La Juive afro-américaine qui combat les armes à feu par la prière à Chicago
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  • Tamar Manasseh du groupe MASK, une image extraite du documentaire ‘They Ain’t Ready for Me' (Autorisation : Brad Rothschild)
    Tamar Manasseh du groupe MASK, une image extraite du documentaire ‘They Ain’t Ready for Me' (Autorisation : Brad Rothschild)
  • Tamar Manasseh du groupe MASK et d'autres à l'angle de la 75th St. et de la Steward Ave. au sud de Chicago, une image extraite du documentaire ‘They Ain’t Ready for Me.’ (Autorisation : Brad Rothschild)
    Tamar Manasseh du groupe MASK et d'autres à l'angle de la 75th St. et de la Steward Ave. au sud de Chicago, une image extraite du documentaire ‘They Ain’t Ready for Me.’ (Autorisation : Brad Rothschild)
  • Tamar Manasseh de MASK avec un lulav et un etrog lors de la fête de Souccot, dans le South Side de Chicago, une image extraite du documentaire ‘They Ain’t Ready for Me.’ (Autorisation : Brad Rothschild)
    Tamar Manasseh de MASK avec un lulav et un etrog lors de la fête de Souccot, dans le South Side de Chicago, une image extraite du documentaire ‘They Ain’t Ready for Me.’ (Autorisation : Brad Rothschild)
  • Tamar Manasseh du groupe MASK lit la Torah dans son temple, au sein de la congrégation Beth Shalom B’nai Zaken, dans une image tirée du nouveau documentaire "They Ain’t Ready for Me". (Autorisation : Brad Rothschild)
    Tamar Manasseh du groupe MASK lit la Torah dans son temple, au sein de la congrégation Beth Shalom B’nai Zaken, dans une image tirée du nouveau documentaire "They Ain’t Ready for Me". (Autorisation : Brad Rothschild)

La Juive afro-américaine qui combat les armes à feu par la prière à Chicago

Le documentaire ‘They Ain’t Ready for Me’ raconte l’histoire de Tamar Manasseh, étudiante rabbinique et pionnière d’une campagne offrant une oasis nécessaire aux familles pauvres

A l’occasion d’une fête de Souccot unique, deux communautés se rencontrent sur dans le South Side de Chicago : Des Afro-américains qui vivent dans le quartier d’Englewood, dans la ville même, un quartier touché par la pauvreté et les violences, et des Juifs qui viennent de partout ailleurs – certains pour la toute première fois.

La dirigeante de cette communauté – qui tient entre ses mains le citron jaune et la feuille de palmier caractéristiques de cette fête, ou le lulav et l’etrog – est une Juive afro-américaine. Elle s’appelle Tamar Manasseh, et elle est une mère et la fondatrice du groupe de bénévoles MASK (Mothers and Men Against Senseless Killings, soit ‘les mères et les hommes contre les meurtres inutiles’).

En 2016, en riposte aux violences meurtrières à Chicago, Manasseh et le MASK ont choisi d’organiser des sit-ins à l’angle de deux rues d’Englewood, la 75th St. et la Stewart Ave., espérant que des rassemblements pacifiques de quartier aideraient à dissuader les violences.

Il n’y a pas eu une seule fusillade depuis trois ans à cet angle entre les deux artères. Les membres de la communauté ont commencé à se réunir régulièrement pour offrir des produits alimentaires et un environnement sûr aux enfants. Un abri contre la pluie et des bancs ont été installés sur un terrain inoccupé, accueillant non seulement des barbecues, le 4 juillet, mais également des fêtes organisées pour Souccot et Pessah.

Là-bas, les membres de la communauté afro-américaine en apprennent davantage sur la religion de Manasseh et elle y partage les connaissances qu’elle a acquises pendant ses études rabbiniques, qu’elle a faites à la congrégation historique Beth Shalom Bnai Zaken, à Chicago – une synagogue rassemblant des Juifs afro-américains dirigée par le rabbin Capers Funnye.

L’initiative de Manasseh est aujourd’hui au coeur d’un documentaire intitulé « ‘They Ain’t Ready for Me » et qui a été réalisé par Brad Rothschild. Il a été présenté en première au festival du film juif de New York, le 23 janvier.

Dans un entretien accordé au Times of Israel, Manasseh affirme que le film « raconte une histoire qu’il faut raconter ».

« Ce n’est pas seulement moi », ajoute-t-elle – même si elle s’amuse de ce que parfois, « en regardant le film, je m’inquiète moi-même en me disant : ‘On mon Dieu, elle est tellement sympa – je veux absolument la rencontrer ».

Le réalisateur Rothschild a ressenti exactement la même chose, il y a plusieurs années, lorsqu’il a lu un article sur Manasseh : « J’ai immédiatement eu la conviction que je voulais faire un film sur elle », s’exclame-t-il.

Rothschild avait travaillé pour la mission israélienne à l’ONU au poste de directeur des communications et de rédacteur des discours de l’ambassadeur au cours des années 1990. Puis il a réalisé des films documentaires, notamment « African Exodus », consacré aux demandeurs d’asile en Israël, et « Tree Man », sur les vendeurs d’arbres de noël à New York City.

Le réalisateur Brad Rothschild. (Autorisation)

Il est entré en contact avec Manasseh mais convenir d’un rendez-vous n’a pas été chose facile. Un jour, Manasseh a envoyé un message via les réseaux sociaux à Rothschild, qui vit à New York. Elle se trouvait à Staten Island et lui a demandé s’il désirait la rencontrer.

« J’ai laissé tomber tout ce que j’étais en train de faire et je suis allé la voir », se souvient Rothschild. « A la fin de la conversation, elle m’a regardé et elle m’a dit : ‘OK, si vous voulez le faire, alors vous pouvez le faire’. »

Manasseh a été convaincue par l’ouverture d’esprit de Rothschild.

« Il voulait seulement en savoir davantage sur moi », explique-t-elle. « Ma vie, ma famille, comment fonctionne le monde pour moi, mon histoire toute entière – pas seulement mon histoire de Juive ».

Elle note qu’avec les hommes Juifs et blancs qui étaient amenés à l’interviewer dans le passé, « il y avait toujours la question : ‘Comment se fait-il que vous soyez juive ? Pourquoi ? Pourquoi avez-vous choisi ça alors que c’est déjà difficile d’être Afro-américaine et femme ? »

Avec Rothschild, « jamais nous n’avons eu une conversation comme celle-là… Ce n’était pas : ‘Laisse-moi essayer de disséquer ton judaïsme’, » s’amuse-t-elle.

Tamar Manasseh du groupe MASK lit la Torah dans son temple, au sein de la congrégation Beth Shalom B’nai Zaken, dans une image tirée du nouveau documentaire « They Ain’t Ready for Me ». (Autorisation : Brad Rothschild)

Elle se souvient qu’il lui a dit : « Je pense que tu as une super personnalité. Je trouve que tu es fascinante. Et je veux vraiment réaliser un film. »

« Il était aussi intéressé par ce qu’il se passait au sein de la communauté pas par ce que je fais, moi, dans mon temple dans la matinée du Shabbat », explique-t-elle.

Le film reflète cela. Rothschild introduit sa caméra au sein de la synagogue Beth Shalom BNai Zaken pour y interviewer Manasseh et le principal rabbin de la congrégation, le rabbin Funnye, un cousin de l’ex-First Lady Michelle Obama. Il accompagne aussi Manasseh et sa mère au cours d’un voyage poignant dans les états de Caroline du sud et de Caroline du nord, en quête des racines familiales des deux femmes. Mais le réalisateur se concentre toutefois sur l’angle de rue qui sépare la 75th St. et Stewart Ave.

« Nous ne jouions pas la comédie », commente Manasseh. « Parfois, j’avais conscience de la présence des caméras mais je tentais de les oublier la plupart du temps… C’est la vie réelle, elle est difficile, compliquée ».

Elle doit intervenir alors que des policiers font monter un groupe d’enfants soupçonnés de vol à l’étalage dans une voiture de patrouille. Elle obtient leur libération par les forces de l’ordre, les escorte jusque chez eux et a tente de savoir ce qui est arrivé.

Manasseh note que « tout le monde se réjouit de ce que le film ait été réalisé. Il ne s’agit pas seulement d’Afro-américains défavorisés. Ça parle de la famille, de la construction de la communauté, c’est une histoire vraie ».

Tamar Manasseh du groupe MASK et d’autres à l’angle de la 75th St. et de la Steward Ave. au sud de Chicago, une image extraite du documentaire ‘They Ain’t Ready for Me.’ (Autorisation : Brad Rothschild)

La communauté se rassemble sur un terrain inoccupé dans le passé, qui a été fourni par la ville.

« Quand on a commencé, il y avait des ordures partout », se rappelle Manasseh. « C’était tout simplement terrible. On a sorti les pelles de manière à ce que personne ne se blesse en traversant le terrain ».

Le projet a compris la construction d’un abri de manière à pouvoir se protéger des intempéries. Il a été construit par les bénévoles en une journée.

« Les gens de la communauté, si vous leur offrez quelque chose de mieux, ils le prendront », dit Manasseh. « Mais jamais on n’avait proposé mieux à personne ».

Et, ajoute-t-elle, « ça nous appartient. Il y a un grand sentiment de propriété ».

Tamar Manasseh du groupe MASK, une image extraite du documentaire ‘They Ain’t Ready for Me.’ (Autorisation : Brad Rothschild)

Manasseh explique travailler sur d’autres projets – une pizzéria « plus au sud, dans un autre quartier » et, dans l’espace actuel, une école pour offrir des opportunités d’enseignement supplémentaires suite à la fermeture par la ville de toutes les écoles publiques du quartier.

« Je me focalise sur cette école », dit-elle.

Le film révèle l’impact de l’abri qui a été dressé. Les membres de la communauté l’utilisent pour rester au sec quand il pleut, même si Manasseh oblige plusieurs jeunes à le quitter temporairement parce qu’ils se sont mal comportés. Des bancs permettent de s’asseoir. Et finalement, c’est un lieu qui peut se transformer en soucca – la cabane temporaire où passer du temps et prendre les repas pendant la fête de Souccot, à l’automne – ou encore accueillir le seder à Pessah, au printemps.

« Je pense que les scènes de Souccot et de Pessah sont réellement essentielles dans le film, vraiment », dit Rothschild, « parce qu’elle montrent véritablement comment Tamar fait entrer le judaïsme dans le quartier, au sein d’une communauté où les gens ne rencontrent pas nécessairement des Juifs en permanence » tandis que « des groupes qui viennent de l’extérieur du quartier » font le déplacement pour les deux fêtes.

« En ce qui me concerne, je pense que c’est la meilleure opération en termes de relations publiques que le judaïsme peut avoir au sein de cette communauté », estime Rothschild. « Les habitants de la 75th St. et de Stewart Ave. voient arriver Tamar et d’autres Juifs. Ils ont un aperçu de ce qu’est la joie dans le judaïsme, les rituels, la famille. Ils voient également des gens accomplir des mitzvot [les commandements juifs], ce lien très clair qu’il existe entre le judaïsme et la nécessité de faire le bien. Je pense vraiment que c’est la raison pour laquelle ces deux scènes sont importantes ».

Tamar Manasseh de MASK avec un lulav et un etrog lors de la fête de Souccot, dans le South Side de Chicago, une image extraite du documentaire ‘They Ain’t Ready for Me.’ (Autorisation : Brad Rothschild)

C’est Manasseh qui dirige les cérémonies à ces deux occasions. « J’officie tout le temps comme rabbin sans permis », s’amuse-t-elle.

Selon Manasseh, elle n’a pas encore de « calendrier » pour son ordination de la part des responsables de son courant afro-américain, le Bureau des rabbins israélites international, « et ça va rester comme ça tant que je serai une femme ». Elle précise avoir terminé ses études rabbiniques après les avoir commencées il y a huit ans.

« Je n’ai pas besoin d’un morceau de papier », dit-elle. « Je suis venue au monde pour être une bonne personne ».

Si elle reçoit l’ordination, ajoute-t-elle, ce serait « formidable : J’ai une place sur le mur pour y accrocher un certificat ».

Mais, poursuit-elle, « je ne vais pas changer ce que je suis déjà, ce que Dieu a voulu que je sois ».

Cheffe spirituelle de la 75th St. et de Stewart Ave., elle explique le judaïsme à la communauté – notamment à Souccot, qu’elle relie à l’expérience afro-américaine.

« Vous êtes dans une contrée sauvage, vous errez », dit-elle. « Où allez-vous vous rendre ? Où allez-vous vous trouver ? Quel est votre plan ?… Souccot, c’est ce qu’il se passe maintenant. Et, ajoute-t-elle, « la 75th. St. et Stewart Ave., ce sont sont des étendues sauvages. Vous n’êtes pas obligés de rester dans ce désert. Et c’est ça qui est beau. Nous sommes en train de construire une école, et elle pousse dans ce désert, elle en sort. Nous pouvons en sortir. Nous ne sommes pas obligés d’y rester », continue-t-elle.

Tamar Manasseh, à l’angle de la 75th Street et de la Stewart Avenue dans le South Side de Chicago, rassemble les mères pour empêcher les violences perpétrées dans le quartier (Autorisation de Manasseh/via JTA)

Même si elle n’est pas montrée dans le film, Manasseh déclare qu’une autre cérémonie importante, à l’angle des deux rues, est celle de Yom Kippour.

« On peut être pardonné, explique-t-elle. « Pas besoin d’attendre pour changer sa vie. On peut être jugé à Yom Kippour et faire sa rédemption… Le judaïsme dit que chaque année, on a l’opportunité de changer les choses… Et c’est quelque chose d’étonnant à leurs yeux ».

Le service de commémoration de Yizkor a été particulièrement puissant pour de nombreuses personnes qui y ont assisté – et aussi pour Manasseh.

« L’année dernière, je pouvais littéralement donner le nom d’une personne, chaque semaine, que je connaissais personnellement ou dont j’avais entendu parler et qui mourrait », dit-elle.

« Il y a eu cinquante deux personnes que je connaissais. Une personne que je connaissais est encore morte hier. Et c’est la même chose pour la majorité des gens dans les quartiers afro-américains. C’est une grande part de Yizkor, une grande part de mémoire ».

Elle dit que la cérémonie a été « très cathartique pour un groupe d’individus qui ont perdu tant d’êtres chers – des jeunes adultes, des sœurs, des frères, des cousins, des mères ».

De manière tragique, l’année dernière, la paix qui régnait sur la 75th. St et la Stewart Ave. a été brutalement rompue avec la mort de deux mères, Chantell Grant et Andrea Stoudemire, tuées lors d’une fusillade.

Le documentaire était alors terminé. Grant ou Soudemire apparaissent-elles dans le film ? A cette question, Manasseh répond « Non, je ne le crois pas. »

Mais, dit-elle, « nous ne faisons pas payer nos adhérents à l’entrée dans le groupe – qui peut se permettre d’intégrer un groupe formé de bénévoles ? Les gens amènent leurs enfants ici, ils mangent avec eux, ils jouent avec eux. C’est ce que Chantell faisait. Andrea n’amenait pas autant son enfant que Chantell ».

Tamar Manasseh du groupe MASK, une image extraite du documentaire ‘They Ain’t Ready for Me.’ (Autorisation : Brad Rothschild)

Pour Manasseh, la mort des deux femmes a bénéficié de l’attention des médias parce qu’elles étaient des mères. Il y a trois mois, dit-elle, deux mères ont été tuées à trois blocs de rue mais parce qu’elles avaient été identifiées comme « de jeunes femmes ou des femmes seulement, personne n’y a prêté attention. L’usage seul du mot ‘mère’ les a rendues importantes ».

« Ça ne devrait pas se passer comme ça », déplore-t-elle. « Tous les parents sont importants, toutes les personnes sont importantes ».

Et les habitants du quartier continuent-ils à venir aux rassemblements organisés à l’angle de la 75 ST. et de Stewart Ave. ?

« Absolument, ils viennent encore », dit-elle. « Les gens sont encore très, très pauvres. Ce n’est pas rien… C’est tout ce qu’on peut faire sans le soutien du gouvernement ».

Elle note que « le judaïsme a une signification très différente pour les Afro-américains à l’angle des rues. Nous avons été libérés mais nous n’avons jamais quitté l’Egypte. Les Pharaons sont autour de nous quotidiennement. C’est très différent. Ça nous aide à guérir, à continuer, à mieux comprendre notre situation, à mieux comprendre notre judaïsme », conclut-elle.

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