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Le cimetière juif de Karczew, en Pologne, en 2017. (Autorisation : Christian Herrmann/vanishedworld.blog)
Le cimetière juif de Karczew, en Pologne, en 2017. (Autorisation : Christian Herrmann/vanishedworld.blog)
Interview

L’anéantissement des cimetières juifs de Pologne, sujet d’un livre polémique

Krzysztof Bielawski est l’auteur de la première « synthèse historique » sur le sujet et présente le rôle du gouvernement et de la communauté juive dans la réhabilitation de ces lieux

Il est souvent considéré à tort que les cimetières juifs de Pologne ont été détruits par les nazis. Or, l’ouvrage de Bielawski montre au contraire que les Polonais eux-mêmes ont davantage causé de dégâts que l’occupant allemand.

Intitulé L’Anéantissement des cimetières juifs, l’ouvrage de Bielawski (en version polonaise) s’intéresse à la destruction des cimetières israélites en Pologne depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. La nouveauté de l’ouvrage réside dans le fait qu’il est bien le premier à s’intéresser aux cimetières juifs polonais et à leur état dans les décennies qui ont suivi l’occupation nazie. Bielawski souhaiterait que son ouvrage soit traduit au moins en hébreu et en anglais.

Dans une interview au Times of Israël, Bielawski a expliqué que « cet ouvrage casse certains mythes. Notamment l’idée très répandue que les cimetières juifs ont été principalement anéantis lors de la Nuit de Cristal. Et il remet profondément en cause l’adage populaire qui considère que ‘les cimetières juifs ont été totalement détruits par les Allemands' ».

« Bien que les cimetières aient été fortement endommagés par les nazis pendant la guerre, la population locale a également participé à la profanation de ces lieux israélites », poursuit Bielawski. « L’État polonais a lui-même entrepris une large destruction de ces lieux juifs dans les années d’après-guerre. »

Bielawski, qui n’est pas de confession juive, s’est passionné pour l’histoire juive de son pays il y a une vingtaine d’années, alors qu’il occupait un poste d’agent de voyage à Varsovie. Pour partager ses investigations et sa passion, il a fondé un site web spécialisé dans l’étude des cimetières juifs polonais. Il a poursuivi des études de troisième cycle sur l’histoire juive et intégré en 2009 le Musée Polin, spécialisé dans l’histoire des Juifs de Pologne.

Bielawski a fait la une de l’actualité durant ses recherches. Il y a dix ans, il a démontré que l’Armée rouge avait utilisé des pierres tombales juives du cimetière municipal de Varsovie pour construire un terrain d’entraînement. Cette polémique et la médiatisation de ses recherches ont permis la restitution des pierres tombales ainsi que leur transfert dans le cimetière juif de Brodno, situé à quelques kilomètres de la capitale. Or, selon lui, « elles ont depuis été détruites et vandalisées par des sans-abris qui vivent dans le cimetière ».

Le cimetière juif de Varsovie à Brodno, en 2017. (Autorisation : Christian Herrmann/vanishedworld.blog)

Le cimetière juif de Brodno existe depuis 1740. Bielawski explique que « bien que les nazis aient détruit la plupart des tombes de ce cimetière, la plus grande destruction a eu lieu dans les années 1950, lorsque les autorités municipales de Varsovie ont décidé de construire un parc sur le site juif. Des bulldozers ont détruit toutes les matzevot (‘pierres tombales’ en hébreu) ».

Dans son ouvrage très exhaustif, Bielawski cite plusieurs centaines d’exemples de destruction de cimetières israélites. Selon ses travaux, les cimetières juifs ont été remplacés dans les années 1960 par des écoles, des centres commerciaux, des stades et des parcs municipaux.

Des pierres tombales juives utilisées pour faire une parcelle de terrain de l’Armée rouge au cimetière de Brodno à Varsovie, en Pologne, en 2011. (Autorisation : Krzysztof Bielawski)

« Depuis leur installation en Pologne, les Juifs ont construit environ 1 200 cimetières. Mais pas un seul n’a été épargné de l’anéantissement », selon l’historien Krzysztof Persak, membre de l’Académie polonaise des sciences. « Dans son ouvrage, Bielawski nous décrit une triste réalité, qui suscite l’indignation morale et la honte », a-t-il déclaré.

Dans une discussion avec le Times of Israël, Bielawski est revenu sur les motifs qui expliquent qu’un livre comme le sien a pris autant de temps à être publié et sur les rapports entre la Pologne et les Juifs.

Pourquoi un livre sur ce sujet n’avait jamais été publié auparavant, alors qu’il existe beaucoup d’ouvrages sur la communauté juive de Pologne ?

L’auteur Krzysztof Bielawski. (Crédit : Studio MTJ T. Wrzesinski)

Pour beaucoup de lecteurs, le livre n’est pas « léger ». Il prouve que l’État polonais d’après-guerre ainsi que la population polonaise ont participé à la destruction des cimetières juifs. C’est un fardeau supplémentaire dans les relations entre la Pologne et les Juifs.

Mon ouvrage est la première « synthèse historique » qui s’étend de l’arrivée au pouvoir de Hitler en 1933 à aujourd’hui. La grande majorité du livre traite de la période d’après la Seconde Guerre mondiale. Avec la chute du communisme, la situation a changé. Mais les cimetières juifs polonais sont encore aujourd’hui en danger.

Cependant, la fin du communisme a permis de lancer de nouveaux débats sur l’histoire des Juifs en Pologne. La chute du communisme a mis fin à la « chape de plomb » imposée par la censure. Avec Internet, les médias et l’indépendance de la recherche, on peut poser aujourd’hui un regard nouveau et moins contraint sur ce versant de l’histoire de la Pologne. Les relations entre la Pologne et les Juifs ont été très tumultueuses : je pense aux pogroms, à l’instar de ceux de Jedwabne en 1941 et dans d’autres endroits durant l’occupation nazie ; à celui de Kielce en 1946 ; je pense aussi aux assassinats de Juifs perpétrés après la guerre.

Beaucoup de gens acceptent cette réalité. D’autres la nient et, bien sûr, beaucoup s’en moquent.

Je pense également à la campagne antisémite de 1968 qui a forcé à l’exil plus de 13 000 Juifs polonais. Beaucoup de cimetières juifs ont été laissés sans gardiens. La question de la destruction de ces lieux juifs est soit acceptée comme un état de fait par beaucoup de Polonais, soit niée, soit inconnue.

Pouvez-vous nous expliquer quel fut le sort des cimetières juifs de Pologne dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre
mondiale ?

En premier lieu, les autorités communistes ont entravé fortement la reconstitution des communautés juives locales. Des « congrégations religieuses juives » ont été créées ex nihilo sous leur autorité. Il s’agissait davantage d’associations plutôt que de kehilot au sens traditionnel du terme avant la guerre. Cela signifie que les communautés juives n’ont pas eu le droit de se voir restituer leurs biens d’avant-guerre. Elles ont été dépossédées.

Un monument commémoratif constitué de pierres tombales juives à Chmielnik, en Pologne, une ville qui comptait 10 000 Juifs en 1939. (Autorisation : Krzysztof Bielawski)

De plus, près de 90 % des Juifs polonais ont été assassinés pendant la Shoah. Cela a eu un impact considérable. En effet, le maintien de la continuité juridique d’avant-guerre et d’après-guerre, aurait procuré aux survivants le droit de vendre ou de louer les synagogues et autres bâtiments inutilisés. Ces fonds auraient pu servir à l’entretien des cimetières juifs. Mais les autorités communistes ont rendu le transfert de propriété impossible.

En 1958, le gouvernement de l’époque a lancé une campagne de « nettoyage » des cimetières. Paradoxe : le défi était énorme et les pouvoirs locaux n’en avaient pas forcément les moyens ou ne souhaitaient pas dépenser des fonds aussi importants. La solution la plus économe fut celle de fermer les cimetières ou de les remplacer par des parcs ou des terrains de jeux. Le début des années 1960 a été marqué par une importante vague de destruction.

Des pierres tombales juives à Nowy Zmigrod, en Pologne, où 800 Juifs vivaient en 1939. (Autorisation : Krzysztof Bielawski)

Après 1989, l’État s’est moins investi dans la destruction des cimetières juifs. Quelques lois ont été votées à cette époque pour protéger les cimetières. Mais cela n’a pas empêché – et n’empêche toujours pas aujourd’hui – certaines municipalités de détruire ces lieux, soit en y construisant des routes, soit en y menant des chantiers de construction (comme par exemple à Zamosc et Jaslo). Ce qui a contribué à la continuation de la profanation de ces lieux.

Qu’en est-il des « Polonais ordinaires » qui ont participé à la destruction des cimetières juifs ? Comment avez-vous fait pour documenter leur participation à ces actes de destruction et quelles sont vos conclusions à ce sujet ?

L’un des plus grands défis de mon livre a été de trouver et d’expliquer pourquoi des « Polonais ordinaires » ont participé à ces destructions. Il m’est impossible de réaliser un sondage en demandant à des Polonais lambda : « Pourquoi avez-vous participé à la destruction de cimetières juifs ? » Durant la guerre, il est évident que les Allemands ont fortement participé à la profanation de ces lieux. En revanche, le fait que les destructions et les profanations ont continué après guerre, montre que d’autres s’y sont attelés.

Le cimetière juif de Sochaczew, en Pologne, où vivaient 4 000 Juifs en 1939. (Autorisation : Krzysztof Bielawski)

Si l’on part de l’hypothèse que la destruction de chacun des 1 200 cimetières juifs anéantis a été réalisé par environ 30 Polonais par cimetière, cela signifie que plusieurs dizaines de milliers d’entre eux ont participé à leur destruction. Beaucoup d’autres n’y ont pas participé et n’y ont prêté aucune attention particulière. D’autres au contraire, s’y sont opposés. Mais il est très difficile de fournir des statistiques précises à ce sujet.

À l’échelle des populations locales, je pense que la principale raison qui a poussé ces « Polonais ordinaires » à participer à la destruction, était le fait d’accéder à des biens « sans propriétaires ». L’abandon des matzevot, les briques, le bois et les pierres qui ont été utilisés pour la construction des cimetières juifs, ont été saisis après-guerre par des locaux pour les utiliser dans leurs propres constructions. D’autres cimetières anéantis ont été utilisés comme champs agricoles ou comme terrains de construction par les populations locales.

De plus, je suis convaincu que les préjugés antisémites ont joué un rôle puissant dans leur participation. Ces mêmes personnes n’ont pas dévasté les cimetières catholiques. Ils ont détruit ou volé les cimetières juifs ou protestants car ils les considéraient comme « étrangers » (étrangers ethniques et religieux). Dans cette vision des choses, ils n’ont pas considéré le commandement « Tu ne voleras pas » comme obligatoire.

Des pierres tombales juives utilisées pour construire un bâtiment à Parysow, en Pologne. (Autorisation : Krzysztof Bielawski)

Ce qu’il faut noter et retenir, c’est que des personnes issues de milieux très divers ont participé à ces destructions. Il ne s’agissait pas uniquement de personnes issues du « bas peuple ». Très souvent, des membres de l’élite locale y participaient. Par exemple, un enseignant s’est construit une maison là où se trouvait un ancien cimetière juif. Des prêtres et des moines à d’autres endroits n’ont vu aucun mal à utiliser des cours qui ont été pavées de matzevot par les Allemands. Beaucoup de jeunes ont également commis des dégradations.

J’ai inclus des personnes qui ont décidé de prendre soin de ces lieux, en partie pour montrer que l’histoire n’est pas que noire ou blanche.

Outre cela, tous les Polonais ne se sont pas adonnés à l’entreprise destructrice. Je cite par exemple des lettres écrites par des locaux qui ont alerté sur la situation et se sont opposés fermement à ces profanations. Pour montrer que l’histoire n’est jamais manichéenne, j’ai aussi cité l’exemple de Polonais qui ont décidé d’entretenir, de surveiller et de prendre soin des cimetières juifs.

Face à ce sujet terrible, avez-vous de l’espoir quant à l’avenir de ces lieux ?

Ce qui me donne de l’espoir, c’est de constater que, depuis la chute du communisme, de plus en plus de Polonais, à l’échelle locale, s’investissent dans la conservation et la réhabilitation de ces lieux. En raison de l’intérêt qu’ils portent à leur patrimoine local, à leur histoire locale, du respect qu’ils ont à l’égard des lieux de sépultures ou du fait de leur intérêt pour la culture juive de Pologne, ils s’investissent de plus en plus dans la protection des cimetières juifs détruits.

Le cimetière juif de Brodno, à Varsovie, en Pologne, en 2017. (Autorisation : Christian Herrmann/vanishedworld.blog)

Quand des Polonais locaux prennent l’initiative de réhabiliter les cimetières juifs détruits sur leur commune, dans leur village, etc, ils invitent des Juifs polonais (locaux ou non) à participer et à les aider dans la réhabilitation de ces lieux. C’est très encourageant car l’intérêt porté autour de ces cimetières anéantis agrège de l’espoir et permet d’unir les gens autour d’un patrimoine commun, de mieux se comprendre entre eux et d’échanger. Quand des organisations juives ou des Juifs résidant à l’étranger entreprennent de réhabiliter d’anciens cimetières profanés, ils sollicitent toujours l’aide des autorités, des entreprises, des écoles et des associations locales.

De nombreux cimetières juifs ont ainsi pu être réhabilités, grâce à des Juifs polonais et à leurs descendants qui vivent aujourd’hui à l’étranger. Mais malheureusement, la situation de ces cimetières n’est pas parfaite. La plupart d’entre eux n’ont aucun gardien, ce qui les laisse en danger face aux risques de profanation ou tout simplement d’oubli. Comme le dit fort justement Jan Jagielski de l’Institut historique juif : « Les cimetières juifs se meurent. »

Le seul cimetière juif restant à Oswiecim, en Pologne, en mai 2019. (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israël)
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