Quelque part au large des côtes israéliennes, près d’un rocher ou d’un récif, une rascasse volante (ou poisson-lion) nage en ce moment même, sans se douter que sa tête a été mise à prix.
Depuis le lundi 1er juin, des milliers d’Israéliens titulaires d’un permis de pêche sportive ont reçu le feu vert pour chasser la rascasse volante rouge. Ce poisson, d’une beauté saisissante mais véritable fauteur de troubles, est à l’origine d’une coalition inédite en Israël. C’est en effet la toute première fois que le régulateur (le ministère de l’Agriculture), une organisation environnementale (Zalul) et les pêcheurs (représentés par l’Association de pêche sportive) — qui ont d’ordinaire tendance à se quereller — s’unissent dans une campagne contre un ennemi commun.
La rascasse volante le mérite car elle est considérée comme l’une des plus grandes menaces pour l’écosystème marin de la région. C’est une espèce invasive, originaire de l’océan Indien et de la mer Rouge, où elle fait face à des prédateurs naturels qui freinent naturellement son expansion.
C’est par le canal de Suez qu’elle est arrivée sur les côtes d’Israël et de la mer Méditerranée, comme les méduses.
Lorsque l’ingénieur français Ferdinand de Lesseps a creusé le canal, au XIXe siècle, il pensait avant tout au commerce et aux navires, loin d’imaginer que d’autres créatures profiteraient de son projet pour passer d’une mer à l’autre, un phénomène aujourd’hui connu sous le nom de migration lessepsienne.
La rascasse volante a été repérée pour la première fois au large des côtes israéliennes au début des années 2010. Elle ne mesure que 30 à 40 centimètres de long, « mais c’est un prédateur très agressif », explique Guy Rubinstein, directeur de la division des pêches au ministère de l’Agriculture.
« Elle s’attaque aux petits poissons, détruit leur habitat et s’approprie leur territoire. »
« Elle est en phase d’expansion », poursuit-il.
« Dans des zones où l’on trouvait autrefois des colonies de homards, on constate qu’ils ont disparu et que les rascasses volantes ont pris leur place. Quand on attrape une rascasse volante et qu’on l’ouvre, on trouve au moins dix petits poissons à l’intérieur. »
« Elles aiment vivre dans les zones rocheuses », précise Rubinstein, « mais depuis peu, on voit de plus en plus de rascasses dans les filets des chalutiers, qui ne sont pourtant traînés que sur le sable. Ce qui signifie qu’elles sont absolument partout. »
Une seule ponte d’une femelle de rascasse volante peut donner 30 000 œufs. Des études ont montré que dans les territoires envahis par ce poisson, les populations de poissons indigènes ont diminué de près de 80 %.
« C’est une espèce invasive très problématique », déclare le Dr Yuval Arbel, directeur adjoint de Zalul.
« Partout où on l’a laissée se reproduire, dans les Caraïbes ou en Méditerranée, les dégâts ont été considérables. »
« À un moment, nous sommes allés voir le ministère de l’Agriculture pour leur dire : ‘Il faut agir’ », se souvient Arbel.
« Cela leur a convenu, car tout le monde convient qu’il y a un problème. »
La proposition d’action contre la rascasse volante permet de répondre à deux problèmes auxquels le ministère de l’Agriculture est confronté : la gestion du poisson et la gestion des pêcheurs.
En tant que régulateur chargé de superviser et contrôler la pêche maritime, le ministère de l’Agriculture est pris entre deux feux.
D’un côté se trouvent les écologistes, menés par la Société pour la protection de la nature en Israël, qui réclament toujours plus de restrictions sur la pêche afin de préserver le tissu de la vie marine. De l’autre, les pêcheurs, qui réclament plus de liberté d’action et soutiennent que leur impact sur l’écosystème marin est négligeable.
À cette période de l’année, le conflit s’exacerbe car c’est la saison de reproduction des poissons. En temps normal, en juin, Israël impose une interdiction stricte de la pêche dans tout le pays. Le simple fait d’aller en mer avec du matériel de pêche est interdit et peut donner lieu à une lourde amende. Cela frustre les pêcheurs et augmente les frictions avec le ministère.
C’est alors qu’une idée a germé : autoriser les pêcheurs à aller en mer assouvir leur passion, à condition de ne s’en prendre qu’à la rascasse volante, ce qui permet de contribuer à l’équilibre écologique tout en satisfaisant les pêcheurs. On fait d’une pierre deux coups.
« Les pêcheurs nous en veulent pour beaucoup de choses : nous pensons qu’il est important de leur laisser un peu de répit et de les encourager à débarrasser la mer des rascasses », explique Arbel. « Et cela peut aussi faire baisser la pression sur les mérous et d’autres espèces que nous voulons protéger. »
« C’est la première fois que nous encourageons la pêche sélective d’une espèce invasive », déclare Rubinstein.
« Les pêcheurs le demandent et y prennent du plaisir : si c’est dans mes attributions, pourquoi m’en priver ? D’autant plus qu’ainsi, j’oriente la pêche vers la rascasse volante au lieu des espèces que nous voulons protéger. »
Interrogé sur l’efficacité de ce dispositif — sur terre, l’expérience montre que les espèces régulées par la chasse réagissent souvent en se reproduisant à un rythme accéléré —, Rubinstein concède que l’inquiétude est légitime.
« C’est une bonne question. Nous ne le savons pas encore », admet-il. « Je pars du principe que même si le prélèvement ne s’avère pas efficace, il ne fait aucun mal, et qu’au moins, il y a un bénéfice relationnel avec les pêcheurs. »
« Actuellement, une étude est menée par la Dre Shevy Rothman du Musée Steinhardt d’histoire naturelle et de l’Université de Tel-Aviv, qui fait des recherches sur l’efficacité de ce prélèvement », ajoute-t-il. « Après un an ou deux d’observations et de comparaisons entre les zones où le prélèvement est effectué et celles où il ne l’est pas, nous saurons si cela fonctionne. »
« En tout cas, en attendant, la confiance et la coopération se sont installées avec les pêcheurs, et ils n’ont plus le sentiment d’être les ennemis de la mer », conclut-il.
Responsable de la biodiversité et de la politique marine à la Société pour la protection de la nature en Israël, Alon Rothschild salue l’initiative de prélèvement de la rascasse volante, mais avec des réserves : « Le prélèvement de la rascasse volante est, sur le principe, souhaitable. Cela peut apporter une contribution locale et limitée à l’écosystème, tout en procurant du plaisir aux pêcheurs. »
« Mais il est important de se rappeler deux choses », ajoute Rothschild. « La première est qu’avec le temps, leur population va se renouveler rapidement. La seconde est qu’on ne peut pas éliminer la rascasse volante d’une main, et de l’autre autoriser la pêche d’espèces comme le mérou et le maigre, et s’attendre à ce que l’écosystème se rétablisse. »
Le ministère de l’Agriculture et Zalul, en coopération avec l’Association de pêche sportive, font de leur mieux pour donner à la pêche à la rascasse volante des airs de festival pour donner envie aux pêcheurs. Un site Internet dédié a été ouvert, avec des concours dans plusieurs catégories — la plus longue rascasse volante, le pêcheur qui en a attrapé le plus en une journée ou encore la meilleure recette.
Parallèlement, des groupes WhatsApp se sont créés, sur lesquels les pêcheurs sont invités à partager des photos et des informations en temps réel, ce qui permet de collecter des données sur la répartition de la rascasse volante en mer.
En temps normal, la rascasse volante n’est pas la cible numéro 1 des pêcheurs, notamment du fait de la crinière de 18 épines qui se trouve autour de sa tête. Ces épines contiennent un venin, et les piqûres sont extrêmement douloureuses.
Les pêcheurs expérimentés savent comment couper les épines immédiatement après avoir attrapé le poisson pour neutraliser le danger. Une fois les épines retirées, c’est un poisson délicieux et sain, très apprécié des cuisines du monde entier.
« L’avantage de la rascasse volante est qu’elle est casher et savoureuse, et nous espérons que cette initiative donnera envie d’en manger », explique Arbel.
« Le public n’est pas assez conscient de ses qualités », poursuit-il. « Les gens pensent à tort qu’elle est empoisonnée, mais une fois que les pêcheurs seront incités à la pêcher, nous espérons en faire un poisson plus apprécié, avec un vrai marché, de façon à ce que les pêcheurs puissent en vivre. »
Arbel lui-même a déjà eu l’occasion de goûter à ce poisson.
« Oui, il est savoureux », assure-t-il. « Et je ne suis pas un gros mangeur de poisson. Les gens qui mangent du mérou disent que c’est similaire. Je l’ai mangée frite au beurre après une marinade dans un peu d’ail et de citron. »
À l’évocation de la difficulté, en tant qu’organisation de protection de l’environnement, à encourager la pêche, Arbel admet l’existence d’un dilemme au sein de l’organisation.
« Nous y avons beaucoup réfléchi », dit-il. « Certains, chez Zalul, voyaient cela d’un mauvais œil, mais en matière d’éthique environnementale, il faut bien peser le pour et le contre. Nous agissons en sachant qu’en retirant ce poisson à l’origine de très graves dommages à la diversité écologique, nous faisons du bien à l’écologie de la Méditerranée. Ce qui l’emporte sur les autres considérations. »
Ces délibérations font d’ailleurs l’objet d’un paragraphe, rédigé par l’équipe de Zalul, sur le site Internet du projet : « Il est important pour nous de le souligner : l’Association Zalul n’est pas favorable à la pêche mais souhaite sauver la population locale des poissons de la mer Méditerranée. »
« Le concours dure un mois », explique Rubinstein. « C’est un projet pilote, et si nous voyons que cela marche bien, peut-être lui donnerons-nous un cadre pérenne. »
Quant à savoir si la rascasse volante est la seule espèce invasive actuellement dans le collimateur, Rubinstein désigne le ballon à bande argentée, un poisson-globe toxique connu localement sous le nom d’ « Abu Nafha ».
« L’Abu Nafha cause beaucoup de dégâts tant à l’écosystème qu’aux pêcheurs, mais le problème, c’est qu’il n’a aucune valeur économique, car il est hautement toxique si on ne le nettoie pas correctement. Personne ne veut s’en occuper », explique-t-il.
« Si nous concluons que le prélèvement est efficace », souligne Rubinstein, « peut-être devrons-nous payer des chasseurs pour pêcher l’Abu Nafha, mais nous n’en sommes pas là ».
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