La Turquie a arrêté neuf Israéliens lors du démantèlement d’un vaste réseau de fraude

Selon les autorités, ce réseau aurait utilisé des centres d'appels multilingues, de faux rapports de bénéfices et des portefeuilles crypto à l'étranger pour escroquer des victimes dans le monde entier ; plus de 200 personnes ont été arrêtées

Des policiers turcs à Istanbul en 2018. (Crédit : Ozan Kose/AFP)

Neuf Israéliens ont été arrêtés en Turquie, ont rapporté samedi les médias locaux. Les autorités ont déclaré avoir démantelé un réseau international de fraude à l’investissement lié à Israël, dont les membres sont accusés d’avoir dérobé quelque 266 millions de dollars à des victimes en Europe, en Asie et en Afrique.

L’enquête a ciblé 42 centres d’appels gérés par 28 entreprises et impliquant 239 suspects, a indiqué le ministre turc de la Justice, Akin Gurlek, dans un message publié sur le réseau social X.

Des perquisitions ont été menées à Istanbul et dans la province de Mugla, au sud-ouest du pays, en coordination avec l’Organisation nationale du renseignement turque, la police et Interpol, a-t-il ajouté.

Des perquisitions simultanées ont été menées dans 286 lieux à Istanbul et à Mugla dès 5 heures du matin, a précisé Gurlek.

Selon la chaîne israélienne N12, les Israéliens interpellés lors de cette opération travaillaient dans ces centres d’appels.

De son côté, le ministère des Affaires étrangères israélien a déclaré avoir été informé hier de ces arrestations. Il a dit qu’il « s’efforce actuellement de garantir la protection des droits de ces citoyens ».

Selon Gurlek, les enquêteurs ont établi que les propriétaires et les bénéficiaires finaux des sociétés visées par l’enquête étaient majoritairement des personnes ayant des liens avec Israël.

Le site d’informationn Middle East Eye a rapporté que les autorités turques avaient identifié l’un des cerveaux présumés comme étant un citoyen israélien également titulaire d’un passeport portugais.

Gurlek a fait savoir que les analyses menées par le Conseil turc d’enquête sur les crimes financiers (MASAK), les conclusions des services de renseignement et des unités de police, ainsi que les centaines de plaintes de victimes obtenues par l’intermédiaire d’Interpol, avaient permis de mettre au jour « une structure de fraude organisée ciblant différents pays ».


Des responsables turcs ont déclaré au site Middle East Eye que cette opération était liée à un réseau criminel international qu’ils ont décrit comme un « empire de l’escroquerie », actif depuis plusieurs années dans de nombreux pays et qui a récemment fait l’objet d’une enquête menée par l’Organized Crime and Corruption Reporting Project.

Comment fonctionnait cette escroquerie présumée

Selon Gurlek, le réseau attirait ses victimes par le biais de publicités en ligne et sur les réseaux sociaux proposant des investissements prétendument lucratifs sur le marché des changes et dans les cryptomonnaies, puis désignait des représentants multilingues du service client pour communiquer avec elles.

Dès que les victimes commençaient à investir, les plateformes, contrôlées par les opérateurs présumés, affichaient des bénéfices fictifs, pour les pousser à déposer des fonds supplémentaires, a ajouté Gurlek.

Lorsque les clients tentaient de retirer leur argent, a précisé Gurlek, leurs interlocuteurs leur demandaient d’effectuer des versements supplémentaires sous divers prétextes, notamment un « gel de compte » ou des « taxes ». L’argent déposé par les victimes aurait ensuite été transféré vers des comptes bancaires à l’étranger et des portefeuilles de cryptomonnaies.

Middle East Eye a rapporté que les victimes avaient perdu entre 10 000 et plusieurs centaines de milliers de dollars chacune. L’opération présumée ciblait des personnes à travers l’Europe, l’Extrême-Orient et l’Afrique.

D’après Gurlek, les enquêteurs ont recensé près de 13 milliards de livres turques de transactions sur deux ans.

Fausses identités, détecteurs de mensonges et interdiction de l’hébreu

Des responsables turcs au fait de l’enquête ont déclaré à Middle East Eye que certains réseaux basés en Israël avaient délocalisé leurs opérations en Turquie afin d’échapper à la vigilance des autorités, cherchant vraisemblablement à profiter de la dégradation des relations entre Ankara et Jérusalem.

Selon les responsables qui se sont entretenus avec Middle East Eye, les opérateurs utilisaient des sociétés écrans faisant office de centres d’appels. Ils embauchaient des employés parlant notamment le français, l’espagnol, le japonais et l’hindi.

Un homme saisit les informations d’une carte bancaire sur un ordinateur portable (Crédit : Poike ; iStock by Getty Images)

Les employés se voyaient attribuer des rôles tels que « agents de conversion » et « agents de fidélisation », ont indiqué ces responsables.

Un responsable turc a confié à Middle East Eye que les nouvelles recrues suivaient une semaine de formation, au cours de laquelle on leur attribuait des pseudonymes et on leur demandait d’inventer des parcours personnels susceptibles de gagner la confiance des victimes. Certains employés auraient reçu pour consigne de prétendre posséder des qualifications telles qu’un diplôme de l’université d’Oxford.

Le responsable a indiqué à Middle East Eye que les recrues étaient également soumises à des tests polygraphiques avant de commencer, cela pour s’assurer qu’elles n’avaient aucun lien avec les forces de l’ordre.

« Il était interdit de parler hébreu au bureau », a précisé le responsable à Middle East Eye, ajoutant que « les appelants se présentaient comme les représentants de plateformes d’investissement aux noms fréquemment modifiés par les organisateurs israéliens ».

Et d’ajouter : « L’une des règles les plus strictes appliquées au sein du réseau aurait été que les citoyens israéliens ne devaient pas être ciblés. »

La chaîne N12 a quant à elle fait état d’une restriction supplémentaire, indiquant que l’organisation évitait délibérément de cibler à la fois les citoyens israéliens et américains. Elle sélectionnait plutôt ses victimes dans des pays tels que la Malaisie, les Émirats arabes unis, la Russie, Singapour, la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie, l’Irlande, la Chine, la Suisse, la Belgique, la Suède et la Corée du Sud.

Les enquêtes précédentes sur des réseaux similaires

De nombreux fraudeurs de ce type étaient basés en Israël avant que Jérusalem n’interdise l’ensemble du secteur des options binaires par une loi adoptée par la Knesset en octobre 2017, en grande partie à la suite d’informations publiées par le Times of Israel.

Ce secteur, qui employait des milliers d’Israéliens, aurait détourné des milliards de dollars au détriment de victimes du monde entier sur une période de dix ans, sans aucune intervention, ou presque, des forces de l’ordre. De nombreux anciens acteurs du secteur des options binaires se sont alors tournés vers d’autres produits financiers, notamment les offres initiales de jetons (ICO). D’autres ont délocalisé leurs activités vers d’autres pays, tels que Chypre ou la Turquie.

Une option binaire est un contrat d’option dont le gain dépend du cours d’un autre actif, comme l’or, le blé ou les actions Apple. Si les détenteurs de ces options réussissent à prédire correctement la direction prise par le cours au moment de l’échéance, ils gagnent une somme prédéterminée. Dans le cas contraire, ils perdent l’argent « investi » dans une transaction donnée.

Dans le cas du secteur israélien des options binaires, les sociétés proposant ces contrats étaient en grande partie frauduleuses. Elles ont berné des victimes dans le monde entier en leur faisant croire qu’elles investissaient avec succès et qu’elles gagnaient de l’argent, les encourageant à déposer des sommes de plus en plus importantes sur leurs comptes, jusqu’à finalement couper tout contact avec l’investisseur et disparaître avec la totalité ou la majeure partie de leur argent.

Certains opérateurs ont par la suite délocalisé leurs activités à l’étranger. D’autres se sont tournés vers d’autres formes de fraude à l’investissement en ligne. En 2020, un consortium de plus de 20 organes de presse, dont le Times of Israel, a mis au jour un centre d’appels géré par des Israéliens à Kiev dont les employés auraient persuadé des investisseurs lambda de placer leur argent dans des cryptomonnaies et des actions, avant que tout ou partie de leurs fonds ne disparaisse.

Le haut du site internet du FBI, dominé par un avertissement sur la fraude aux options binaires, le 15 mars 2017. (Crédit : capture d’écran FBI)

Gurlek a affirmé que les autorités turques poursuivront sans relâche les organisations internationales qui utilisent la technologie et le système financier à des fins frauduleuses.

« Notre lutte contre les structures organisées qui s’attaquent au fruit du travail et aux économies des citoyens à coups de fausses promesses d’investissement, et qui exploitent la technologie et le système financier international comme autant d’instruments de crime, se poursuivra sans concession », a-t-il souligné.

L’enquête est toujours en cours.

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