« La Haggadah des Partisans » : un Pessah version ladino-communiste
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A gauche : Un groupe de civils et de partisans Juifs en Croatie, en 1942 ; au centre : Détail de la page de 'Maror' de la Haggadah de Sarajevo ; à droite : Shani Altarac, en 1948, jeune partisan yougoslave qui avait écrit la Haggadah des partisans.  (Photos des partisans et d'Altarac, Autorisation d'Eliezer Papo/ via JTA; photo de la Haggadah, Autorisation de la Fondation de la culture juive)
A gauche : Un groupe de civils et de partisans Juifs en Croatie, en 1942 ; au centre : Détail de la page de 'Maror' de la Haggadah de Sarajevo ; à droite : Shani Altarac, en 1948, jeune partisan yougoslave qui avait écrit la Haggadah des partisans. (Photos des partisans et d' Altarac, Autorisation d'Eliezer Papo/ via JTA; photo de la haggadah, Autorisation de la Fondation de la culture juive)

« La Haggadah des Partisans » : un Pessah version ladino-communiste

Rédigé en 1944 par Shalom Altarac, le texte, teinté d’humour, tire ses racines de la résistance sanglante contre les puissances de l’Axe

Légende A gauche : Un groupe de civils et de partisans Juifs en Croatie, en 1942 ; au centre : Détail de la page de 'Maror' de la Haggadah de Sarajevo ; à droite : Shani Altarac, en 1948, jeune partisan yougoslave qui avait écrit la Haggadah des partisans. (Photos des partisans et d' Altarac, Autorisation d'Eliezer Papo/ via JTA; photo de la haggadah, Autorisation de la Fondation de la culture juive)

Eliezer Papo, professeur de Littérature sépharade et hébraïque à l’université Ben-Gourion d’Israël, a consacré une grande partie de sa carrière à l’étude des ré-interprétations de la Haggadah (le texte liturgique du Seder racontant l’histoire de l’Exode). Il s’est également intéressé à la manière dont elles reflètent l’évolution des conceptions juives de l’identité religieuse et politique de la communauté.

« La Haggadah est bien connue. C’est une histoire très souple, où le bien et le mal sont distinctement définis », explique Papo. « Il suffit de dire de manière humoristique qui est Moïse, et ensuite tout le monde sait qui est Pharaon ».

C’est dans le contexte de l’Espagne médiévale, que la parodie des textes sacrés voit le jour. A l’origine, il s’agissait d’une fusion entre carnaval de printemps chrétien et modèles musico-littéraires islamiques. Après l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, les parodies de la Haggadah sont devenues un moyen pour les communautés juives de la diaspora sépharade de faire la satire des problèmes contemporains auxquels elles étaient confrontées tant à l’échelle interne de la communauté que dans son traitement ou ses rapports avec les autres.

Par exemple, une parodie de la Haggadah écrite à Smyrne en 1919 (après l’éclatement de l’Empire ottoman) propose un récit « contemporain » des Juifs à cette époque. Elle décrit comment les Juifs arrivèrent en Turquie et prospérèrent et durent faire face à un nouveau sultan qui les maltraita. De fait, elle raconte que les Juifs de l’époque virent par la suite l’Occident comme la nouvelle terre promise. Plus drôle, une autre parodie du texte sacré, écrite à New York en 1923, dénonce avec humour la fixation des prix par Big Matzah avant les fêtes de Pâques de l’époque !

Ayant grandi dans la communauté juive de Sarajevo, Papo travaille aujourd’hui avec ses élèves pour préserver la riche tradition des parodies de la Haggadah en ladino, la lingua franca pluriséculaire des Juifs sépharades, que Papo parle couramment. Cette année, ils ont produit la « Corona Haggadah » racontant satiriquement l’épidémie de Covid-19.

S’inspirant du texte traditionnel du Seder, la « Corona Haggadah » fait référence au « Rabbin » Albert Bourla, le PDG de Pfizer qui est Juif sépharade d’origine grecque. Cette parodie raconte l’épisode des vaccins et nous conte comment « le Grand Juif de Salonique nous a libérés grâce à un vaccin puissant ». Elle poursuit en indiquant que « Sans cela, nos enfants et leurs enfants porteraient encore des masques ».

L’intérêt académique de Papo pour les parodies de la Haggadah vient de son parcours personnel. En effet, Papo est né à Sarajevo, sa ville d’origine, dans laquelle les Juifs avaient l’habitude de réciter la « Haggadah des Partisans », une parodie du texte sacré peu connue qui fut écrite par un partisan communiste yougoslave en 1944.

Shani Altarac, ici en 1948, était un jeune partisan yougoslave ; il avait écrit, plusieurs années avant la photo, la Haggadah des partisans. (Autorisation : Eliezer Papo/ via JTA)

Voilà comment commence la Haggadah des partisans : « Voici le pain de l’affliction que les partisans juifs ont mangé dans les forêts croates de Kordun et de Banija » avant de poursuivre et d’employer le mot arabe pour dire « la volonté de Dieu »: « Cette année, nous sommes ici, mais l’année prochaine, inch allah, nous boirons du raki à Sarajevo ».

Écrite et interprétée pour la première fois à Pessah en 1944 par un jeune partisan yougoslave, Shalom « Shani » Altarac, la « Haggadah des partisans » s’enracine dans la lutte sanglante des partisans communistes contre les puissances de l’Axe qui occupaient la Yougoslavie et leurs régimes fantoches établis localement.

Altarac était un musicien talentueux et un farceur issu d’une famille d’éminents cantors de Sarajevo. Il était chargé du divertissement chez les Partisans, tout en étant lui-même un combattant actif (imaginez le spectacle USO de Bob Hope interprété par Che Guevara). Sa Haggadah est née autour d’un feu de camp, alors que les partisans campaient dans les forêts reculées de Croatie avec des fusils chargés. Il accorda la mélodie et le texte avec sa guitare de fortune, en pleine résistance. Pour donner forme à sa Haggadah, il régla son originale parodie sur les mêmes airs que la Haggadah traditionnelle.

Le rabbin Gamliel dit que : « Celui qui ne parle pas de ces trois choses n’a pas rempli son obligation de Pessah : le sel, le feu et les mitrailleuses ».

Altarac était membre de la « Brigade Rab », constituant la 24ème division du détachement de partisans de l’Armée populaire de libération de la Yougoslavie. La Brigade était constituée de 250 Juifs, principalement adolescents. La plupart d’entre eux ont dû fuir la Bosnie, d’autres furent internés par les Italiens dans des camps en Croatie (sur l’île de Rab précisément) et parvinrent à s’échapper. Ils franchirent les montagnes. Ils traversèrent le territoire contrôlé par les Tchetniks, des monarchistes serbes qui combattirent à la fois les nazis et les communistes, mais qui ne furent pas particulièrement anti-juifs.

Les Juifs de la Brigade Rab rejoignirent les armées du maréchal Josip Broz Tito, le révolutionnaire communiste qui allait devenir le président de la Yougoslavie d’après-guerre. Près de 5 000 Juifs (10 % de l’ensemble de la population juive yougoslave d’avant-guerre) rejoignirent les brigades de partisans. Au sein de ces brigades de combat, les Juifs purent facilement monter en grade, du fait que l’antisémitisme n’était pas de mise au sein de ces formations.

Les Partisans, non seulement, écrasèrent les forces de l’Axe, qui pourtant étaient largement plus nombreuses qu’eux, libérèrent leur pays et participèrent à la création de l’Etat yougoslave. La mythologie nationale de la « guerre de libération yougoslave » accorde une place importante aux Partisans juifs. Il furent considérés comme des héros.

Un groupe de civils et de partisans juifs en Croatie, en 1942. (Autorisation : Eliezer Papo/ via JTA)

Dans un livre intitulé « Combattre, Rire et Survivre: Histoire de la Haggadah des Partisans, une parodie de Pâque composée durant l’Holocauste », qui paraîtra prochainement aux éditions Wayne State University Press, Papo décrit l’importance que les Partisans accordèrent à cette parodie afin d’une part de préserver leur histoire et d’autre part afin de souligner le rôle central que les Partisans juifs jouèrent dans l’établissement de la nation yougoslave.

Le Seder est encore aujourd’hui une fête très importante dans la communauté juive de Sarajevo. La « Haggadah des Partisans » fait office de socle culturel à l’ensemble de la communauté. Très concrètement elle représente un parallèle puissant et explicite entre la Libération des Juifs sous Pharaon et celle des Juifs yougoslaves.

« La Pâque a toujours été une fête très suivie par les Juifs yougoslaves, d’autant plus qu’elle collait tout à fait au communisme, idéologie qui célèbre l’insurrection des esclaves prolétaires contre les capitalistes pharaoniques, » explique Papo. « A l’époque, il n’y avait pas de problème à être fier d’être Juif en célébrant Pessah tout en étant un communiste fier », poursuit-il.

Les Juifs de Sarajevo parlaient et écrivaient en Ladino ou en judéo-espagnol, depuis leur arrivée dans la ville il y a 400 ans. La « Haggadah de Sarajevo », un manuscrit enluminé et précisant la liturgie du Seder, est l’un des plus anciens textes de la Haggadah que nous possédons aujourd’hui. Écrit au XIVe siècle, il fut amené dans les Balkans par les Juifs espagnols qui fuirent l’Espagne inquisitrice et vinrent trouver refuge dans l’Empire ottoman, qui à cette époque était plus tolérant.

La Haggadah de Sarajevo. (Autorisation : Almas Bavcic)

A Pâque, les Juifs de Sarajevo récitaient la Haggadah en hébreu, puis en ladino comme les Juifs américains qui aujourd’hui la récitent en hébreu puis en anglais. Les processus d’assimilation entrepris du temps de la Yougoslavie communiste ont conduit à un usage diminué du ladino dans la communauté juive. Cette dernière aujourd’hui récite la Haggadah en serbo-croate.

L’originalité de la « Haggadah des Partisans » réside dans le fait qu’elle agrège toutes les langues parlées par les Juifs balkaniques. On y retrouve de l’hébreu, du ladino, du serbo-croate, du yiddish. Le texte utilise l’hébreu mais ajoute à ces côtés de petites comptines qui la plupart du temps sont en serbo-croate :

Ma nishtana halaila (à quelle point cette nuit est-elle différente)
ništa to ne valja (toute cette affaire est sans valeur)
hazeh mikol halelot (de toutes les autres nuits)
Hitler je veliki skot (Hitler est une sale bête)

Dans la Haggadah des Partisans, « Dayéhnou » ne raconte pas l’Exode du peuple juif hors d’Egypte. Il raconte les aventures des guerriers juifs et leur combat dans des villages hostiles du désert croate, derrière les lignes ennemies :

Nous sommes allés à Topusko – Dayenu.
À Ponikvar – Dayenu
À Malicka – Dayenu
À Petra Gora – Dayenu
Tout était compliqué et foutu
(zaguljenu i jebenu, rimant avec dayenu)

Les Partisans juifs étaient à la fois des communistes laïques et des Juifs fiers de leur origine et de leur tradition. Ils menèrent leur combat à la fois pour défendre leur idéologie et leur religion. Les deux combats étant considérés comme les deux mêmes faces de la médaille. On peut lire des passages dans la Haggadah des Partisans qui font référence à ce combat pour le communisme et pour le judaïsme : « Beara de Israel bene horin, ad ki yoshienu haver Staline » [L’année prochaine en tant que Juifs libres, une fois que le camarade Staline nous délivrera !] » (Ce passage fut probablement écrit avant que Tito ne se sépare du dirigeant soviétique Joseph Staline, où Staline était toujours le porte-étendard du communisme international. Ironiquement, Staline n’était pas entièrement pour que Tito ait des brigades de Partisans juifs.)

Contrairement aux Soviétiques, les Yougoslaves ont toujours soutenu l’ethnicité de leurs administrés. Ils étaient pour le multiculturalisme. Chacun était invité à célébrer sa culture d’origine. La Yougoslavie était un vrai melting-pot, accueillant des Croates catholiques, des Serbes orthodoxes, des Bosniaques musulmans, des Juifs. Tous vivaient ensemble et on vit même certains mariages interethniques. Des rivalités existaient, mais la laïcité permettait d’unir toutes ces communautés. L’aspect multiculturel des Balkans à l’époque de la Yougoslavie permit aux Juifs d’y vivre en paix. Avant la guerre, la ville de Sarajevo comptait une très importante communauté juive (composée de plusieurs milliers de membres). Les Juifs n’avaient pas à vivre dans des ghettos.

Après la guerre de libération, le Parti communiste yougoslave comptait beaucoup de membres de confession juive. En Yougoslavie, la religion n’était pas interdite, mais quand on était membre du Parti, il était déconseillé d’assister aux offices religieux. Les Juifs yougoslaves adaptèrent leur rite à cette exigence de laïcité. Par exemple, de nombreuses synagogues remplacèrent les offices de Rosh Hashana et de Yom Kippour par des fêtes traditionnelles considérées comme davantage « ethniques » et « historiques » à l’instar de Pourim ou de Hanouka. Les Juifs pouvaient célébrer ces fêtes dans leur lieu de culte ou chez eux.

La Haggadah des Partisans devint un texte de référence dans la communauté juive yougoslave après la guerre. Altarac continua à composer pour sa communauté. Après la guerre, il écrivit des livrets musicaux comiques pour les fêtes de Hanouka et de Pourim. C’est lors d’un Seder communal en 1950, que les anciens camarades d’Altarac le poussèrent à faire revivre son « classique ».

Dans son livre, Papo a rencontré d’anciens camarades d’Altarac. Un d’entre eux se souvient :

« Les camarades dirent : ‘Shani est-ce que tu as ta guitare avec toi ? Pourquoi tu ne nous joues pas ta Haggadah ?’ Au départ Altarac était un peu réservé, mais l’assistance le poussa et le convainquit de la rejouer. « Je ne jouerai qu’une seule strophe, » nous dit-il. Mais une fois qu’il l’a commencé, il ne s’est plus arrêté et nous l’a joué entièrement ! C’était tellement drôle qu’à la fin de sa Haggadah tout le monde avait pissé dans sa culotte ! ».

C’était tellement drôle qu’à la fin de sa Haggadah tout le monde avait pissé dans sa culotte!

Dix ans après sa mort, la Haggadah des Partisans demeura le point culminant du « Seder yougoslave ». Les partisans juifs yougoslaves disparaissent petit à petit, mais les jeunes reprennent cette tradition. Ils récitent avec joie « Nous étions partisans » de la même manière que nous récitons « Nous étions esclaves en Egypte ».

La production d’Altarac est un monument dans la mémoire de la Shoah. Il raconte son expérience, toujours avec humour et dérision, à la fois pour lui et pour ses camarades partisans. Sa Haggadah s’inscrit dans une longue tradition de parodie du Séder, commémorant les guerres, bien qu’elle fut probablement la seule à avoir été écrite par un combattant et un survivant durant la guerre elle-même.

Durant ses recherches, Papo a découvert beaucoup d’autres parodies du texte sacré, issus des communautés juives d’Europe, du Moyen Orient ou encore des Amériques. Selon lui, la première daterait de 1778 et aurait été écrite à Curaçao (une colonie néerlandaise des Caraïbes) et la plus récente aurait été écrite durant la guerre d’Indépendance d’Israël en 1948.

D’après Papo, « toutes ces Haggadah parodiées retranscrivent tous les mouvements sociaux ou politiques que connurent les communautés
juives : socialisme, capitalisme, sionisme, anti-sionisme, époque ottomane, époque américaine. Tous ces événements furent incorporés et mis en parallèle avec le récit originel et traditionnel de Pessah. Et c’est exactement le but premier de la Haggadah originelle que de façonner et de reconstruire l’identité juive à chaque génération, comme si le peuple juif quittait à nouveau l’Egypte ».

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