pour construire une forêt », Yaniv Goldstein, de Givat Masua, a ajouté que « si le choix était de construire dans les forêts ou sur le site du mur Occidental, je comprendrais – mais on n’en est pas là. Couper 11 000 arbres parce que le gouvernement ne veut pas sortir son portefeuille, c’est absurde. Vous feriez mieux de prévoir 32 étages au lieu de 30 dans les immeubles de la ville que vous voulez faire construire ».

L’activiste et chercheur Ron Havilio, qui avait aidé à faire entrer le village d’Ein Kerem et ses environnements dans la liste des candidats des sites relevant du Patrimoine mondial de l’UNESCO – première étape avant la déclaration de l’intégration dans la liste, après étude du dossier – a déclaré à la commission : « Il y a trois zones qui doivent être préservées. Le Bassin de la Vieille Ville [dont fait partie la Vieille Ville], les parties de la ville qui ont été construites avant l’indépendance israélienne de 1948 et les collines de Jérusalem qui partent de Lifta, traversent Ein Kerem et rejoignent le ruisseau de Refaim ».

« C’est dans tout le reste, qui a été construit très largement sous un format de basse qualité et de densité faible : C’est bien là que doit être mené le renouvellement urbain », a-t-il conclu.

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