Lorsque le chercheur et militant américain Rabbi Irving (Yitz) Greenberg a publié son œuvre maitresse, The Triumph of Life: A Narrative Theology of Judaism, il pensait que ce serait son dernier ouvrage après plus de soixante ans de réflexion sur le judaïsme, la Shoah et Israël.
Puis il y eut le 7-Octobre.
« Après l’attaque du Hamas, j’ai voulu réécrire tout le chapitre sur Israël, mais mon éditeur ne m’a pas laissé faire », confie au Times of Israel Greenberg, aujourd’hui âgé de 93 ans, depuis sa maison de Jérusalem. « Ces nouveaux volumes montrent l’évolution de mon travail au fil du temps, et dans une certaine mesure, des pensées que j’ai laissées derrière moi. »
Ce tout nouveau recueil en deux volumes, Life Against Death, rassemble ses essais les plus marquants sur l’Amérique, Israël, la Shoah et les relations judaïco-chrétiennes des 60 dernières années. Chaque texte est accompagné d’une nouvelle introduction dans laquelle il revient avec candeur sur ce qu’il a vu juste, ce qu’il changerait et la manière dont sa pensée a évolué.
Il comprend également deux textes inédits : une conférence de 1970 sur la signification religieuse de l’État d’Israël, et un nouvel essai intitulé « Israël et le judaïsme mondial après le 7 octobre », écrit en 2025.
La pensée de Greenberg a influencé des générations entières de penseurs et d’enseignants juifs, surtout dans le monde modern-orthodox. Le cœur de sa philosophie s’articule autour de l’argument selon lequel, depuis la Shoah, le judaïsme est entré dans le « troisième âge » de son partenariat avec Dieu, dans lequel les Juifs sont des partenaires de l’alliance en charge d’améliorer la vie, la dignité humaine et le tikkoun olam (le fait de réparer le monde).
Universitaire formé à Harvard, ex-professeur au City College de New York, à la Yeshiva University, à la Yeshivat Chovevei Torah et à la Yeshivat Hadar, il est sans doute plus connu pour les institutions qu’il a co-fondées, parmi lesquelles CLAL (le Centre national juif pour l’apprentissage et le leadership), la SAR Academy à Riverdale, le Student Struggle for Soviet Jewry (SSSJ), et Zachor : Le Centre de ressources sur la Shoah.
Il a également travaillé avec Michael Steinhardt et Charles Bronfman pour lancer Birthright Israel (Taglit), et a présidé le Conseil américain du mémorial de la Shoah tout en étant le rabbin du Riverdale Jewish Center. Greenberg est également l’auteur de nombreux ouvrages, dont For the Sake of Heaven and Earth: The New Encounter Between Judaism and Christianity et The Jewish Way: Living the Holidays.
Lors d’un long entretien avec le Times of Israel, Greenberg a expliqué ce qui faisait qu’il gardait son optimisme sur l’avenir d’Israël depuis le 7-Octobre, en dépit de ses inquiétudes concernant les abus de pouvoir de politiciens comme le ministre de la Sécurité intérieure, Itamar Ben-Gvir, ou celui des Finances, Bezalel Smotrich. Ses opinions tranchées sur les relations judéo-chrétiennes, l’état du judaïsme américain et d’autres questions brûlantes se nourrissent de son approche théologique unique de la Shoah, qu’il considère comme le point de départ fondamental de toute la pensée juive contemporaine.
« En réalité, je suis messianiste », plaisante Greenberg en évoquant les dangers de l’extrémisme religieux. « À mon sens, le messianisme est la deuxième contribution la plus influente du judaïsme à la civilisation mondiale, après le monothéisme éthique. Cela signifie que nous n’acceptons pas le monde tel qu’il est — nous avons l’obligation de le transformer. Mais depuis la Shoah, selon moi, nous n’attendons plus que Dieu envoie le rédempteur divin — nous devons travailler tous ensemble pour en faire un paradis. »
Dieu a donné Israël au peuple juif « mais notre défi est d’y régner d’une manière qui soit viable et respectueuse de la dignité des autres êtres humains ».
Le concept de « troisième âge »
Au cœur de la théologie de Greenberg se trouve un concept évolutif qu’il structure en trois âges de la révélation de Dieu dans l’histoire juive, avec chacune ses propres règles.
Dans le premier, l’âge biblique, Dieu a ouvertement la haute main sur l’histoire, avec des miracles bien visibles et une intervention divine dans les affaires nationales et privées. Durant cette période, selon Greenberg, l’action humaine a une influence limitée sur le monde et Dieu dirige le monde selon Son scénario.
« Si vous écoutez Mes commandements, il pleuvra », explique Greenberg pour illustrer le concept. « Si vous ne le faites pas, il ne pleuvra pas. Dieu se débarrassera de vos ennemis si vous faites la volonté de Dieu. »
Dans le deuxième âge, qui commence après la destruction du Second Temple, en 70 de notre ère, Dieu commence à se limiter : il met un terme aux interventions miraculeuses pour laisser plus de place aux choix politiques et moraux des hommes.

« Durant cette période, Dieu commence à se cacher, afin de demander aux humains de prendre de plus grandes responsabilités dans le cadre de cette alliance », avance Greenberg.
La Shoah, selon Greenberg, est le moment du tournant vers le troisième âge : Dieu prend encore plus de recul pour donner plus de responsabilités à l’humanité. Désormais, affirme Greenberg, Dieu n’agit plus que par l’intermédiaire des êtres humains et des lois de la nature, les avancées médicales, les révolutions technologiques et les mouvements de libération politique servant de « miracles » modernes accomplis grâce à la créativité humaine.
« La présence de Dieu est complètement cachée, mais Il est totalement présent », explique Greenberg.
Selon sa théologie, après des millénaires de formation spirituelle, le sort de l’humanité est désormais entièrement entre ses mains, avec un pouvoir illimité pour faire le bien ou le mal.
La nouvelle réalité d’Israël
Pour Greenberg, l’État d’Israël moderne est le test le plus clair de ce que ce nouvel âge exige du peuple juif.
Après la Shoah, qui a révélé les conséquences mortifères de deux millénaires d’impuissance juive, le sionisme incarne le choix du peuple juif en faveur de la vie : un pays qui prend à bras le corps la question de sa propre survie.
Cette mission est plus marquée encore depuis le pogrom du Hamas du 7 octobre 2023, qui a révélé à la fois la profondeur de la haine à laquelle Israël est confronté et la fragilité de ses postulats sécuritaires. Mais le défi d’Israël est de dépasser les désirs de victoire militaire ou de vengeance pour répondre par « un formidable sursaut de vie et de construction », explique-t-il.
Ravi du formidable élan bénévole, des réseaux d’accueil, des opérations logistiques civiles et des services sociaux improvisés qui ont surgi du jour au lendemain après le pogrom, Greenberg insiste sur le fait que ces efforts citoyens ne sont pas de simples anecdotes, mais le cœur même de la mission d’Israël pour l’avenir. Ils témoignent, selon lui, « des réserves extraordinaires de foi, de puissance et de capacité des Israéliens », le signe du type de société qu’Israël peut devenir.
La mission difficile d’Israël, affirme Greenberg, est de renforcer la démocratie, la justice et la solidarité nationale, avec un traitement plus équitable des citoyens arabes, même en luttant contre des ennemis génocidaires bien décidés à le détruire.
Au cours du troisième âge, soutient-il, la grandeur d’Israël se mesurera moins aux victoires sur le champ de bataille qu’à sa capacité à transformer le traumatisme en une société plus éthique et solidaire.
L’éthique juive du pouvoir
L’une des plus grandes menaces qui pèsent sur cette mission, estime Greenberg, est la séduction qu’exerce le pouvoir, en particulier sur les extrémistes qui croient que leurs actions pour conquérir la terre seront approuvées par Dieu.
Si la Shoah a forcé les Juifs à reconnaître la nécessité du pouvoir, Greenberg met depuis longtemps en garde sur le fait que le pouvoir comporte des revers spirituels et politiques. Son essai de 1988, L’Éthique du pouvoir juif, est tout aussi pertinent aujourd’hui qu’il ne l’était à l’époque, affirme-t-il.
Disposant d’un État souverain et d’une armée formidable, les Juifs font désormais face à un défi différent de celui de l’exil : peuvent-ils exercer le pouvoir sans en devenir les victimes ? La montée de l’extrémisme politico-religieux en Israël — incarnée notamment par des figures comme Ben-Gvir et Smotrich — constitue pour Greenberg un signal d’alarme ultime.
« Ils agissent de manière imprudente et irresponsable », dit-il. « Ils pensent qu’ils ne peuvent pas se tromper parce que Dieu nous a promis la terre… Mais ce qu’ils ne voient pas, c’est que Dieu nous a donné la terre, mais que nous devons la prendre d’une manière qui soit viable et respectueuse de la dignité des autres êtres humains. »
La croyance selon laquelle toute action visant à coloniser la terre sera finalement récompensée et confirmée par Dieu est une régression vers la pensée du premier âge qui ne tient tout simplement pas à l’ère du troisième âge, explique Greenberg. Les conséquences, prévient-il, ne sont pas seulement morales mais aussi stratégiques.
Les expéditions punitives des extrémistes contre des Palestiniens ou autres actes de cruauté ou d’injustice éloignent de la rédemption ; ils érodent la légitimité d’Israël, surtout chez les jeunes Juifs et ses alliés clés aux États-Unis et en Europe, affirme Greenberg. Dans un monde où Dieu n’agit qu’à travers les êtres humains, soutient-il, chaque abus de pouvoir alimente directement les risques sécuritaires d’Israël.
Israël doit avancer sur une ligne de crête extrêmement fine, explique Greenberg, en se montrant impitoyable dans la défense de ses citoyens tout en refusant de glorifier l’humiliation ou la vengeance. Le troisième âge, cela n’est pas celui de l’état d’âme libéral, mais du réalisme de l’alliance.
Il n’y a pas de garantie divine que les choses « s’arrangeront » pour le peuple juif s’il piétine les autres, insiste Greenberg. Au contraire : le sort de l’alliance dépend désormais précisément de la manière dont les Juifs exercent ce pouvoir nouvellement acquis.
Être juif en Amérique
À l’étranger, le premier volume de Life Against Death revient sur les essais les plus influents de Greenberg sur le judaïsme américain, écrits au plus fort de ce que beaucoup appellent son « âge d’or » — une période d’acceptation, d’influence et d’affluence sans précédent. Greenberg a toujours considéré l’intégration au sein de la société américaine comme une bénédiction mitigée, certes créatrice d’opportunités et de créativité, mais ouvrant également les vannes de l’assimilation et des mariages mixtes.
Rétrospectivement, Greenberg reconnaît avoir été trop optimiste quant au nombre de personnes qui résisteraient à l’attraction de la société américaine. Le pourcentage des Juifs qui s’éloignent de la vie juive « sera sans doute plus élevé que ce que j’avais anticipé », reconnaît-il. Comme beaucoup d’autres, il n’a pas non plus anticipé la férocité d’un nouvel antisémitisme désormais ancré dans les milieux progressistes, sur les campus et en politique.
Dans un essai de 1989, Greenberg examinait l’émergence de l’AIPAC comme une force puissante de la vie politique juive américaine, notant comment l’organisation, qu’il avait soutenue via son organisation CLAL, était passée du « travail d’une seule personne », dans les années 1960, à l’un des lobbies les plus importants de tout le pays.
« Le véritable secret de la puissance de l’AIPAC résidait dans le fait qu’Israël était tellement admiré en Amérique qu’il comptait des milliers de membres dans des endroits où il n’y avait aucun Juif à des kilomètres à la ronde », explique Greenberg. Aujourd’hui, il craint que la diabolisation constante d’Israël n’érode l’influence de l’AIPAC à l’avenir.
Greenberg est profondément inquiet de la santé de la démocratie américaine, qu’il considère comme le cadre essentiel ayant permis à la vie juive de prospérer. La polarisation, l’anxiété économique et la politique extrémiste, dénonce-t-il, sont des pathologies qui favorisent l’enracinement de l’antisémitisme et il espère — sans en être certain — que le judaïsme américain pourra continuer à vivre, avec des citoyens tout à la fois pleinement intégrés et des partenaires d’alliance convaincus.
Sur la question du pluralisme et de la place des femmes, Greenberg se montre plus optimiste.
En évoquant son épouse, la célèbre féministe juive orthodoxe Blu Greenberg, il note à quel point le rôle des femmes au sein du judaïsme a changé de manière.
« Comme elle le dit elle-même, les choses sont allées plus loin qu’elle ne l’espérait », remarque-t-il. « Nous avons des femmes rabbins, des femmes érudites de la Torah, des femmes dirigeantes. Il y a une foule de succès. »
Les mouvements croissants vers le pluralisme et une plus grande participation des femmes au sein du judaïsme vont continuer de progresser partout dans le monde juif, même si les pressions théologiques et politiques s’y opposent souvent, prédit-il.
Repenser les relations judéo-chrétiennes
Pionnier du dialogue judéo-chrétien ayant rompu avec des dirigeants influents qui interdisaient de parler avec les chrétiens sur des questions théologiques, Greenberg estime que la mutation des relations judéo-chrétiennes est l’une des transformations les plus stupéfiantes — et les moins valorisées — du monde depuis la Shoah.
Alors que la théologie et la pratique chrétiennes ont alimenté la persécution des Juifs pendant des siècles, une révolution s’est opérée depuis la Shoah. Dans des documents comme Nostra Aetate, l’enseignement de l’Église au sein des principales dénominations a répudié une grande partie de l’ancienne théologie anti-juive, affirmé la légitimité du judaïsme et reconnu la responsabilité chrétienne dans la création du climat de haine.
« C’est sans doute l’une des plus grandes révolutions de l’histoire — le fait d’avoir demandé pardon, repensé et présenté le judaïsme comme une religion positive », affirme Greenberg.
Dans ses propres travaux, en particulier dans For the Sake of Heaven and Earth, Greenberg invite les Juifs à faire de leur côté une évolution parallèle, à savoir passer d’une vision du christianisme purement hostile à celle d’un partenaire pour diffuser l’éthique biblique et une vision de la rédemption.
Il ne s’agit pas d’effacer l’histoire des persécutions ni d’ignorer les divergences théologiques, souligne Greenberg. Mais dans le troisième âge, au moment où la survie et la dignité de l’humanité sont en jeu, Greenberg estime que Juifs et Chrétiens sont appelés à ne plus se regarder comme des agents de mort, mais comme des alliés potentiels dans le combat pour la vie.
« Mon idée est que Dieu a voulu que le christianisme se sépare du judaïsme afin de porter autrement le message du judaïsme », explique Greenberg. « Nous devons repenser notre approche et cesser de les traiter comme des ennemis, ce qu’ils ont été, pour travailler avec eux dans un partenariat. »
Après une longue discussion sur un très grand nombre de sujets, une dernière question est posée à Greenberg : dans tout ce que vous avez fait au cours de vos décennies de service à la communauté juive, de quoi êtes-vous le plus fier ?
Il s’interrompt quelques secondes, perdu dans ses pensées.
« J’aurais du mal à répondre, mais je devrais dire ma famille », conclut-il. « C’est la qualité des enfants et des petits-enfants que nous laissons qui constitue, à bien des égards, notre héritage le plus important. Si je devais vraiment faire un choix, c’est sans doute ce que je retiendrais. »
la Communauté du Times of Israël !
