La vie d’une philanthrope crypto-juive du 16e siècle au cœur d’une BD italienne
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  • Gracia Nasi à Anvers sur une vignette de "La Juive errante", une histoire écrite par Gianluca Piredda et illustrée par Leo Sgarbi. (Autorisation : Piredda)
    Gracia Nasi à Anvers sur une vignette de "La Juive errante", une histoire écrite par Gianluca Piredda et illustrée par Leo Sgarbi. (Autorisation : Piredda)
  • Dago sur une vignette de "La Juive errante", une histoire écrite par Gianluca Piredda et illustrée par Leo Sgarbi. (Autorisation : Piredda)
    Dago sur une vignette de "La Juive errante", une histoire écrite par Gianluca Piredda et illustrée par Leo Sgarbi. (Autorisation : Piredda)
  • Gracia Nasi part à Anvers sur une vignette de "La Juive errante", une histoire écrite par Gianluca Piredda et illustrée par Leo Sgarbi. (Autorisation : Piredda)
    Gracia Nasi part à Anvers sur une vignette de "La Juive errante", une histoire écrite par Gianluca Piredda et illustrée par Leo Sgarbi. (Autorisation : Piredda)

La vie d’une philanthrope crypto-juive du 16e siècle au cœur d’une BD italienne

L’histoire de Gracia Nasi, dont le courage et l’abnégation ont aidé d’innombrables Juifs pendant l’inquisition, est racontée dans « L’ebrea errante »

MANTUA, Italie — La vie impressionnante d’une commerçante juive, au 16e siècle, fait l’objet d’une bande-dessinée en Italie intitulée « L’ebrea errante » [La Juive errante].

Cette BD en quatre épisodes, écrite par Gianluca Piredda et illustrée par Leo Sgarbi, raconte l’histoire en vignettes de la vie de Doña Gracia Nasi (1510–1569), une femme courageuse qui avait défié les conventions et qui s’était battue en faveur de sa liberté religieuse et de celle de ses coreligionnaires juifs dans l’ombre de l’Inquisition espagnole.

Publiée ces dernières semaines dans l’hebdomadaire italien populaire Lanciostory, la bande-dessinée se penche sur la destinée de Nasi, l’une des femmes juives les plus riches de la Renaissance, qui avait été contrainte de vivre en chrétienne en public aux côtés d’autres Juifs séfarades dont la foi devait rester cachée.

Piredda, auteur, journaliste et scénariste, a aussi gagné un public fidèle sur le marché américain grâce à son travail sur des séries comme « Airboy » et « Warrior nun », diffusée par Netflix.

Robin Wood, crréateur de Dago, à droite, avec l’éditeur Enzo Marino en 2015. (Autorisation)

Les créateurs de « L’ebrea errante » ont savamment combiné réalité et fiction en rassemblant Nasi et « Dago », ce personnage fictif d’une bande-dessinée populaire réalisée en 1980 par l’auteur sud-américain Robin Wood. Dago a fait son apparition dans Laciostory en 1983, et ses aventures sont dorénavant produites en Italie.

Gianluca Piredda, auteur de « La Juive errante ». (Autorisation)

« C’est un personnage de la Renaissance qui a voyagé à travers le monde, il est même arrivé dans l’Amérique des Conquistadors en traversant l’Europe et l’Afrique », explique Piredda au Times of Israel. « C’est un personnage classique, typique des romans, qui conquiert et qui fascine les lecteurs. Dago rencontre l’Histoire et l’Histoire rencontre Dago, comme c’est le cas aussi de Gracia Nasi. »

L’auteur explique que l’objectif qu’il s’est fixé avec cette bande-dessinée et d’autres est de dépeindre la vie de personnalités ayant laissé une « empreinte indélébile » sur le 16e siècle.

« La force, le courage et la ténacité de Gracia sont des traits de personnalités que nous devons présenter dans notre magazine », continue Pirreda. « A Ferrare, une ville du nord de l’Italie, où elle possédait la Bible traduite en espagnol, elle avait aidé les Juifs à fuir vers la Turquie et, en retour, elle était devenue une fugitive – à tel point qu’elle devait être connue sous le nom de ‘La Juive errante’, ce qui est devenu le titre de notre histoire. Elle avait été une personnalité influente, moderne, mais finalement peu connue auprès des Italiens. C’était une histoire qui méritait d’être racontée », s’exclame-t-il.

Un récit précieux

Nasi a vu le jour en 1510 dans une famille juive espagnole bien établie qui a fui pour Lisbonne pendant l’expulsion d’Espagne en 1492, soucieuse de pouvoir continuer à pratiquer sa religion. Cinq ans plus tard, tous ont dû se convertir au christianisme, comme cela fut le cas pour la totalité des Juifs du Portugal.

Nasi, à sa naissance, fut prénommée Beatrice de Luna, un nom chrétien, et même si sa famille se présentait ouvertement comme chrétienne, l’enfant grandit conformément à la tradition juive.

Gracia Nasi à Anvers sur une vignette de « La Juive errante », une histoire écrite par Gianluca Piredda et illustrée par Leo Sgarbi. (Autorisation : Piredda)

En 1528, à l’âge de 18 ans, Nasi épousa Francisco Mendes, qui travaillait dans le commerce international d’épices à Lisbonne. Elle réalisa rapidement qu’elle ne voulait pas rester au Portugal et, après la mort de son mari, elle décida de partir pour Anvers, la ville où vivait son beau-frère en charge des affaires de la famille.

Nasi fut aidée par une importante communauté de Juifs séfarades – qui devait également soutenir ceux qui cherchaient alors à se rendre en Turquie via l’Italie. Entre 1542 et 1543, la situation des Juifs empira à Anvers. Gracia partit finalement à la fin de l’année 1544 ou début 1545, après avoir pris possession de la moitié des avoirs substantiels de l’entreprise familiale suite à la mort de son beau-frère.

Elle se rendit ensuite en Italie, vivant à Venise et à Ferrare avant de s’installer à Constantinople, la capitale de l’empire Ottoman. C’est lorsqu’elle vivait à Ferrare, entre 1549 et 1552, qu’elle a financé la publication de la Bible de Ferrare en ladino, promu la publication de textes pour les crypto-Juifs et aidé à rééduquer des Juifs qui avaient été convertis de force au christianisme.

Ensuite, elle vécut brièvement à Venise avant de partir pour la Turquie en 1553. A l’époque, le sultan était en quête de personnalités ayant des compétences dans les activités de commerce et d’économie, et les Juifs avaient alors trouvé un asile sûr au sein de l’Empire ottoman.

À Constantinople, les Juifs réservèrent un accueil tout particulier à Nasi, l’appelant « señora » en signe de respect. Elle était devenue populaire au sein de la communauté et sa générosité avait permis aux pauvres de la ville de manger.

Pas de roman à sensation

Gracia Nasi et sa soeur Brianda après la mort de l’époux de Brianda dans « La Juive errante », une histoire écrite par Gianluca Piredda et illustrée par Leo Sgarbi. (Autorisation : Piredda)

La bande-dessinée qui lui est consacrée s’appuie sur des faits réels. Des éléments fantastiques viennent se combiner aux faits, créant un récit qui tente néanmoins de rester fidèle et respectueux de l’histoire de son héroïne.

« On parle de son dernier passage en Italie, quand elle réussit à quitter Venise pour la Turquie », note Piredda.

« L’histoire commence à Pesaro, une ville du centre de l’Italie où Gracia faisait du commerce. Là-bas, à ce moment-là, la ville comptait une synagogue séfarade. Dago, le personnage de fiction, est contacté par le docteur Moïse Harmon – qui a vraiment existé – qui était le médecin personnel du sultan Suleiman et un ami de Gracia Nasi. Harmon demande à Dago de l’aide pour libérer Nasi qui est alors emprisonnée à Venise », explique l’auteur.

Il était impossible de savoir quelle serait la destinée de Gracia pendant toute la période où elle était restée en prison – mais les discussions diplomatiques ne s’étaient pas interrompues.

« On raconte sous forme de flashbacks l’histoire de la protagoniste, sa fuite de la péninsule ibérique, son arrivée à Anvers, le décès de son beau-frère, jusqu’à son arrivée en Italie », dit Piredda. « Le cardinal Carafa, à Venise, semble tenir des propos antisémites et on peut voir les réactions mitigées des gens ».

« Les lecteurs peuvent revivre l’atmosphère de l’époque à travers des scènes d’actions fictives variées, jusqu’à l’arrivée de Gracia au port d’où elle partira pour la Turquie », continue-t-il.

Dago sur une vignette de « La Juive errante », une histoire écrite par Gianluca Piredda et illustrée par Leo Sgarbi. (Autorisation : Piredda)

Les persécutions et la liberté auront été présentes durant toute l’existence de Nasi.

« Gracia avait dû renoncer à sa foi », indique Piredda. « Mais seulement de manière superficielle. Gracia Nasi avait grandi et vécu secrètement en respectant la culture qui était la sienne et ses principes. Ce qui lui aura coûté très cher puisque qu’elle aura dû fuir d’une ville à l’autre ».

« Et c’est précisément sa capacité à faire face à l’adversité qui m’a fasciné. Aujourd’hui, on dirait qu’elle est une femme résiliente – un exemple de féminisme en avance sur son temps, forte et courageuse », conclut l’auteur.

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