Analysis

La victoire écrasante des démocrates aux élections de mi-mandat banalise l’anti-sionisme au sein du parti

Les nouveaux membres du Congrès maintiendront la pression sur Israël et ses défenseurs et poursuivront leur politique anti-israélienne, malgré la majorité modérée de leur parti

Des spectateurs regardent les résultats des élections avant l'arrivée d'Abdul El-Sayed, candidat démocrate au Sénat du Michigan, lors d'un événement organisé par le Parti démocrate du Michigan pour la soirée électorale, à Détroit, dans le Michigan, le 3 novembre 2026. (AP Photo/Julia Demaree Nikhinson)

Mardi, l’extrême gauche américaine a clairement affiché ses priorités politiques. Les démocrates ont infligé un revers historique aux républicains, s’emparant du contrôle du Sénat et de la Chambre des représentants.

L’organisation nationale Democratic Socialists of America (DSA), annonçant ses vainqueurs, a rappelé à plusieurs reprises son objectif d’une « Palestine libre ».

La future représentante américaine Darializa Avila Chevalier a exigé « le droit au retour des Palestiniens » dans un communiqué. Portant un keffieh, elle a poussé ses partisans à scander en espagnol « Des bébés, pas des bombes », un slogan qu’elle utilise souvent.

La députée élue du Colorado, Melat Kiros, a lancé un appel à « une mobilisation plus large pour dénoncer le génocide » et à demander des comptes à « ceux qui détiennent le pouvoir » pour leur « complicité ».

« Les enfants palestiniens devraient pouvoir grandir sur la terre de leurs ancêtres, sans être assassinés grâce à l’argent de nos impôts », a affirmé Abdul El-Sayed, élu du Michigan au Sénat, dans son discours de victoire.

Le triomphe écrasant remporté mardi par les démocrates risque d’attiser l’hostilité envers Israël au Congrès et dans la vie politique locale, maintenant ainsi la pression sur l’État juif et ses soutiens au sein de la communauté juive.

Et même si le Premier ministre Benjamin Netanyahu quittait ses fonctions, si les conflits au Moyen-Orient s’apaisaient, si les États-Unis réduisaient leur aide à Israël, si la Cour internationale de justice statuait qu’Israël n’a pas commis de génocide, si Jérusalem parvenait à maîtriser les partisans extrémistes du mouvement pro-implantations – autant d’incertitudes -, les politiques et les discours anti-israéliens continueraient sans doute à ébranler la vie politique américaine.

L’anti-sionisme reste bien ancré.

Des règles du jeu qui changent

Le président américain Donald Trump a annoncé mardi la fin prochaine de l’aide militaire américaine à Israël. La réaction de l’extrême gauche à cette annonce parle d’elle-même : les responsables politiques anti-israéliens, loin de se contenter de célébrer cette nouvelle, ont exigé un embargo sur les armes. Les règles du jeu ont déjà changé.

Avila Chevalier, peu après avoir voté, a commenté : « Mettre fin à l’aide militaire ne suffit pas. »

« Nous devons mettre fin au financement par les contribuables américains des crimes de guerre d’Israël, instaurer un embargo total sur les armes et garantir le droit au retour des Palestiniens », a-t-elle martelé dans un communiqué.

Les candidats démocrates au Congrès, Claire Valdez, Brad Lander et Darializa Avila Chevalier, sur scène aux côtés du maire Zohran Mamdani lors d’un rassemblement visant à inciter les électeurs à voter, organisé en amont des primaires new-yorkaises, à New York, le 18 juin 2026. (Crédit : Ryan Murphy/AP Photo)

Le « droit au retour » appelle à ouvrir les portes d’Israël aux millions de Palestiniens qui revendiquent le statut de réfugié en raison du déplacement de leurs ancêtres suite à la guerre d’indépendance d’Israël de 1948. Accueillir ces millions de personnes mettrait fin à l’existence d’Israël en tant qu’État à majorité juive.

Le député américain Ro Khanna, de Californie, a déclaré dans une vidéo : « Nous allons faire changer cette politique lorsque nous reprendrons le contrôle du Congrès. Plus aucune aide à Israël, plus aucune vente d’armement. »

Kiros a affirmé dans une interview : « Le peuple américain exige non seulement que nous retirions notre aide, mais aussi que nous mettions fin à ce génocide en utilisant tous les moyens de pression dont nous disposons. »

Rien ne laisse penser que ces élus d’extrême gauche s’opposent exclusivement au gouvernement d’extrême droite de Netanyahu. Selon les sondages, le Parti démocrate et ses électeurs nourrissent une hostilité croissante envers Israël. Près de la moitié des démocrates au Congrès ont voté en juillet en faveur de la suspension de l’aide à Israël.

Cette nouvelle génération d’élus se distingue par ailleurs de la ligne centrale du parti en ce qu’elle ne se contente pas d’être « critique envers Israël » : le militantisme anti-israélien est au cœur de son programme politique.

Melat Kiros (au centre) et le député de l’État de Pennsylvanie Chris Rabb (à droite) tournant une vidéo lors d’une soirée électorale organisée pour Abdul El-Sayed, au Majestic Theatre de Détroit, dans le Michigan, le 5 août 2026. (Crédit : Julia Demaree Nikhinson/AP)

Parmi les nouveaux élus de gauche à la Chambre des représentants, Avila Chevalier, Kiros, Claire Valdez (New York), Adam Hamawy (New Jersey), Chris Rabb (Pennsylvanie) et Donavan McKinney (Michigan), qui rejoindront des élus déjà en place, notamment Rashida Tlaib et Ilhan Omar.

Si les manifestations anti-sionistes se sont apaisées dans les rues et sur les campus américains, l’opposition – ou l’ambivalence – vis-à-vis de l’existence d’Israël s’est quant à elle banalisée. Dans son programme, le DSA consacre son engagement en faveur du « droit au retour » et du « droit à la résistance » des Palestiniens. Le parti est explicitement anti-sioniste. Son appel à une « Palestine libre » n’est pas une revendication en faveur d’une solution à deux États.

Avec sa victoire sans précédent aux élections de l’année dernière, le maire de New York, Zohran Mamdani, a ouvert la voie à d’autres candidats anti-sionistes. C’est Mamdani qui a permis à Avila Chevalier, Valdez et Brad Lander, critiques virulents d’Israël, d’entrer au Congrès, en soutenant activement leurs campagnes lors des primaires.

Ces candidats d’extrême gauche à la Chambre des représentants ont remporté leurs sièges dans des circonscriptions largement acquises aux démocrates. C’est toutefois à l’échelle d’un État que le nouveau sénateur du Michigan, El-Sayed, a remporté une élection avec des positions radicales similaires, marquant ainsi une victoire plus significative pour le mouvement. El-Sayed a démontré que l’ambiguïté face au terrorisme antisémite, l’adhésion à un anti-sionisme radical et le fait de mener campagne avec des porte-parole accusés d’antisémitisme n’étaient pas des éléments rédhibitoires.

Les modérés détiennent une large majorité

Les démocrates modérés, qui sont plus favorables à Israël et aux positions juives centristes, ont eux aussi enregistré des succès retentissants. À New York, les représentants Ritchie Torres, Grace Meng, Gregory Meeks, Micah Lasher et Hakeem Jeffries ont tous facilement remporté la victoire. Dans les banlieues, les membres du Congrès Tom Suozzi et George Latimer ont conservé leurs sièges. La gouverneure de l’État, Kathy Hochul, modérée sur la question israélienne, a largement remporté son élection.

Ailleurs aux États-Unis, des personnalités juives modérées ont été réélues haut la main, notamment le gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro et le sénateur de Géorgie Jon Ossoff.

Le gouverneur de Pennsylvanie, Josh Shapiro, monte sur scène lors d’un événement organisé le soir des élections à Shiremanstown, en Pennsylvanie, le 3 novembre 2026. (AP Photo/Matt Rourke)

Les modérés, sous la houlette de Jeffries, le chef de file des démocrates à la Chambre des représentants, et de Schumer, le chef de file des démocrates au Sénat, sont largement plus nombreux que l’extrême gauche. La confortable majorité dont disposent les démocrates à la Chambre et au Sénat offre aux dirigeants modérés une réelle marge de manœuvre face aux dissidents, amortissant ainsi l’influence de l’extrême gauche.

Toutefois, les candidats de gauche pourraient entraîner le parti vers des positions anti-israéliennes et favoriser l’apparition d’un conflit interne aux démocrates concernant la politique à l’égard d’Israël.

On ne sait toujours pas avec certitude si l’anti-sionisme est un programme électoral porteur. La forte impopularité de Trump a propulsé les démocrates au pouvoir, rendant plus difficile l’identification des mesures spécifiques qui ont motivé les électeurs. Les sondages montrent que les Américains ne font pas d’Israël ni de la politique étrangère une priorité lorsqu’ils se rendent aux urnes.

Les militants de gauche, cependant, interprètent leur victoire comme un mandat, et les nouveaux élus disposent d’une base militante dynamique et d’une large tribune. Si le DSA reste une petite faction au Congrès, il semble clair que le mouvement a le vent en poupe.

La coprésidente nationale du DSA, Megan Romer, a déclaré mardi : « L’abolition de l’ICE, la libération de la Palestine et l’accès universel à Medicare sont des revendications majoritaires (ou le deviendront très bientôt) », ajoutant : « Ce n’est qu’un début. »

Une banderole à l’effigie du président américain Donald Trump accrochée devant le ministère de la Justice, à Washington, DC, le 3 novembre 2026. (AP Photo/Pablo Martinez Monsivais)

Selon Romer, les candidats soutenus par le DSA ont recueilli plus de 40 millions de voix mardi.

« Le peuple américain n’acceptera plus que ce génocide se poursuive grâce à nos impôts et avec notre complicité », a déclaré Kiros à Democracy Now!

Jusqu’à présent, le DSA ne disposait que de deux représentants au Congrès – Tlaib et l’élue new-yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez -.Mais le scrutin de mardi a permis d’assurer des sièges à au moins cinq autres membres du mouvement. Cette faction a également remporté deux élections municipales, à Washington, DC, et à Providence, dans le Rhode Island, ainsi que des élections locales à travers tout le pays.

Le dilemme juif

Pour les Juifs, le dilemme réside dans le fait que la majorité des Juifs américains sont démocrates, mais que la plupart d’entre eux sont également attachés à Israël et soutiennent son existence, selon les sondages. Le soutien à Israël est devenu un enjeu partisan, et les républicains sont bien plus enclins à faire campagne sur ce thème que les démocrates.

Beaucoup, sinon la majorité, des Juifs américains sont sans doute soulagés par le rejet dont Trump a fait l’objet mardi. Les sondages ont révélé que les Juifs américains s’opposent à la fois à Trump et à Netanyahu. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils s’identifient pleinement aux démocrates.

La procureure générale juive du Michigan, Dana Nessel, a parfaitement illustré ce dilemme en août, pendant la campagne d’El-Sayed, lorsqu’elle a exhorté les Juifs à « faire passer les besoins du monde avant nos propres intérêts, et même, oui, avant notre propre survie ».

Manifestants anti-Israël à New York, le 16 août 2025. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Même si des projets de loi anti-Israël sont déposés au Congrès – avec peu de chances d’être adoptés, ces initiatives pourraient exercer une pression sur les groupes juifs pro-israéliens et maintenir Israël au cœur de l’actualité politique.

Dans l’État de New York en 2023, par exemple, des militants de gauche ont présenté un projet de loi visant à retirer le statut d’organisme à but non lucratif aux groupes présentant un quelconque lien avec les implantations israéliennes. Les dirigeants de la communauté juive craignaient que ce projet de loi ne diabolise de fait les associations caritatives juives, dont certaines soutiennent des programmes d’aide sociale, tels que des services d’ambulances, qui opèrent au-delà de la Ligne verte sans pour autant favoriser l’expansion des implantations.

Même si ce projet de loi n’avait aucune chance d’être adopté, les groupes juifs ont néanmoins dû dépenser des ressources et mobiliser leur capital politique pour s’y opposer.

Mamdani, à l’époque un membre peu connu de l’Assemblée de l’État, figurait parmi les coauteurs de ce projet de loi.

En tant que maire, la promesse de Mamdani d’arrêter Netanyahu a provoqué un tollé, alors même qu’il n’était pas en mesure de la tenir.

De plus, des politiques hostiles à Israël se concrétisent déjà au niveau local. Ces derniers mois, plusieurs communes de Nouvelle-Angleterre ont adopté des mesures anti-israéliennes.

Mardi soir, l’Anti-Defamation League a lancé une attaque virulente contre les futurs représentants du DSA, invoquant « de profondes inquiétudes concernant la rhétorique et les positions du DSA qui banalisent l’antisémitisme, nient l’identité juive ou subordonnent la participation des Juifs à la vie publique à certaines conditions ».

Reste à voir comment Trump réagira aux résultats de mardi, ou comment ce revers majeur affectera les candidats à la présidence des deux partis pour 2028. Les résultats de l’élection pourraient toutefois affaiblir le soutien des républicains à Israël et à ses partisans.

Les membres républicains du Congrès ont joué un rôle de premier plan dans la collecte de témoignages sur l’antisémitisme sur les campus, ainsi que dans les enquêtes ouvertes sur des institutions de premier plan telles que l’Association américaine de psychologie (APA).

Ces mesures répressives ont alarmé certains Juifs américains ; des voix critiques ont accusé les républicains d’utiliser l’antisémitisme comme prétexte pour s’en prendre à leurs adversaires progressistes. Cette campagne de pression a toutefois porté ses fruits, suscitant des débats sur les institutions de gauche et modifiant le paysage politique sur les campus.

Les républicains pourraient désormais conclure que leurs efforts pour lutter contre l’antisémitisme et leur soutien à Israël ne leur rapportent pas de voix juives, et que leurs positions pro-israéliennes sont impopulaires auprès du grand public.

Mercredi, le vice-président américain JD Vance a établi un lien entre la défaite cuisante des républicains et la guerre en Iran. Parmi les suggestions qu’il a avancées pour redresser la situation : « Revoir notre relation avec Israël. »

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