L’attaque du vol flydubai suscite une vague de théories du complot sur Internet

Des milliers de messages vus par des millions de personnes présentent sans preuve l’attentat déjoué comme une opération 'sous fausse bannière' visant à susciter la sympathie pour Israël

Les passagers du vol FZ1073 de flydubai, qui ont survécu à une tentative d'attentat terroriste, traversant avec leurs proches le hall des arrivées de l'aéroport Ben Gurion, près de Tel Aviv, le 30 septembre 2026, après être rentrés chez eux à bord d'un autre vol flydubai. (Crédit : Flash90)

Une jeune fille sort des toilettes à bord d’un avion et assiste à une scène macabre : le copilote attaque le pilote à coups de hache. Elle hurle à l’aide.

Une poignée de passagers non armés, encore bronzés par leurs vacances en Thaïlande, se précipitent vers elle et parviennent à s’emparer du manche alors que l’avion plonge de 5 180 mètres. Ils parviennent également à sauver la vie du pilote, couvert de sang.

Cette scène pourrait sortir d’un film d’action à suspense, mais la plupart des gens savent désormais que c’est ce qui s’est passé la semaine dernière à bord d’un avion de la compagnie flydubai qui volait à destination de Tel Aviv.

À moins que cela ne se soit pas réellement produit ? L’histoire est tellement invraisemblable qu’il s’agirait peut-être simplement d’une invention, ou d’un événement mis en scène par l’agence de renseignement du Mossad ? C’est ce que semblent suggérer des millions de personnes dans leurs publications sur les réseaux sociaux.

Même après une série ininterrompue d’interviews médiatiques du pilote héros ou des passagers ordinaires qui ont pris le contrôle de l’avion, les théories du complot concernant cette tentative de détournement fleurissent sur la Toile. Certains affirment, avec dérision, que l’événement n’a jamais eu lieu. D’autres parlent d’une opération sous fausse bannière. De nombreux commentaires reprennent également des clichés antisémites profondément ancrés.

Certains accusent le Premier ministre Benjamin Netanyahu d’avoir mis en scène l’incident pour assurer sa survie politique ou pour détourner l’attention de la guerre contre le groupe terroriste palestinien du Hamas à Gaza. D’autres affirment qu’il s’agissait d’une tentative d’Israël de se poser en victime ou de susciter la sympathie mondiale.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu rencontrant, dans son bureau le 1ᵉʳ octobre 2026, les passagers qui ont contribué à déjouer l’attaque terroriste perpétrée le 30 septembre 2026 par un copilote à bord d’un avion de flydubai. (Crédit : Amos Ben Gershom/Bureau de la presse gouvernementale)

« Présenté par Bibiwood Productions », a écrit une personne en commentaire d’un reportage de CNN publié sur Facebook.

« Arrêtez donc une bonne fois pour toutes », a écrit une autre personne sous l’extrait vidéo de CBS, publié sur Instagram, montrant des interviews des hommes qui se sont battus contre le copilote terroriste.

« C’est vraiment embarrassant à ce stade. On n’y a pas cru quand la nouvelle a éclaté, et on n’y a pas cru non plus la première fois que vous avez diffusé cette interview. Republier ces extraits ne convaincra personne qui a un minimum de bon sens. »

« N’importe quoi », a écrit une autre personne.

En surveillant les réactions en ligne alors que la tentative d’attaque se déroulait mercredi dernier, le Centre de recherche sur l’antisémitisme (ARC) du Combat Antisemitism Movement (CAM) a constaté que les premières théories du complot avaient été publiées à peine 67 minutes après que l’avion eut envoyé son premier signal de détresse.

En l’espace de cinq heures, l’ARC a recensé 1 000 publications hostiles, puis 2 963 au bout de 12 heures. Ces publications ont généré au moins 30 000 « j’aime » et plus de 3 millions de vues.

« Le fait est que les entreprises du Web prônent aujourd’hui une politique de liberté d’expression beaucoup plus ouverte, en particulier sur Instagram et X », a déclaré Sacha Roytman, directeur général du CAM, ajoutant que ce ne sont pas seulement les publications qui posent problème, mais aussi les commentaires qu’elles suscitent.

« Elles [les plateformes de réseaux sociaux] ne contrôlent plus l’information ; elles ne veulent pas la contrôler », a-t-il ajouté.

Un Boeing 737 MAX 8 de flydubai se préparant à atterrir à l’aéroport Ben Gurion, près de Tel Aviv, le 30 septembre 2026. (Crédit : Jack Guez/AFP)

Roytman a également souligné qu’un autre facteur résidait dans le fait que des agitateurs, probablement originaires de Russie ou du Qatar, avaient appris à mettre en place un réseau de bots efficace pour diffuser de la désinformation. Lorsque la première publication est apparue au bout de seulement 67 minutes, a-t-il expliqué, « nous savions qu’il ne s’agissait pas d’un humain, car personne ne prend la peine de se connecter et de commencer à publier [aussi rapidement] ».

« Ils ont été activés extrêmement rapidement et ont préparé le terrain pour créer un environnement suffisamment toxique pour inciter d’autres utilisateurs à trouver les informations dont ils ont besoin pour étayer leurs propres affirmations », a déclaré Roytman.

Amit Cohen, chercheuse à l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS) et experte en cyberattaques et en fraude numérique, a déclaré que, lors de tels événements, « il existe souvent un décalage entre ce que le public souhaite savoir et la quantité d’informations vérifiées disponibles à ce moment-là ».

« C’est exactement le genre d’environnement dans lequel les rumeurs et les théories du complot peuvent se développer très rapidement », a-t-elle ajouté.

« Dans ce cas précis, des affirmations sont apparues en ligne en très peu de temps, suggérant que l’événement ne s’était pas déroulé tel qu’il avait été rapporté, que les vidéos étaient des fausses, ou encore que l’incident avait été mis en scène ou qu’il s’agissait d’un coup monté.»

« Ces publications ne constituent pas nécessairement la source originelle de la théorie du complot, mais elles peuvent servir de déclencheurs », a-t-elle précisé.

Cohen a souligné qu’il était important de faire la distinction entre ceux qui « créent délibérément de la désinformation » et ceux qui « la diffusent ».

« Une personne peut partager un contenu trompeur simplement parce qu’il correspond à ses convictions, parce qu’il suscite une forte réaction émotionnelle, ou même parce qu’il semble intéressant ou ‘mérite d’être examiné’ », a-t-elle expliqué.

« Elle n’a pas besoin de savoir d’où provient le message, et elle n’a certainement pas besoin de faire partie d’une campagne coordonnée. »

Gal Yavetz, maître de conférences en intelligence artificielle (IA) à l’université Bar-Ilan, a déclaré que l’histoire de flydubai était si incroyable qu’elle avait poussé de nombreuses personnes à « chercher des réponses ».

« Inévitablement, certaines personnes accepteront des explications plus rationnelles, tandis que d’autres, plus extrêmes, iront jusqu’à en attribuer la responsabilité aux Juifs », a déclaré Yavetz, soulignant que des théories du complot similaires avaient vu le jour cet été, lorsque des milliers de ressortissants marocains avaient afflué en juillet vers l’enclave espagnole de Ceuta, en Afrique du Nord.

Des migrants tentant de passer du Maroc vers l’enclave espagnole de Ceuta, le 31 juillet 2026. (Crédit : Antonio Sempere/AP)

« Chaque fois qu’il se passe quelque chose que nous ne comprenons pas vraiment, que nous ne pouvons pas vraiment expliquer, nous rejetons la faute sur les coupables habituels : les Juifs, ces Juifs qui contrôlent le monde, ces Juifs qui sont les boucs émissaires par excellence », a-t-il poursuivi, ajoutant que, depuis les attaques meurtrières du Hamas en Israël le 7 octobre 2023, les théories du complot sont devenues monnaie courante, et qu’il suffit qu’une poignée de personnes remette en question la véracité des événements pour que celles-ci se propagent.

Les publications de Bassem Youssef, satiriste politique d’origine égyptienne basé à Los Angeles, connu pour ses propos controversés sur Israël et les Juifs, en sont un bon exemple. Dans une série de vidéos, il se moque de l’incident de flydubai et sème le doute sur ce qui s’est réellement passé.

Dans un message publié sur le réseau social X et visionné 64 000 fois, Youssef, dont la carrière a connu un essor fulgurant en 2012 grâce au soutien de l’humoriste juif Jon Stewart, va jusqu’à qualifier cet événement de « film hollywoodien », reprenant ce que les critiques considèrent comme des clichés antisémites bien connus sur le contrôle juif d’Hollywood et, par extension, du monde.

« J’aimerais bien que ce soient des chatbots, mais la vérité, c’est que les réseaux sociaux sont un terreau fertile pour ce genre de discours », a déclaré Yavetz, spécialiste des réseaux sociaux, de la communication politique et de la propagation de la désinformation et de la désinformation en ligne.

« Ils contribuent indéniablement à diffuser et à relayer la plupart de ces informations erronées et de cette désinformation, mais nous savons, d’après des études antérieures, qu’il s’agit en réalité d’un nombre négligeable par rapport aux simples citoyens qui se tournent vers les extrêmes et expriment leurs opinions scandaleuses sur les réseaux sociaux, simplement parce que c’est désormais très facile à faire », a-t-il ajouté.

« Il n’y a pas grand-chose à faire ; il suffit de s’assurer de pouvoir assumer ses affirmations, et tout à coup, une publication scandaleuse recueille 1 000 ‘j’aime’, puis 10 000, et ces commentaires ne cessent de circuler encore et encore, passant de Facebook à WhatsApp, puis à Messenger, avant de revenir sur Twitter avec des captures d’écran, puis sur Instagram… C’est un déluge qu’on ne peut pas vraiment arrêter en sortant un parapluie », a déploré Yavetz.

Cohen, experte en sécurité nationale au sein du Dvorah Forum (un groupe qui promeut la place des femmes dans la politique étrangère) et chercheuse à l’INSS, a déclaré que « les théories du complot ne sont pas un phénomène nouveau, mais l’environnement numérique a modifié leur vitesse de propagation, leur ampleur et la capacité à masquer l’origine d’un message ».

Elle a expliqué que « par le passé, il y avait davantage d’intermédiaires entre la personne produisant l’information et le public. Aujourd’hui, un simple compte peut publier une affirmation et toucher un public très large en très peu de temps ».

Et, a ajouté Cohen, l’IA a aggravé le problème.

« Principalement parce qu’elle a considérablement réduit le temps, le coût et les compétences nécessaires pour créer du contenu convaincant », a-t-elle précisé.

Il est également devenu plus difficile pour les gens de croire ce qui s’affiche sur leurs écrans.

« Le problème ne réside plus seulement dans le fait que l’IA puisse créer du contenu factice qui semble réel. Elle facilite également le rejet de contenus authentiques en prétendant qu’ils sont faux », a expliqué Cohen.

« Une fois que le public sait que des images, des fichiers audio et des vidéos convaincants peuvent être générés artificiellement, l’existence de preuves visuelles ne met plus nécessairement fin au débat. »

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