Les roses et les chocolats c’est bien beau, mais pour certains couples israéliens, l’amour est né un fusil à la main et en uniforme.
Dans un pays où le service militaire est un rite de passage obligé, l’armée israélienne, qui réunit chaque année des jeunes hommes et jeunes femmes venus de tout le pays et de tous les horizons, est devenue le lieu – improbable – de rencontres amoureuses.
Les journées commencent très tôt, bien avant le lever du soleil, les amitiés se forment rapidement et ce qui s’avèrera plus tard être les moments les plus formateurs de toute une vie se déroulent souvent sous une forte pression. Dans ce monde intense et fermé, les relations se nouent rapidement.
L’armée n’est pas, à la base, un lieu propice à l’amour. Elle repose en effet sur la hiérarchie, la discipline et les ordres. Et pourtant, malgré la fatigue, les longues nuits de garde et les pauses fugaces, il arrive que des soldats trouvent leur moitié.
Selon le règlement de l’armée, il n’est pas totalement interdit d’avoir des relations avec d’autres militaires. Mais l’environnement militaire peut être propice à des relations abusives, notamment entre commandants et subordonnés, et il existe des règles pour prévenir les problèmes de discipline, le harcèlement sexuel ou les relations inappropriées.
En général, il est permis que des soldats de même grade, affectés dans la même unité, soient en couple tant que leur relation est connue de leurs commandants et que cela n’affecte pas leur service. En revanche, la relation entre un commandant et un de ses subordonnés est presque toujours interdite, même si elle est consentie.
À l’occasion de la Saint-Valentin, le Times of Israel s’est entretenu avec des couples qui se sont rencontrés lors de leur service militaire et ont vécu les rigueurs de la vie militaire avant de pouvoir s’épanouir au-delà.
Un amour solidement ancré
Nous sommes en 1996. Ofra Etzion, aujourd’hui âgée de 48 ans, est alors instructrice de fitness sur une base navale d’Eilat lorsqu’elle fait la connaissance de Yoav, aujourd’hui âgé de 50 ans, officier de la Marine et — elle le saura plus tard — son futur mari.
Quand on pose la question à Yoav, il assure qu’il l’a su à la minute où il a posé les yeux sur elle.
« Mon navire faisait escale à Eilat pendant deux mois », confie-t-il au Times of Israel. Un beau jour, il se rend au quartier général de la base : elle est là.
« Je me souviens encore aujourd’hui de ce qu’elle portait — un T-Shirt blanc sur lequel on pouvait lire : ‘Mon corps, c’est la Marine’ et — si je me souviens bien — des collants bleu clair », explique-t-il en ajoutant que « cela a tout de suite fait tilt. »
Après cette première rencontre, Yoav passe beaucoup de temps devant la salle de sport de la base, attendant le bon moment pour approcher cette mystérieuse femme dont il est déjà amoureux. Quelques jours plus tard, il se jette à l’eau.
Pour Ofra, les choses se font plus lentement — un mois, d’après elle. Mais elle finit par céder et accepte un rendez-vous.
« Elle m’avait donné son numéro de téléphone, mais pas moyen de m’en souvenir », se rappelle Yoav, pourtant capable de le réciter par cœur aujourd’hui. Un collègue policier, qui avait entendu leur conversation, l’aide à retrouver le numéro. « C’est comme ça que j’ai pu l’appeler. »
Leur premier rendez-vous se déroule dans un petit café de la promenade d’Eilat, le Green Onion. Yoav, capable de trouver son chemin en mer quelle que soit la météo, passe la soirée à lui parler des étoiles.
« C’était sa façon de me draguer », dit Ofra en riant. Le reste, comme ils le disent tous deux, leur appartient.
Trois ans plus tard, en voyage aux États-Unis, Yoav fait sa demande en mariage à Las Vegas avec une bague achetée en Floride avec l’aide de son frère. Ofra est tellement heureuse qu’elle le laisse en plan.
« Sans me dire oui. Elle est partie appeler sa mère pour lui dire que j’avais fait ma demande en mariage », dit Yoav.
Le couple, qui a eu trois filles — Noy, 23 ans, Shani, 19 ans, et Mia, 17 ans — vit à Las Vegas. Lui est à la tête d’un cabinet comptable et elle est directrice régionale de l’Israeli American Council de Las Vegas.
Noy et Shani vivent en Israël, et Mia, qui est en Première au lycée, entend leur emboîter le pas. Noy a fait son service dans l’armée israélienne et étudie désormais à l’université Reichman à Herzliya, et Shani suit la voie de ses parents, dans la Marine.
« Nous sommes très heureux qu’elles puissent bénéficier de cette expérience israélienne », confie Ofra. Elle espère aussi que cela permettra à chacune de trouver un mari juif.
L’amour au premier garde à vous
Yarden Smolarchik, 26 ans, prend très au sérieux son rôle de commandante dans l’armée israélienne. Très disciplinée et stricte dans ses ordres, elle tient à poser des limites claires avec ses soldats.
Elle s’attend à tout, sauf à tomber amoureuse de l’une d’elles.
Originaire de Californie, ola et soldate seule, Hanna Smolarchik, 26 ans, a une toute autre vision des choses. En 2018, en apercevant les boucles blondes de Yarden, sur la base de Michve Alon, lors d’un cours intensif d’hébreu pour non-natifs, elle sait qu’elle a trouvé sa future épouse.
Yarden n’est pas sa commandante directe, aussi Hanna fait-elle des pieds et des mains pour se faire remarquer — quitte à contourner la hiérarchie pour relever de Yarden, quitte à lui écrire une lettre.
Yarden ignore ses avances, bien qu’elle se sente attirée par cette soldate rebelle.
« Il y a toujours eu une certaine tension entre nous », explique Yarden. « J’avais l’impression qu’il me fallait la connaître… J’avais l’impression de connaître son âme depuis une autre vie. »
Pourtant, Yarden ne sait même pas si Hanna est attirée par les femmes. Un jour que le peloton est au garde-à-vous, elle se met derrière Hanna pour étudier les tatouages de ses avant-bras. C’est alors qu’elle voit un petit tatouage – deux symboles féminins entrelacés – le signe universel des relations lesbiennes.
Yarden attend la fin des quatre mois de cours et qu’Hanna passe au bataillon d’infanterie Caracal pour qu’il se passe quelque chose. Au début, ce n’est que de l’amitié.
Deux semaines plus tard, lors d’une soirée arrosée, les interdits se lèvent.
« Elle ne m’a pas dit qu’elle avait des sentiments pour moi — elle m’a dit qu’elle m’aimait », se rappelle Hanna au sujet de la confession d’une Yarden un brin ivre.
Mais leur amour n’est pas exempt de résistances, surtout de la part du grand-père de Yarden.
« Il n’aimait pas l’idée que je sois avec une fille », dit Yarden. Pendant quatre ans, il refusera de nous adresser la parole : il commencera à faire cas de Hanna lorsque cette dernière s’occupera du cousin de Yarden.
Deux ans plus tard, il acceptera que leur mariage se fasse dans son jardin.
« Pour le mariage, nous n’avions pas beaucoup de soutien — nous nous sommes jetées à l’eau », explique Hanna. « On s’est choisies l’une l’autre. »
Aujourd’hui, Hanna est doula – elle aide les femmes à accoucher – et dirige une clinique de médecine chinoise, tout en étant cuisinière et influenceuse culinaire sur les réseaux sociaux. Yarden possède une entreprise d’enseignement en ligne de la numérologie et de la spiritualité qui fonctionne plutôt bien.
Elles vivent à Mazkeret Batya, dans le centre d’Israël, avec trois chats et un chien, et espèrent bien avoir des enfants.
Qui a flirté le premier ?
Cela fait 35 ans, que Noa, 52 ans, et Ravid Brosh, 55 ans, se disputent pour savoir qui a fait le premier pas lorsqu’ils se sont rencontrés, lors d’un cours d’instructeurs de chars à l’armée.
Noa affirme que c’est son futur mari. Ravid est tout aussi certain que c’est elle.
À l’époque, Noa vient d’arriver et Ravid, commandant de char, termine son service — il a la réputation d’être l’un des commandants les plus stricts de la base. Pourtant, Noa explique au Times of Israel qu’il lui a tout de suite donné l’impression qu’il l’appréciait.
« Nous avons connu toutes sortes de moments amusants pendant notre service militaire », se souvient-elle, et ce malgré la sévérité apparente de Ravid. « Je crois qu’il a eu un faible pour moi dès le début. »
Un jour, lors d’un test de conduite de char, Ravid donne à Noa une note de 95 sur 100. Quand elle proteste, convaincue de mériter la note maximale, il lui répond : « Seuls Dieu et moi méritons 100. »
Une autre fois, Ravid l’aide à passer un examen écrit alors qu’elle s’est cassé un doigt, et en une autre occasion, il la transporte sur une civière lors d’un exercice. Ce n’est qu’après sa démobilisation qu’ils sortent ensemble.
À partir de là, tout va très vite. Ils s’installent rapidement ensemble et se marient.
« Quand on se rencontre jeune, il faut beaucoup travailler la relation », confie Noa, qui estime que leurs plus de trente ans de mariage sont la preuve que les efforts paient.
Ils vivent au kibboutz Hatzor, près d’Ashdod. Noa travaille pour l’Institut Branco Weiss, une organisation qui s’efforce de réduire les écarts sociaux en Israël, en dirigeant le centre pour la petite enfance. Ravid dirige le département européen des assurances et des ventes de Rav Bariach, l’un des principaux fabricants de portes du pays.
Ils ont deux enfants : Romy, 23 ans, qui revient tout juste de son voyage post-armée et souhaite travailler au développement du Neguev, et Ivri, 20 ans, qui suit actuellement un stage de secouriste militaire.
« On plaisante toujours en disant qu’il a été mon commandant », explique Noa au sujet de Ravid. « Mais depuis 33 ans, il en a un autre à la maison. »
L’amour en jeu
« Eli » et « Maya », tous deux âgés de 26 ans et qui tiennent à ce que leur véritable identité demeure secrète, dans un souci de discrétion, se sont rencontrés en 2019 de la manière la plus banale qui soit pour des soldats de leur âge – via des amis communs -. Ils passent de longues soirées ensemble après les entraînements et mangent ensemble tout en se plaignant de tout ce qu’on leur fait faire.
Maya, soldate seule originaire d’Australie, vient tout juste de réintégrer le Bataillon des Lions de la Vallée après une formation de secouriste. Eli a déjà fait le sien et se prépare à la formation de commandant. Au début, ils sont amis. Mais petit à petit, imperceptiblement, Maya s’amourache d’Eli.
« J’ai toujours voulu être avec lui », se souvient-elle.
Un soir, après une longue journée d’entraînement, ils discutent avec des amis jusqu’à ce que le groupe se disperse et que la conversation prenne une autre tournure. Maya pose sa tête sur l’épaule d’Eli — juste un instant, pense-t-elle. Elle se réveille bien plus tard, sur l’épaule d’Eli, qui joue bien volontiers son rôle d’oreiller humain.
Peu de temps après, Eli part faire la formation de commandant, après quoi arrivent les confinements liés au COVID, qui ne leur laissent plus que les écrans et les messages. Pendant près de deux mois, ils ne se parlent que par Instagram.
Quand Eli a son premier week-end de libre, il vient voir Maya sur sa base. Au mépris des restrictions liées à la pandémie, ils se donnent rendez-vous près d’une source toute proche.
Mais il semble que la vie militaire ait d’autres projets pour eux. À la fin de sa formation, Eli est transféré sur une autre base. Leurs emplois du temps respectifs sont on ne peut moins compatibles : quand elle a une permission, il est de service et quand il a une permission, c’est à son tour d’être de service.
Ils sortent ensemble comme cela pendant 10 mois, entre appels téléphoniques, messages et rencontres fugaces. Lassés par la distance, ils décident de se séparer. Cela ne dure que deux mois.
Lorsque Maya finit son service, ils se retrouvent comme s’il n’y avait jamais eu de séparation.
Le 7 octobre 2023, lorsque le pays se réveille sous le coup des attaques du Hamas dans le sud d’Israël, Maya et Eli sont rappelés au titre de la réserve. Dans les jours qui suivent, ils recherchent les corps dans les communautés situées le long de la frontière de Gaza.
Un matin, leur unité se positionne au mémorial de la Flèche Noire. Il y a là beaucoup de corps — trop. Plus tard, on diagnostiquera à Maya un trouble de stress post-traumatique. Ensuite ils se rendent à la plage de Zikim. Eli fait partie du premier groupe envoyé pour s’assurer qu’il n’y a plus de terroristes. Maya regarde l’équipe s’éloigner et disparaître.
Elle entend alors une explosion au niveau de la mer.
« C’était terrifiant », se souvient-elle. « Mon cœur s’est arrêté de battre. Je voulais courir sur la plage pour voir ce qui se passait. »
L’espace de quelques secondes, elle retient son souffle, jusqu’à ce qu’on lui annonce que c’est la Marine qui opère au large. Alors, le monde reprend sa course.
Depuis lors, ils ont chacun effectué trois missions de réserve — toujours pas sur la même base, vivant toujours des vies militaires parallèles. La distance est donc toujours là, mais ils ont appris à vivre avec.
D’une certaine manière, estiment-ils, cette distance les aide à ce que leur maison ne soit pas le réceptacle de ce qu’ils vivent lors de leurs temps de réserve.
Ils vivent ensemble à Ramat Gan. Maya est technicienne de laboratoire et étudie la biologie marine. Eli est programmeur informatique. Ils se rêvent un avenir ensemble — avec soin, discrétion, obstination — entre les rappels de la réserve et les sirènes d’alerte.
la Communauté du Times of Israël !
