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Le tombeau du prophète juif Nahum à  Alqosh, en Irak. (Crédit : CC BY-SA, Chaldean/Wikipedia)
Le tombeau du prophète juif Nahum à Alqosh, en Irak. (Crédit : CC BY-SA, Chaldean/Wikipedia)

La restauration du Tombeau de Nahum, la résurrection du passé juif du Kurdistan

Avec l’armée de l’État islamique à proximité, deux ingénieurs et la cheffe d’une organisation ont audacieusement reconstruit l’ancien sanctuaire du prophète biblique

Une journée de printemps, au mois d’avril 2017, deux jeeps, aux vitres teintées, avaient parcouru une route sablonneuse du Kurdistan irakien, dans la direction du village chrétien d’Alqosh.

Dans les véhicules, deux ingénieurs israéliens – un par voiture pour des raisons de sécurité. Ils étaient entrés dans le pays en possession du seul passeport qu’ils détenaient, le passeport israélien, pour prendre part à une mission de restauration extraordinaire.

Les deux hommes, Yaakov Schaffer et Meir Ronen, avaient regardé au bord de la route, à travers les fenêtres opaques, les ruines issues des destructions entraînées par presque deux décennies de guerre. A 25 kilomètres environ, les combattants de l’État islamique étaient en train d’affronter l’armée irakienne.

Les jeeps s’étaient arrêtées en approchant du village et Shaffer et Ronen en étaient sortis, accompagnés par leurs gardes du corps kurdes. A pied, ils étaient allés jusqu’à la petite localité et ils s’étaient dirigés directement vers le site antique qui était situé au nord de la vieille ville, ce site qui, selon la tradition, accueille le tombeau de Nahum, le prophète de l’Ancien testament.

Pendant des décennies, la population d’Alqosh, composée de chrétiens de l’église catholique chaldéenne, ont protégé ce tombeau qui était autrefois vénéré par les Juifs locaux en tant que sépulture de Nahum d’Elkosh. Mais ce jour-là, le regard des ingénieurs s’était posé sur une structure croulante. Le toit s’était aussi effondré.

« Les murs et les piliers étaient cassés, tout s’effondrait. On avait l’impression que tout le bâtiment allait tomber d’une minute à l’autre », se souvient Adam Tiffen, un entrepreneur américain et administrateur de projet qui s’était rendu sur le site un an auparavant, et qui se trouvait ce jour-là en compagnie des Israéliens.

Les trois hommes étaient entrés. Commençant à examiner la structure, ils avaient envisagé les options possibles pour sauver ce tombeau antique.

Yaacov Schaffer, à gauche et Meir Ronen à Alqosh, en Irak, en 2017. (Autorisation: Yaacov Schaffer)

Schaffer et Ronen sont des experts de la restauration des synagogues, fussent-elles de l’antiquité. Schaffer a occupé des postes à responsabilité au sein de l’Autorité israélienne des antiquités et il s’est associé dorénavant à Ronen pour trouver des solutions d’ingénierie pour restaurer au mieux les anciens lieux de culte juifs.

Tiffen, de son côté, avait été là en tant que bénévole pour l’organisation ARCH (Alliance pour la restauration du patrimoine culturel). Tiffen et la présidente de l’ARCH, sa patronne, étaient venus sur le site en 2016 et ils avaient pris la décision de restaurer le Tombeau de Nahum et une synagogue adjacente, dans ce secteur situé au cœur d’un Irak ravagé par la guerre.

« Pendant des milliers d’années, l’histoire du peuple juif a été intrinsèquement mêlée au tissu culturel de la région. Au cours des dernières décennies, ce lien fondamental a été effacé par le biais de destructions complètement délibérées ou par négligence pure et simple », explique Tiffen au ToI.

« Et c’est arrivé à un tel point que même si l’exode des Juifs fait partie de la mémoire vivante, il ne reste presque aucune trace de la vie vibrante et pérenne de l’histoire juive dans la région. Si nous n’avions rien fait pour préserver ce qui reste, cette histoire, la connaissance de la vie juive dans la région auraient complètement disparu ».

En Irak et encore en Israël

Seize ans plus tôt, Tiffen, qui était alors un jeune avocat de 25 ans et un cadet du Corps de formation d’officiers de réserve (ROTC), avait observé ces 19 terroristes qui avaient planté un poignard dans le cœur de l’Amérique – ce qui l’avait décidé à se porter volontaire pour des missions de combat au sein de la Garde nationale du Maryland. Officier, il avait dirigé 40 soldats stationnés à Saba al-Bor, une petite ville située aux abords de Bagdad.

Quand il se trouvait en Irak, Tiffen avait décidé de raconter son expérience sur un blog – un média qui, à ce moment-là, était presque inconnu. Ses récits provenant du cœur de la guerre en Irak avaient attiré l’attention – le Washington Post lui avait même consacré un portrait. En 2007, alors qu’il était un officier juif avec des dizaines de soldats placés sous son commandement, il avait accordé une interview au journaliste que je suis – j’étais alors correspondant à Washington du journal israélien Maariv.

Après, il devait retourner en Irak pour des déplacements de six mois à un certain nombre de reprises. Là-bas, tout en esquivant les mines explosives qui avaient rendu ces années si dangereuses, il avait assisté à la destruction implacable du pays.

Adam Tiffen aux abords du tombeau de Nahum à Alqosh, en Irak, en janvier 2018. (Autorisation : Ihsan Totency)

En 2018 à Tel Aviv, Tiffen avait confié à ce journaliste, qui lui avait promis le secret, la manière dont il tentait de lancer un projet de restauration d’un tombeau en Irak qui, avait-il noté, était le lieu de sépulture du prophète Nahum.

« Pas un mot là-dessus jusqu’à la fin du projet », m’avait-il dit.

Voilà aujourd’hui cette histoire, racontée pour la toute première fois. C’est notamment l’histoire d’Israéliens entrés en douce en Irak pour évaluer les dégâts essuyés par le toit du tombeau et pour déterminer la meilleure façon de le restaurer. C’est aussi l’histoire d’un appel à l’aide lancé en direction de la communauté juive kurde et de ses connaissances profondes, avec l’implication du doyen informel de la communauté, Mordechai Zaken, érudit et déterminant quand il a fallu planifier la restauration du tombeau. Il s’est éteint il y a quelques mois.

Il y a également les habitants d’Alqosh, qui avaient protégé la tombe après que les Juifs de la région ont fui les pogroms qui ont suivi la création de l’État d’Israël, ainsi que les bienfaiteurs modernes du sanctuaire : un petit groupe de donateurs, dont des sociétés pétrolières et énergétiques de Norvège, le gouvernement kurde local, l’ambassade américaine en Irak et quelques donateurs privés qui ont levé 2 millions de dollars.

Derrière tout cela se trouvait ARCH, une organisation à but non lucratif créée par Cheryl Benard, une experte en sécurité nationale et en efforts de reconstruction d’après-guerre. Benard, dont le mari Zalmay Khalilzad a pris la tête des initiatives diplomatiques américaines en Afghanistan et en Irak, a toujours été impressionnée lors de ses voyages à travers le monde par la résilience et la créativité des individus et des groupes essayant de sauvegarder leurs trésors nationaux, même dans les circonstances les plus difficiles.

Le tombeau de Nahum avant sa reconstruction en 2017. (Autorisation : Adam Tiffen)

L’implication de Tiffen aux côtés de l’ARCH s’était faite naturellement lors de son séjour en Irak. Et lorsque le groupe avait décidé d’entreprendre la restauration, il était devenu la personnalité déterminante pour le projet.

Sa première rencontre avec la tombe, en 2016, avait été un mélange de surprise et de crève-cœur. « J’ai été ébloui par sa beauté et ses dizaines d’inscriptions en hébreu sur les murs », a-t-il rappelé plus tard à ToI. « J’ai également été choqué par son état épouvantable, avec plusieurs parties du toit effondrées et les monticules de décombres qui entouraient la tombe. »

Photo montage du tombeau de Nahum avant/après sa reconstruction. (Autorisation : Adam Tiffen)

L’un des défis était de trouver des fonds, ce qui était particulièrement difficile compte tenu du fait qu’il s’agissait d’un projet sensible et qu’il ne pouvait pas être rendu public. ARCH n’avait jamais entrepris un projet de cette ampleur. Ses déclarations de revenus des années précédant le projet de restauration de cette tombe montrent des revenus et des dépenses annuels de dizaines de milliers de dollars.

« Nous avons contacté sans succès la communauté juive, notamment plusieurs Juifs d’origine irakienne et kurde. Nous n’avons pas été en mesure de collecter des fonds nécessaires auprès de cette communauté », a déclaré Tiffen. « Pour la plupart, tous les gens à qui nous nous sommes adressés pensaient que nous étions un peu fous. »

« Nous essayions de restaurer une ancienne synagogue juive, dans une ville chrétienne, sous un gouvernement islamique, dans un territoire contesté, à 15 kilomètres des lignes de front avec ISIS. D’autant plus que l’État islamique avait récemment tenté d’attaquer la ville. La plupart des gens nous souhaitaient bonne chance mais n’étaient pas très enthousiastes à l’idée de soutenir le projet », a-t-il ajouté.

Un avion arrive à l’aéroport de Lod transportant des immigrants juifs d’Irak et du Kurdistan via Téhéran, au mois de mai 1951. (Crédit : GPO)

Finalement, le gouvernement américain avait injecté un milliard de dollars dans le projet et d’autres avaient suivi, dont les gouvernements kurde et tchèque. Parmi ces soutiens, le président kurde Nechirvan Barzani.

Il avait aussi fallu résoudre une autre difficulté : celle de trouver des personnes qui seraient à la fois expertes dans la restauration d’œuvres d’art, comme la compagnie tchèque GEMA ART qui avait finalement obtenu le contrat pour mener l’ouvrage à bien, mais aussi des spécialistes du patrimoine et des antiquités juives et qui accepteraient de venir sur le site.

Et qui accepteraient, bien sûr – ce qui n’était pas une mince affaire – d’entreprendre un projet de restauration d’un sanctuaire juif dans un pays d’où les Juifs sont pratiquement absents, un pays anéanti par des décennies de guerre et placé sous la menace d’un groupe terroriste assoiffé de sang qui avait déjà dévasté tout le territoire, anéantissant allègrement tous les trésors culturels de l’Irak – des pertes pour l’Humanité toute entière.

Des gens fouillent les décombres de la mosquée du prophète Younès, qui a été détruite à Mossoul, le 24 juillet 2014. (Crédit : AP)

Mais, selon Tiffen, le tombeau était particulier. Pendant des générations, il était parvenu à ne pas être transformé en église ou en mosquée et, à une période plus récente, il avait été également épargné par l’État islamique – qui n’avait pas montré autant de tact à l’égard du tombeau voisin de Nabi Younus, où, selon la tradition, reposait la dépouille du prophète Jonas, ou d’un tombeau de Mossoul vénéré par certains comme étant la sépulture du Daniel de la bible.

« La synagogue était un rappel à la fois beau et concret du lien entretenu entre le peuple juif avec cette terre et de la coexistence qui a prévalu dans la région entre les chrétiens, les musulmans et les yézidis pendant plus d’un millénaire », explique Tiffen.

« En voyant les récentes violences sectaires et les attaques de l’État islamique contre les minorités religieuses comme les chrétiens et les yézidis, nous avons également été amenés à considérer ce travail de restauration comme un symbole d’espoir, un souvenir de l’histoire partagée et des croyances qui nous sont communes », ajoute-t-il. « Les Juifs, les chrétiens et les musulmans ont coexisté dans cette région pendant des centaines ou des milliers d’années. Peut-être pas de manière parfaite, mais en affichant un certain niveau de tolérance et d’acceptation qu’il ne faut pas oublier ».

Depuis Israël, avec des bénédictions

Pendant un voyage au sein de l’État juif, en 2017, Tiffen avait rencontré par le biais d’un ami Yaacov Schaffer, expert de la restauration des synagogues antiques.

Tiffen – qui s’était relaxé après sa première visite en Irak en séjournant brièvement dans une yeshiva de Jérusalem – avait alors pensé qu’il était important que le projet bénéficie d’une contribution juive et rabbinique. Il devait plus tard recevoir la bénédiction de l’ancien Grand rabbin séfarade d’Israël, Rabbi Shlomo Amar, qui devait lui donner, ainsi qu’aux ingénieurs, des conseils halakhiques – relatifs à la loi juive – concernant les travaux menés sur un lieu saint.

« C’était important d’obtenir la bénédiction d’une autorité rabbinique significative pour cette initiative de restauration que nous avions prévue », s’exclame Tiffen. « Après avoir présenté le projet à Rabbi Amar, il nous a donné sa bénédiction et des conseils – notamment celui que nous ne devions pas toucher ou bouger le tombeau lui-même ».

Rabbi Shlomo Amar, à droite, donne sa bénédiction à Adam Tiffen en Israël, en mai 2018. (Autorisation : Yehuda Ben-Yosef)

Schaffer qui, à l’époque, avait été dans sa carrière à la tête du département de conservation au sein de l’Autorité israélienne des antiquités, avait immédiatement fait part de son enthousiasme à l’idée de rejoindre le projet, émettant néanmoins une réserve : « Je leur ai dit d’emblée que j’étais prêt à aller en Irak, à une seule condition : celle que mon partenaire, Meir Ronen, vienne avec nous ».

« Certaines personnes ont pu me demander si mon épouse avait pu tenter d’utiliser son droit de veto contre ce voyage mais, en fait, elle a voulu se joindre à nous », confie Schaffer récemment au Times of Israel. « Il nous est apparu clairement qu’il fallait qu’on le fasse et on l’a fait totalement bénévolement, sans rien toucher pour le voyage ou pour le travail que nous avons abattu là-bas ».

Si la volonté était bien là, restait le problème de parvenir à pénétrer sur le territoire irakien. Tandis que certains Israéliens peuvent se rendre au Kurdistan, entrer en Irak nécessite habituellement de présenter un passeport d’un autre pays.

Les autorités kurdes avaient accepté de faire venir les Israéliens qui avaient aussi profité du soutien enthousiaste et d’une autorisation spéciale délivrée par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Aryeh Deri (l’État juif interdit à ses citoyens d’aller en Irak, pays ennemi d’Israël). Si Schaffer raconte le voyage en Irak avec moults détails, Tiffen demande qu’aucune précision ne soit publiée sur la manière dont le groupe est entré dans le pays et dont l’équipe s’est rendue à Alqosh, craignant de mettre en péril de futures opérations.

Une fois arrivés à Alqosh, les deux ingénieurs avaient visité le sanctuaire en ruines et ils s’étaient mis au travail en établissant d’abord un plan de restauration, ce qui leur avait pris plusieurs jours. Pendant ce temps, ils avaient été hébergés par un prêtre chaldéen dans une chambre d’hôtes affiliée au monastère Rabban Hermizd, l’hôtel le plus proche se situant à plus d’une heure de voiture.

Le deuxième jour, le groupe était allé visiter la ville et ses environs, se rapprochant de Mossoul où venait de se terminer une importante bataille pour reprendre la ville qui se trouvait aux mains de l’État islamique.

Sheryl Benard, devant, au centre, avec des bénévoles de l’ARCH, des Irakiens et des peshmergas kurdes à Batnaya, en Irak, peu après la reprise de la ville de l’État islamique, en avril 2017. Derrière se trouvent, de droite à gauche, Yaakov Schaffer, Meir Ronen et Adam Tiffen. (Autorisation : Cheryl Benard)

« Je ne vais pas vous dire que je n’avais pas peur mais j’ai su dépasser cette crainte. C’était effrayant de voir toutes ces villes en ruines autour de nous. Elles avaient été détruites par l’État islamique ou par les bombes américaines », se souvient Schaffer. « Ce secteur était important pour les yézidis et pour les catholiques chaldéens ».

Il était également important pour les Juifs.

Dévasté

« PROCLAMATION sur Ninive », dit la première phrase du livre de Nahum. « Livre de la vision de Nahoum, du village d’Elkosh ».

Le livre de Nahum, septième des douze livres des petits prophètes dans la Bible, raconte la destruction de la grande capitale assyrienne de Ninive, située aux abords de la Mossoul contemporaine, un événement probablement survenu aux abords de l’an 612 avant l’ère commune. « Tous ceux qui te verront s’enfuiront en disant : ‘Ninive est dévastée ! Qui la plaindra ? Où donc te trouver des consolateurs ? »

Peu de choses sont connues au sujet de Nahum qui aurait vécu au 7e siècle avant l’ère commune et dont la famille pourrait être venue depuis l’Assyrie avec les tribus israélites en exil.

Iconographie orthodoxe russe du prophète Nahum, 18è siècle (Crédit :Iconostasis of Transfiguration Church, Kizhi Monastery, Karelia, Russia)

Tandis que certains spécialistes placent la ville d’Elkosh de Nahum en Galilée, d’autres désignent plutôt la ville assyrienne d’Alqosh. Pendant des siècles, sinon des millénaires, les Juifs du secteur ont considéré le sanctuaire d’Alqosh comme étant le tombeau de Nahum et ils ont construit une synagogue autour pour accueillir les nombreux pèlerins venus se recueillir.

« Ce qui est important ici, c’est cette croyance de très longue date, depuis plus de 2 000 ans, que c’est le tombeau de Nahum. Si pendant 2 000 ans les gens ont pensé, les gens ont cru que c’est là que le prophète avait été inhumé, c’est que cette structure était d’une grande importance », explique Schaffer.

Personne ne sait quand la synagogue a été construite mais Schaffer note que le bâtiment rappelle la période du roi Hérode, et il la compare à une version miniature du Second Temple de Jérusalem. Mais l’architecture présente également des indices révélateurs.

« Toute ma vie, j’ai été impliqué dans les antiquités, dans l’histoire et dans la Bible », indique Schaffer. « C’est une synagogue qui se trouve ici depuis le Moyen-Âge au moins. Je peux le voir par sa structure, avec ses voûtes et la forme du dôme ».

« Sur les piliers environnants, nous avons vu des inscriptions en hébreu », ajoute-t-il. « Certaines sont en hébreu, d’autres en lettres d’imprimerie dans une langue qui s’inspire de l’arabe et de l’hébreu. »

Meir Ronen inspecte des inscriptions en hébreu sur un pilier du tombeau de Nahum, en Irak, en 2017. (Autorisation : Yaacov Schaffer)

Dans les années 1950, alors que les familles juives fuyaient l’Irak, les Juifs d’Alqosh avaient demandé à la famille Shajah de sauvegarder le tombeau. Ce qu’elle a fait jusqu’à présent, nettoyant et préservant le bâtiment en plus d’en contrôler l’accès.

Quand l’État islamique avait lancé sa campagne de terreur et de destruction dans la région, un grand nombre de personnes avaient eu peur que cela ne soit qu’une question de temps avant que l’organisation terroriste ne vienne à Alqosh, détruisant le sanctuaire et le monastère Rabban Hormizd, vieux de 1 400 ans.

Mais le groupe n’était jamais arrivé jusqu’à la ville qui est nichée aux contreforts des montagnes de Zagros, à environ 40 kilomètres au nord de Mossoul, et le sanctuaire a échappé aux destructions irréversibles qui ont été infligées à d’autres tombeaux vénérés par les Juifs en Irak.

Les forces irakiennes soutenues par des membres des Hashed al-Shaabi (unités de mobilisation populaire) dans le désert occidental de la région d’al-Hadar, dans le nord du pays, à 105 kilomètres de Mossoul, le 23 novembre 2017. (Crédit : AFP/Stringer)

Mais ce que les terroristes de l’État islamique ont été dans l’incapacité de faire, le temps et la négligence l’avaient déjà fait.

Au moment où le groupe était arrivé là, en 2017, un grand nombre des salles de la synagogue étaient déjà complètement détruites et un toit qui avait été construit dans les années 1970 pour protéger la structure s’était effondré, causant encore davantage de dommages.

Le tombeau de Nahum tel qu’il était avant sa reconstruction en 2017. (Autorisation : Adam Tiffen)

« Il n’y a pas eu de dégâts commis par l’État islamique mais le sanctuaire était complètement négligé, à l’abandon, l’endroit était dans un sale état », se souvient Ronen, l’autre ingénieur israélien. « La première étape, ça a été de se convaincre que l’ensemble pourrait être effectivement restauré ».

Le rapport établi par Schaffer et Ronen l’établissait clairement : Si aucun travail n’était pas immédiatement effectué dans le but de stabiliser la structure, le vent et la pluie entraînerait son effondrement complet dans les mois suivants.

« Nous avons recommandé de construire une structure carrée au-dessus du tombeau, dominée par un dôme », raconte Schaffer.

Et au cours des six mois suivants, les équipes ont œuvré à stabiliser la structure et à empêcher le toit de s’effondrer avant de se lancer dans le projet plus large de restauration de tout le bâtiment qui accueillait la synagogue – un ouvrage confié à la firme tchèque GEMA ART International. Cette entreprise, spécialiste de la reconstruction des sites religieux et antiques, avait d’ores et déjà été impliquée dans un certain nombre de projets au Kurdistan et notamment dans la restauration de la citadelle d’Erbil, en 2017.

Les travaux de reconstruction entrepris au tombeau de Nahum en 2018. (Autorisation : Adam Tiffen)

Ronen note que le travail de reconstruction devait être planifié sans recourir au béton et à l’acier. « La structure devait être avant tout stabilisée avant d’être reconstruite en utilisant la langue de la structure existante », dit-il.

« Le travail de restauration en lui-même a été planifié en fonction de l’endroit où se trouvaient les arches, qui suivaient la structure des fondations », ajoute-t-il. « Ce n’était finalement pas très compliqué parce que c’est un type de construction qu’on voit souvent ; il est familier. Il a été facile de reconstituer intellectuellement ce qu’était la structure originale, ce site n’ayant connu aucun travail de restauration depuis des siècles ».

Le tombeau reconstruit de Nahum (Autorisation : Adam Tiffen)

Tiffen remarque qu’il a fait découvrir les travaux de restauration à l’ambassadeur américain en Irak au mois de janvier 2020, prévoyant de terminer l’ouvrage à la fin du printemps, à temps pour la fête juive qui est traditionnellement associée aux importants pèlerinages réalisés dans les tombeaux.

« Nous étions sur le point de terminer les travaux à temps pour Shavuot en 2020, mais tout s’est arrêté à cause de la pandémie », déclare-t-il. « C’est déjà complètement incroyable de savoir que cette initiative toute entière, malgré les défis qui se présentaient, aurait pu se terminer à temps et sans dépassement du budget s’il n’y avait pas eu la COVID-19 ».

Finalement, les travaux de restauration se sont terminés au printemps 2021.

Benard explique que ce projet a été « le plus satisfaisant » qu’elle n’ait jamais fait parce qu’il a pu bénéficier à la communauté au sens large en plus de préserver le patrimoine juif. Elle note que l’ARCH travaille actuellement sur d’autres projets en Irak et même en Afghanistan.

Cheryl Benard, à gauche, parle avec des membres de la communauté juive turque en Israël, en 2018. (Autorisation)

« C’était dur pour eux d’aller voir ces ruines d’un bâtiment si ancien chaque jour, un bâtiment qui a fait partie de l’identité de la ville pendant des centaines d’années, placé au beau milieu de la ville », dit-elle. « Quand nous avons commencé, ils ont pensé qu’on ne ferait que passer et qu’ils ne nous reverraient plus. Mais les travaux ont été menés à bien ».

« Un rappel tangible »

En étudiant le sanctuaire, Schaffer a remarqué une opportunité de peut-être dissiper un mystère de longue haleine.

En 1891, le géographe français Vital Quint avait affirmé que huit ans auparavant, les ossements du prophète Nahum avaient été déplacés dans une église chrétienne sans que les Juifs ne le remarquent. Il avait déclaré que ces derniers priaient devant une tombe vide et, bien que son récit ait été hautement contesté, le mythe avait, d’une certaine manière, persisté.

« Les chrétiens disent qu’il y avait eu des craintes, à un moment donné, que les Juifs qui quittaient l’endroit n’emportent avec eux les ossements de Nahum et les chrétiens les auraient donc pris et ils les auraient enterrés dans l’église », indique Schaffer.

Si Schaffer n’a pas ouvert l’ancien tombeau pour y chercher des ossements, il a réfléchi toutefois à ramasser un éclat de bois du tombeau pour le soumettre à un test ADN.

« Mon objectif était d’analyser le morceau de bois et de donner une date approximative », dit-il, notant des similarités avec d’autres sanctuaires en Irak qui auraient appartenu à des prophètes bibliques et qui ont été depuis détruits par l’EI.

Finalement, Schaffer n’a pas fait ce qu’il avait prévu de faire et GEMA a construit une cage en bois à placer sur le tombeau pour le protéger pendant les travaux de restauration.

« Je me soumets à la loi », s’exclame-t-il. « Même si cela n’aurait en aucun cas porté préjudice à la structure si j’avais prélevé un morceau, j’ai eu peur que cela soit considéré comme un vol d’antiquités – ce qui est strictement interdit. Ronen était d’accord avec moi là-dessus ».

« L’importance de l’endroit ici, est culturelle. Et il est important non seulement pour les Juifs mais aussi pour les chrétiens », renchérit Ronen. « Nous avons été étonnés de voir comment les chrétiens locaux ont gardé le tombeau pendant des générations ».

Benard, la dirigeante de l’ARCH, se souvient que pendant les travaux de restauration, les locaux qui se souvenaient des Juifs de la ville demandaient s’ils reviendraient ici pour reconstruire le sanctuaire – sans appréhension aucune et même avec une certaine impatience.

« Ils nous ont parlé de ça avec amitié, de manière positive et accueillante », déclare-t-elle. « C’est important de comprendre que dans certaines communautés, ces Juifs qu’ils côtoyaient leur manquent et qu’ils s’en rappellent avec affection, en espérant qu’ils reviennent un jour. »

Le chargé d’affaires américain en Irak Joey Hood, au centre, visite le tombeau de Nahum dans le nord de l’Irak, le 26 avril 2019. (Autorisation/US Consulate General in Erbil)

Même si la communauté juive d’origine kurde en Israël ne devrait pas repartir pour Alqosh, un grand nombre de ses membres entretient encore un lien fort avec la ville.

En préparant les travaux de reconstruction, Tiffen et Benard ont fait plusieurs voyages au sein de l’État juif pour y rencontrer des membres de la communauté, notamment ses leaders comme Yehuda Ben Yosef et Zaken, le spécialiste.

« Nous avons voulu capturer ce patrimoine culturel intangible – les histoires et les légendes des membres de la communauté et, dans l’idéal, nous avons voulu aussi rencontrer des personnes qui se souvenaient d’avoir visité la synagogue quand elles étaient jeunes », note-t-il.

Des écrits en hébreu sur le tombeau du prophète Nahum, au Kurdistan, en Irak. (Crédit : Times of Israel/Lazar Berman)

« Pour les Juifs, ce tombeau restauré est un rappel tangible de leur lien à cette terre, et la synagogue qui a été reconstruite pourra aider à éduquer les générations futures sur les diversités historique, culturelle et religieuse de la région », ajoute-t-il.

Aujourd’hui, le tombeau est ouvert aux visiteurs – même s’il est difficile de dire si les Israéliens y sont les bienvenus.

« Je ne peux pas vous dire si cela va pouvoir se faire aujourd’hui. Le secteur est dangereux pour les Israéliens », répond Tiffen alors qu’il lui est demandé si les Israéliens pourront se rendre au sanctuaire en pèlerinage. « Notre espoir, c’est que la synagogue restaurée puisse devenir un symbole d’espoir dans la région et un rappel non pas de ce qui a été seulement, mais aussi de ce qui pourrait encore être à l’avenir ».

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