Lance Oppenheim plonge au cœur du « Disneyland » du troisième âge en Floride
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  • Une image de 'Some Kind of Heaven', de Lance Oppenheim. (Autorisation :  Magnolia Pictures)
    Une image de 'Some Kind of Heaven', de Lance Oppenheim. (Autorisation : Magnolia Pictures)
  • Dennis Dean dans 'Some Kind of Heaven', réalisé par Lance Oppenheim. (Autorisation : Magnolia Pictures)
    Dennis Dean dans 'Some Kind of Heaven', réalisé par Lance Oppenheim. (Autorisation : Magnolia Pictures)
  • Richard Schwartz dans 'Some Kind of Heaven' réalisé par Lance Oppenheim. (Autorisation : Magnolia Pictures)
    Richard Schwartz dans 'Some Kind of Heaven' réalisé par Lance Oppenheim. (Autorisation : Magnolia Pictures)
  • Barbara Lochiatto dans "Some Kind of Heaven" réalisé par Lance Oppenheim. (Autorisation :  Magnolia Pictures)
    Barbara Lochiatto dans "Some Kind of Heaven" réalisé par Lance Oppenheim. (Autorisation : Magnolia Pictures)
  • Le réalisateur lors de la promotion du film "Some Kind of Heaven" au Music Lodge lors du festival du film de Sundance à Park City, dans l'Utah, le 27 janvier 2020. (Crédit :  Taylor Jewell/Invision/AP)
    Le réalisateur lors de la promotion du film "Some Kind of Heaven" au Music Lodge lors du festival du film de Sundance à Park City, dans l'Utah, le 27 janvier 2020. (Crédit : Taylor Jewell/Invision/AP)
Interview

Lance Oppenheim plonge au cœur du « Disneyland » du troisième âge en Floride

« Some Kind of Heaven », sorti vendredi, se penche sur la plus importante communauté de retraités en Floride, où foisonnent drogues psychédéliques et vagabonds

NEW YORK — On dit que les contraires s’attirent. Lance Oppenheim n’était pas encore diplômé de l’université de Harvard quand il a commencé à travailler sur le projet de « Some Kind of Heaven, » un film consacré à ces Américains du troisième âge qui vivent à The Villages, en Floride — un lieu qui rassemble la plus importante communauté de retraités dans le monde. Mélangeant à loisir la comédie, le drame, la tragédie et la beauté, ce documentaire est un trésor et aussi – sans aucun doute – annonciateur d’une formidable et nouvelle voix dans le milieu du cinéma.

Certains des courts-métrages précédents d’Oppenheim avaient été réalisés en conjonction avec le New York Times (ils sont tous à découvrir ici) et il est facile de trouver dans chacune de ses œuvres des traits communs. Son meilleur court-métrage est consacré à des individus qui vivent en marge de la société, comme c’est le cas de cet homme riche qui a exclusivement vécu sur des bateaux de croisière pendant 19 ans ou de ces employés travaillant dans le secteur de l’aviation qui habitent dans de petites caravanes sur un parking d’aéroport pendant de longues périodes.

Ce lieu dit « The Villages » est un étrange mélange des deux. Comme un bateau de croisière, c’est une utopie mensongère. Surnommé le « Disneyland pour adultes », The Villages a été construit, dès le début, sur la base d’une trame fictive et créé et agencé pour rappeler des villes américaines qui n’ont probablement jamais existé (il y a une petite ambiance « Make America Great Again » qui flotte encore sur la place centrale). Et comme ces employés de passage qui s’installaient aux abords directs de l’aéroport international de Los Angeles, tout un chacun, à The Villages, a parfaitement conscience du caractère temporaire de son séjour dans ce pays à la limite de l’imaginaire.

« Some Kind of Heaven » suit quatre histoires. La première est celle d’Anne et Reggie, qui sont mariés depuis quarante ans. Elle est douce, quelque peu réservée ; lui est clairement en train de vivre un effondrement mental massif et il présente une dépendance croissante aux drogues psychédéliques (ce qui entraîne des images délirantes sur fond de terrain de golf).

Lance Oppenheim, réalisateur de « Some Kind of Heaven. » (Autorisation : Magnolia Pictures)

Barbara est une veuve aimable et timide de Boston, qui émerge lentement de son deuil. Et Dennis – Dennis ne vit même pas aux Villages. C’est une crapule qui rôde dans sa camionnette, en quête d’un ticket repas (et Oppenheim trouve un tel moyen de l’humaniser que le spectateur, finalement, se retrouve à espérer que lui aussi puisse enfin trouver le chemin qui lui apportera enfin le bonheur).

La quatrième histoire est celle de l’ambiance générale des Villages qui se trouve en arrière-plan (« Quelqu’un devait consacrer un film à cet
endroit ! »)

Je me suis entretenu avec Oppenheim via Zoom avant que le film ne soit mis à disposition à la location sur iTunes, Amazon, et sur d’autres nombreuses plateformes à partir du 15 janvier. Il sera aussi présenté dans des salles de cinéma sélectionnées.

Cette interview a été révisée pour plus de clarté.

Times of Israel : Pour commencer, bien sûr, j’ai regardé le film et parce que j’ai beaucoup travaillé sur les bateaux de croisière, je me suis dit : ‘C’est clair, je comprends tout à fait l’état d’esprit qui règne à The Villages’. Ensuite, j’ai vu que votre court-métrage le plus récent avant le film avait été consacré à un homme qui vivait sur des navires de croisière.

L’un a entraîné l’autre. Quand j’ai terminé le court-métrage, j’ai reconnu des désirs d’isolement, de fuite de la réalité et d’une vie dans un monde quelque peu imaginaire qui sont finalement très similaires. The Villages, c’est un immense bateau de croisière qui s’est échoué sur la terre, une promesse utopique.

Le film parvient à percer la bulle de l’illusion mais le fait avec une extrême bienveillance. Alors que ce serait très facile de prendre de haut ce style de vie et ces gens plus généralement.

En tant que jeune réalisateur, c’est quelque chose que j’ai tenté de garder à l’esprit. Je ne voulais pas travailler pour faire un carnet de voyage ou quelque chose de carnavalesque. Indépendamment du documentaire qu’on veut tenter de réaliser, le plus facile est de souligner le ridicule d’un sujet pour tomber dans la comédie. Nous avons tenté d’éviter ça et de présenter au public un film narratif, un film d’ensemble. Nous avons souvent filmé des situations d’une grande intensité mais nous avons aussi filmé des choses très drôles, comme ces danseuses du ventre qui font leur spectacle, ou [le club de femmes qui s’appelle] Elaine. Et finalement, on aurait facilement pu sombrer très rapidement dans la moquerie.

Je suis New Yorkais et j’ai complètement ce côté vantard du style : « Moi, New York, j’y resterai jusqu’à ma mort ! » Mais je dois admettre qu’en regardant le film avec mon épouse, j’ai pensé : « Hé, The Villages, ce n’est finalement pas si horrible ».

Cela dépend de ce qu’on recherche. Il y a sûrement beaucoup à faire là-bas. Je regarde la communauté de retraités où vivent mes grands-parents, à Delray Beach, où il n’y a pas grand-chose à faire. Ils se tiennent à l’intérieur en permanence. Et le temps passant, malheureusement, la plus grande partie de leurs amis sont morts. Les ambulances circulent sans actionner les sirènes de manière à ne pas alerter les résidents : c’est triste.

Il y a une étude qui a été réalisée par une psychologue de Harvard, Ellen Langer, intitulée « l’étude anti-horaire ». Sa théorie est que si vous placez des personnes âgées dans un environnement qui a été tout particulièrement mis en place pour leur rappeler leur jeunesse, les bénéfices pour eux ne sont pas seulement psychologiques mais aussi physiques. Elle a découvert des éléments dingues, comme l’acuité visuelle qui peut s’améliorer. Je pense que l’initiative qui a entraîné la création de ce monde utopique autour de cette idée est géniale. Mais il y a aussi d’autres aspects.

Je n’ai pas voulu faire un film politique. Je n’ai pas mentionné Trump, mais j’ai mes idées au sujet de la composition du paysage politique à The Villages, et au sujet de l’envie de vivre à l’intérieur d’un monde complètement déconnecté du nôtre.

C’est une chose d’avoir de bons souvenirs du passé, c’en est une autre de mentir à leur sujet.

Mmmmm…

Alors, vous vous êtes saisi de tout ce qui forme The Villages et vous avez zoomé littéralement sur quatre personnages qui se partagent trois histoires. Comment s’est déroulé ce processus de sélection de ces personnages ?

Même si je suis moi-même originaire de Floride, je ne connaissais personne là-bas. Mais j’ai commencé tout simplement le travail en allant sur Airbnb. J’ai vécu avec deux clowns à la retraite, qui intervenaient dans des rodéos. Ils m’ont guidé et m’ont montré l’écosystème social de l’endroit. Il y a une liste de clubs qui fait 300 pages, par exemple. Les premiers jours, j’aurais pu être tenté de juger subjectivement ce que je voyais – parce que je n’avais jamais vu quelque chose de semblable auparavant. Mais j’ai aussi ressenti l’existence d’un lien avec ce que je vivais moi-même.

C’est le film que j’ai réalisé pour ma thèse, je passais mon diplôme à ce moment-là et j’ai reconnu un désir et une forme de désespoir – comme on peut le ressentir sur un bateau de croisière aussi, où on s’efforce de s’amuser le plus possible jusqu’à la fin du voyage, où il faut accumuler les plaisirs dans une sorte d’épreuve contre la montre. Cela peut être les vacances, la fin des études ou, dans le cas du documentaire, ça peut être ces années qui vous restent avant de devenir invalide. Il y a une pression : Si vous ne prenez pas de plaisir à chaque minute de la journée qui est en train de s’écouler, vous avez tort, vous ratez quelque chose.

Cela m’a profondément touché et ému. Et nous sommes donc ici dans une sorte de rêve de marketing mais si ce que vous recherchez de votre côté, c’est plonger pour appréhender ce qui est le niveau fondamental de l’humanité et de l’authenticité chez un individu – avec de vraies personnes, qui traversent de vrais problèmes dans un endroit surréaliste – ça change tout.

Barbara Lochiatto dans « Some Kind of Heaven » réalisé par Lance Oppenheim. (Autorisation : Magnolia Pictures)

Il n’y a pas eu trop de pressions à mettre pour convaincre les personnes que je souhaitais intégrer dans le film. Reggie, à l’époque, vivait avec un principe : celui qu’il devait dire à tous ceux qui l’entouraient combien les drogues hallucinogènes étaient fantastiques. Barbara, je pense, cherchait un exutoire pour pouvoir évacuer son chagrin. Et en fait, Dennis paraît, de son côté, avoir attendu toute sa vie quelqu’un qui pourrait raconter son histoire.

C’est Anne [l’épouse encourageante – mais parfois lasse – de Reggie] que j’ai dû le plus convaincre. Je lui ai dit que j’étais intéressé à l’idée de faire un portrait de deux personnes très différentes, mariées depuis 43 ans. Elle m’a demandé comment j’allais procéder et je lui ai dit que ce ne serait pas le Jerry Springer show, mais qu’il fallait qu’il y ait de l’honnêteté. Il y a des moments, quand les choses empiraient, où nous avons été là pour leur venir en aide hors-caméra. On déposait parfois la caméra et on essayait simplement d’être là pour eux.

Quand je pense aux communautés de retraités en Floride, je pense aux Juifs – mais ce n’est pas un aspect traité par le film.

La communauté juive ne m’a pas semblé aussi vibrante que – disons – l’endroit où se trouvent actuellement mes grands-parents. Il y a énormément de chrétiens là-bas et il y a beaucoup d’opportunisme… eh bien, comme ce pasteur que vous voyez avec Dennis. C’était une star du rock qui avait fait une sorte de burn-out et qui avait réalisé qu’il y avait cette Mecque de « communautés de retraités », en plein essor de surcroît, où se trouveraient un grand nombre de personnes prêtes à s’ouvrir à la religion.

Mon monteur [Daniel Garber] est Juif, lui aussi, et j’ai le sentiment qu’il y a une forme d’humour juif dans le film. Trouver la comédie dans la tragédie et savoir révéler le sérieux à travers l’humour.

Une image de ‘Some Kind of Heaven’, par Lance Oppenheim. (Autorisation : Magnolia Pictures)

Je vois que vous avez travaillé avec votre grande sœur comme productrice.

Et j’ai une sœur cadette qui, elle aussi, a aidé en coulisses. Mais ma sœur aînée était sur le tournage et elle a travaillé également sur mes courts-métrages. Elle travaille à plein temps chez Facebook et mon autre sœur travaille chez Google. Elles ont leur propre vie et j’ai donc dû les convaincre, à chaque fois, de travailler avec moi.

Les sœurs aînées sont un atout : Personne ne sera plus honnête avec vous. Est-ce qu’elles continueront à travailler avec vous ? Votre carrière prend de l’essor, il y a des gens, dans l’industrie, qui feraient n’importe quoi pour travailler avec vous.

Oh, mais jamais je n’aurais pu faire le film sans ma sœur aînée, que ce soit au niveau créatif ou au niveau logistique. Elle est formidable mais elle vient tout juste d’avoir un enfant, et je suis sur un nouveau projet, en ce moment, et je la supplie de travailler avec moi… Elle me rappelle qu’elle a un nouveau-né avec elle et qu’elle ne peut pas s’engager à mes côtés.

En dehors d’elle, malgré tout, je travaille avec la même équipe depuis l’âge de 17 ans. Et c’est fantastique d’avoir toujours une équipe qui vous soutient alors que vous êtes en train d’essayer de mettre le point final à un nouveau projet.

Dennis Dean dans ‘Some Kind of Heaven’, réalisé par Lance Oppenheim. (Autorisation : Magnolia Pictures)

Vous réalisez ici une sorte de documentaire stylisé. Ce n’est pas du Frederick Wiseman. Où puisez-vous votre inspiration en termes de réalisation ?

C’est une fusion, vous voyez ? J’aime les films narratifs et documentaires. J’ai beaucoup pensé à « Safe », le film de Todd Haynes, qui est le voyage intérieur d’un individu qui réalise que son environnement, tel qu’il est aménagé, n’est pas si génial que ça. Il y a aussi le regard posé par Tim Burton sur les banlieues, comme dans « Edward aux mains d’argent ».

Pour le fonctionnement du documentaire, j’aime bien quelqu’un comme Ulrich Seidl et son approche visuelle plus distante, fermée. Le travail qu’il a fait avec Ed Lachman relève de cet espace intermédiaire entre le documentaire et la fiction. Il peut avoir un point de vue quelque peu différent du mien en ce qui concerne l’idée d’humanité, vous savez – il a ce côté très autrichien et il réalise des films cyniques qui sont parfois difficiles à digérer.

Et il y a bien sûr aussi le travail d’Errol Morris, ses premiers films comme « Vernon, Florida. » J’aime beaucoup Frederick Wiseman, aussi. J’adore « Primate » et « Belfast, Maine, » pour les portraits communautaires qu’ils dressent, mais aussi pour ses portraits d’une population plus généralement. J’adore également Lauren Greenfield, Sarah Polley et Robert Altman.

‘Some Kind of Heaven’ réalisé par Lance Oppenheim. (Autorisation : Magnolia Pictures)

Quand vous vous autorisez à faire davantage de mise en scène – avec des conventions narratives comme champ/contre-champ – vous ouvrez de nouvelles portes : « Maintenant, je peux tout faire ! » Y a-t-il des moments où vous vous êtes dit qu’il fallait rester sur la réserve ?

Oh, oui. Quand on met en place ces plans méticuleux et composés, on doit toujours se demander si ce n’est pas trop…

Il y a des moments où on utilise cet artifice pour atteindre quelque chose de plus réel, mais cela ne fonctionne pas tout le temps.

Habituellement, on capture des moments inscrits dans la réalité mais on a un certain degré de contrôle – pas vraiment en ce qui concerne l’éclairage – mais au moins sur comment composer la scène et comment la tourner. Quand deux personnes apparaissent sur l’écran, j’ai l’impression de les interroger l’une à travers l’autre. Et si la conversation commence à avoir l’air fausse ou gênée, j’interviens pour relancer les choses.

Avez vous réclamé une deuxième prise à un moment ? Si quelqu’un dit quelque chose de presque parfait – mais que vous savez que cela passera mieux encore avec un changement, même mineur ?

[Rires] Eh bien, non. Pas comme ça. Je ne donne pas de répliques à lire, je n’offre pas d’intention mais il y a des moments – quand Reggie et Anne, par exemple, vont voir le thérapeute de couple – où je n’avais qu’une seule caméra et où j’ai tourné la scène puis, lorsque la session a été terminée, le thérapeute m’a posé une nouvelle fois les questions à moi.

Vous savez, il avait dit ce qu’il avait dit – et la qualité du moment en termes d’émotion a été moins importante dans ce cas que l’expérience réelle.

Dennis Dean dans ‘Some Kind of Heaven’, réalisé par Lance Oppenheim. (Autorisation : Magnolia Pictures)

Hé, je ne veux pas vous dénoncer à la police du documentaire !

Il y a tellement de manières de réaliser un film ! Regardez « Bloody Nose, Empty Pockets », qui emprunte véritablement des artifices, même en embauchant des acteurs – mais qui parvient tout de même à capturer la vérité.

Tout réalisateur de documentaire, aussi soucieux de capturer la stricte vérité soit-il, et qui dit que son film est des plus honnêtes, eh bien, simplement… Tous les documentaires contreviennent à la vérité. L’honnêteté émotionnelle est beaucoup plus intéressante.

Juste pour savoir : Est-ce que Barbara va bien ? Est-ce qu’elle est avec Tête de perroquet ?

Non, elle n’est pas avec lui mais tous se portent bien, heureusement. Elle a un nouvel emploi et tout le monde va bien, si on considère la période actuelle. Dennis a quitté The Villages et il vit dans sa caravane, dans les marécages, mais il dit qu’il aime bien sa vie là-bas.

Est-ce qu’il a vraiment 81 ans ? C’est ce que je croyais, mais il a ensuite appelé sa mère… Comment est-ce que c’est possible ?

Sa mère vient tout juste de mourir. Elle avait 107 ans.

C’est pour ça que votre film est formidable ! Mon épouse et moi-même avons eu tout un débat pour déterminer si cette scène était réelle, et nous nous sommes dit finalement que c’était un stratagème de Dennis mais qu’il était, en fait, beaucoup plus jeune.

Non, nous aussi, ça nous a aussi beaucoup étonnés. Le fait aussi que la seule personne à laquelle Dennis ment explicitement, c’est à sa mère. Ça colle bien avec le personnage.

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