La pionnière du Negev qui sème les graines qui défieront un avenir sec
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Elaine Solowey dans sa serre du Kibbutz Ketura, dans le sud d'Israël, le 21 mars 2021. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
Elaine Solowey dans sa serre du Kibbutz Ketura, dans le sud d'Israël, le 21 mars 2021. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

La pionnière du Negev qui sème les graines qui défieront un avenir sec

Après avoir planté les graines les plus vieilles du monde et apprivoisé l’arganier, Elaine Soloway réfléchit dorénavant à faire fleurir les déserts en pleine évolution

En 2005, Elaine Solowey avait fait les gros titres lorsqu’elle était parvenue à faire germer une graine de palmier-dattier vieille de plus de 1 900 ans, permettant à une espèce antique de revenir à la vie.

Aujourd’hui, Solowey, qui est née en Californie, voudrait sauver des dizaines d’autres végétaux menacés d’extinction en espérant réhabiliter les habitats et trouver aussi les moyens d’aider les fermiers et autres à s’adapter au réchauffement climatique, dans une région d’ores et déjà aride.

Vénérée par tous les passionnés des espèces végétales comme le serait une rock-star, Soloway, 68 ans, travaille depuis un bureau rempli de livres, de vieilles tasses à café et autres pots à épices où elle a placé des graines, et de fioles contenant différentes formes d’épines. Elle dispose même de deux serres délabrées, qui manquent même du contrôle basique de la température.

C’est dans ce royaume improbable de l’Institut d’études environnementales d’Arava, dans le sud d’Israël, qu’elle continue à faire pousser des palmiers-dattiers et autres végétaux mentionnés dans la bible, la myrrhe, le baume de Gilad (associé à la caravane qui était partie de Gilead vers l’Égypte et à laquelle le jeune Joseph avait été vendu par ses frères jaloux, selon la Genèse, verset 37:25) et bien plus encore d’espèces susceptibles d’avoir des vertus médicinales ou qui pourraient s’avérer prometteuses en termes de culture durable dans des conditions de sécheresse, ou précieuses pour l’écosystème et en danger d’extinction.

Solowey, 68 ans, a immigré au sein de l’État juif depuis la Californie en 1974 et elle a depuis passé sa vie au Kibboutz Ketura, qui avait été fondé par des étudiants américains du programme d’année sabbatique Young Judea en 1973. Le kibboutz est situé à 50 kilomètres au nord d’Eilat.

A son arrivée, alors qu’elle était déjà arboricultrice diplômée, elle avait choisi de continuer son cursus d’études et elle avait passé un doctorat par correspondance dans une université américaine. En 2016, elle a reçu le prix Ben-Gurion pour le Développement du Negev.

La docteure Elaine Solowey à son bureau du kibboutz Ketura, dans le sud d’Israël, le 21 mars 2021. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Au cours des 45 dernières années, Soloway, qui a un doctorat en réhabilitation des sols et qui est à la tête du Centre d’agriculture durable au sein de l’Institut, a examiné des végétaux – des arbres en particulier – dans un verger expérimental qui se situe un peu à l’écart de la route principale qui mène du Kibboutz Ketura à Eilat.

Et la tâche est digne de Sisyphe. « Il n’y a pas beaucoup de fruits qu’on peut faire pousser ici », explique Solowey. « J’ai essayé d’en faire pousser environ 500 venus du monde entier, et peut-être une dizaine seulement semblent prometteurs. Soit le sol est trop sec, soit l’eau est trop saline ».

Son dernier projet majeur : La création d’un jardin, sous la forme d’un espace protégé, qui accueillerait environ 70 plantes menacées ou en danger, qui pourraient y pousser avant d’être replantées ailleurs, dans le cadre d’une restauration des habitats naturel. Il pourrait aussi servir de champ d’examen préliminaire pour les espèces végétales sauvages qui pourraient être domestiquées et ultérieurement cultivées.

« Nous plantons en masse dans le verger ; dans ce deuxième jardin, nous ne ferions pousser que quelques arbres », précise Solowey.

Divisé en huit sections, ce second jardin – qui se situera à côté du verger expérimental – accueillera des plantes bibliques, des arbres producteurs d’encens, des plantes ethnobotaniques en provenance du monde entier (ce sont des plantes natives d’un territoire qui sont importantes pour la culture et l’économie de population de ce territoire en particulier), des wadis (végétaux des vallées du désert) aujourd’hui en péril, mais qui représentera aussi un habitat adapté pour les oiseaux migrateurs et comportera des plantes médicinales.

Un grand nombre des herbes qui y seront plantées sont actuellement au cœur de recherches médicinales en cours et d’études, s’appuyant sur les connaissances de la communauté bédouine locale.

Elle déclare que le jardin devrait être ouvert au public l’année prochaine.

« Nous espérons faire beaucoup de plantations au cours du prochain mois et nous commençons à créer les chemins et à installer le système d’irrigation », ajoute-t-elle.

L’Institut Arava d’études environnementales au kibboutz Ketura, dans le sud d’Israël. (Autorisation)

Le projet a d’ores et déjà reçu le soutien de l’Autorité israélienne de la nature et des parcs – ce qui, espère Solowey, ouvrira la porte à des subventions gouvernementales.

Récemment, Solowey a été rejointe dans son initiative par Noach Marthinsen, 32 ans, chercheur dans le domaine de l’agriculture désertique, qui aspire à continuer le travail amorcé par Solowey et qui passe ses journées à tenter d’apprendre tout ce qui lui est possible d’apprendre auprès d’une femme qui est une encyclopédie vivante – et qui n’a pas encore retransmis tout le savoir qu’elle a accumulé dans un livre.

Marthinsen montre à la journaliste que je suis, avec beaucoup d’enthousiasme, l’espace de sable beige, presque vide, dans lequel le nouveau jardin – financé par l’ancien responsable du British council, Robin Twite, en hommage à feu son épouse, Sonia – verra le jour. Parmi les plantes déjà au sol, un figuier, plus connu sous son nom « d’arbre de Bohdi » – une espèce sous laquelle Bouddha, selon la légende, aurait eu l’illumination – et un arbre de Palo Verde, qui pousse dans les déserts nord-américains.

Noach Marthinsen à côté d’un Baume de Gilead au Kibboutz Ketura, dans le sud d’Israël, le 21 mars 2021. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

« Il ne sera pas seulement un réservoir en termes de matériel génétique », s’exclame Marthinsen, qui a posé ses valises au kibboutz avec sa fiancée et leur chien. « Ce jardin aura des vertus éducatives et de sensibilisation, il sera aussi un refuge pour la vie animale et ornithologique, avec un marécage pour les oiseaux ».

D’anciens arbres poussent de nouveaux fruits

Solowey, aux côtés de sa partenaire dans tout ce qui est médicinal, la docteure Sarah Sallon, gastroentérologue pédiatrique à la tête du Centre de recherche des médecines naturelles Louis L. Borick au sein de l’hôpital Hadassah de Jérusalem, est connue pour être parvenue à faire germer une graine de dattier vieille de 1 900 ans qui avait été découverte lors de fouilles réalisées à Masada, la forteresse qui surplombe la mer Morte – la plus ancienne graine jamais revenue à la vie.

Si Solowey prend en charge tout ce qui est directement relatif aux plantes, Sallon s’occupe des graines de palmier-dattier, elle organise les analyses génétiques et aide à faire publier les travaux scientifiques réalisés.

Le palmier-dattier Methuselah dans son enclos du kibboutz Ketura dans le sud d’Israël, le 21 mars 2021. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

La jeune pousse originale – qui porte le nom de Metsulah, le personnage biblique – est devenue un arbre immense et fier, installé à proximité du bureau de Solowey, qui s’enorgueillit de « ce grand garçon ». Il est le représentant d’une lignée de palmiers, longtemps disparue, qui s’épanouissaient à l’origine sur le sol israélien mais qui s’était éteinte il y a des siècles.

Les dattiers Medjool et Deglet Nour, populaires aujourd’hui, ont été introduits au sein de l’État juif depuis l’Irak et le Maroc par les Juifs, au début du siècle dernier. Les seules dattes cultivées à l’époque, déjà présentes sur le territoire, venaient de dattiers Sayer des Trucs ottomans, dont les plantations étaient limitées.

Lorsqu’il s’est avéré que Methuselah était un arbre mâle et qu’il ne donnerait donc pas de fruits, Solowey était retournée à la table de germination et elle avait planté 32 graines encore plus anciennes de la même espèce que Methuselah, qui devaient donner six jeunes arbrisseaux. Elle les avait baptisés Adam (qui est le nom de l’un de ses six fils), Jonah, Uriel, Boaz, Judith et Hannah.

Elaine Solowey, à gauche, et Sarah Sallon profitent des premières dattes de Judée à avoir été produites depuis plusieurs siècles au kibboutz Ketura, dans le sud d’Israël, le 7 septembre 2020. Hannah, l’arbre qui a donné le fruit, est en arrière-plan. (Crédit : Marcus Schonholz)

L’année dernière, le pollen de Methuselah a été utilisé pour fertiliser les fleurs de Hannah. Ce qui a donné 111 dattes.

« Elles sont de la taille des dattes Medjool, mais elles sont sèches et elles laissent un délicieux arrière-goût de miel », commente Solowey qui ajoute que « si elles avaient été exécrables, je ne sais pas ce que j’aurais fait ».

Le pollen du dattier Methuselah au kibboutz Ketura, dans le sud d’Israël, le 21 mars 2021. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Cette année, les fleurs de Hannah ont été saupoudrées du pollen d’Adam et de Jonah, et de celui de Methuselah. Les fruits – qui se développent à l’intérieur de petits sacs en papier de protection pour éloigner les oiseaux – devraient être prêts au mois de septembre.

L’examen de datation au carbone a finalement révélé que la graine dont est sortie Hannah était 175 ans plus vieille que celle qui a donné naissance à Methuselah, établissant un nouveau record. « Nous pensons que les graines remontaient à l’an 30 à 65 après l’ère commune et que la lignée de Hannah remonte à une datte qui avait été ramenée par les Juifs lors de l’exil de Babylone [en l’an 539 avant l’ère commune] ».

L’autre arbre femelle, Judith, se trouve encore dans la serre.

Devenue célèbre grâce à l’huile d’argan

En tant que directrice du Centre d’agriculture durable, Solowey s’est concentrée sur la nécessité de mettre en place une agriculture sur les sols secs, en développant des récoltes susceptibles de s’épanouir dans la plupart des secteurs se caractérisant par des ressources en eau limitées, assurant ainsi un revenu durable aux agriculteurs – malgré des conditions fragiles, des changements mineurs intervenant dans le climat peuvent transformer des terres autrefois arables en désert.

Il y a des zones arides dans le monde entier et les faits laissent penser qu’elles gagneront encore du terrain. La désertification est un problème environnemental majeur qui nuit à la productivité des terres et qui contribue à la pauvreté.

C’est ce travail qui l’a amenée, il y a 29 ans, à devenir la première personne à domestiquer l’arganier – dont la coque produit une huile vantée pour ses vertus sanitaires et qui est très recherchée par l’industrie cosmétique partout dans le monde. L’arganier ne nécessite qu’une fraction de l’eau indispensable à la culture des palmiers.

Solowey et son mari s’étaient rendus au Maroc pour obtenir leurs premières graines des mains de feu le roi Hassan lui-même.

Des Marocaines fabriquent de l’huile d’argan par la méthode traditionnelle. (Crédit : Chrumps, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Dans la vallée de Sousse, au sud-ouest du Maroc, les fruits des arganiers sauvages sont mangés par les chèvres et ensuite rassemblés à partir des excréments des animaux, après la digestion. Les coques sont alors pressées à la main pour extraire l’huile.

Les arbres sauvages sont génétiquement très divers et Solowey a pris soin de sélectionner les meilleurs spécimens pour produire une version domestiquée qui peut être utilisée pour la production commerciale de l’huile d’argan.

« Nous avons planté mille arbres sauvages, nous en avons obtenu une vingtaine environ de très bons pour cette région, puis nous en avons finalement gardé sept ou huit et nous les clonons », dit-elle, ajoutant que certaines pousses ont été cédées à la Faculté d’agriculture de l’Université hébraïque qui travaillera dessus. « Je donne des plants à tous ceux qui en demandent », poursuit-elle.

Des coques d’argan. (Crédit : luisapuccini, iStock by Getty Images)

Alors que la demande d’huile d’argan pure est élevée, et que des traitements mécaniques se sont substitués à la digestion de la chèvre, commercialiser le produit peut devenir production potentiellement une mine d’or. Le fils de Solowey, Nadav, a créé une usine de pressage d’huile d’argan au sein même du kibboutz, qui vend aujourd’hui divers produits.

Selon les études, cette huile a des vertus cardiovasculaires et médicinales ainsi que cosmétiques.

« Elle est bonne pour la peau et pour les cheveux et si vous en mangez [sous une forme rôtie], elle aide à faire baisser le cholestérol », explique Solowey.

Le fruit du Marula (Crédit : Ton Rulkens from Mozambique – Sclerocarya birrea – fruits Uploaded by JotaCartas, CC BY-SA 2.0, Wikimedia Commons)

Parmi les autres espèces prometteuses, le Sapindus mukorossi – l’arbre à savon – dont l’huile présente un potentiel si elle est utilisée comme lessive naturelle, et le marula, natif d’Afrique du sud et du Botswana, dont les fruits sont d’ores et déjà exploités pour la production d’huile et de liqueur. L’Azadirachta indica, un arbre médicinal déjà connu comme pesticide naturel, est cultivé en tant qu’arbre d’ombrage et le tamaris et le figuier étrangleur promettent de donner un fruit comestible à la croissance durable.

Solowey s’intéresse principalement aux arbres – mais elle est aussi très désireuse de domestiquer une variété d’arbustes locaux, notamment d’arbustes sauvages – absinthe de Judée ; espèces de lavandes et d’origans du désert ; l’Erodium crassifolium, qui produit des tubercules comestibles dans le désert ; une plante de la famille des verveines, Lipia Alba ; et de l’herbe de la pampa, cette dernière se réduisant, dans la nature, à seulement quelques spécimens.

Erodium crassifolium. (Crédit : Eitan Ferman, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Elle a pris, cette année, sa retraite d’enseignante – ce qui signifie qu’elle va avoir plus de temps à consacrer à ces projets et peut-être même plus le temps de voyager pour découvrir de nouvelles choses. Elle rêve d’aller à Oman pour voir des arbres à encens sauvages, et d’aller sur l’île de Socotra, au Yémen, qui accueille de nombreuses espèces de plantes qui n’existent nulle par ailleurs dans le monde.

« J’ai donné des cours [à l’Institut Arave] pendant 50 semestres, ce qui me paraît être une punition suffisante », dit-elle en riant. « Aujourd’hui, je suis émérite. »

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