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Des badauds au marché Mahane Yehuda de Jérusalem. (Nati Shohat/Flash90)
Des badauds au marché Mahane Yehuda de Jérusalem. (Nati Shohat/Flash90)
Reportage

Le célèbre marché Mahane Yehuda de Jérusalem se modernise

Les travaux se feront sans fermeture de commerce, dans le respect de l’ADN de ce marché qui attire chaque année des millions de personnes, clients et curieux

Tali Friedman donne le sentiment de connaître quasiment tout le monde au marché de Mahane Yehuda, à Jérusalem.

Lorsqu’elle passe dans les allées colorées, animées et bruyantes du plus célèbre shouk de la capitale, les commerçants l’interpellent pour lui faire part de leurs démarches administratives, lui demander des conseils pour leurs affaires ou chanter ses louanges à quiconque veut l’entendre.

En sa qualité de présidente de l’Association des commerçants du marché, celle qui anime par ailleurs des ateliers de cuisine depuis une vingtaine d’années estime comprendre les avantages et les difficultés de Mahane Yehuda au moment où elle prépare avec les propriétaires l’avenir du marché.

« L’idée est de garder l’équilibre du shouk tout en le faisant évoluer », explique Mme Friedman autour d’un café glacé dans l’un des cafés gourmets branchés du marché. « Le risque est de voir l’ancien marché s’effacer au profit de la nouvelle ambiance, ce qui serait dommage pour tout le monde. Il faut préserver son histoire et son authenticité pour que les clients et les touristes continuent de venir. »

Cette question est cruciale pour Tali Friedman et les autres commerçants au moment où le marché s’apprête à se lancer dans l’une de ses plus importantes transformations, à savoir d’importants travaux d’un montant de 54 millions de NIS dont le coup d’envoi sera donné en octobre 2027.

Dans le cadre de ce projet, financé par le ministère du Tourisme et la municipalité de Jérusalem, on va creuser pour remplacer le réseau électrique, d’eau et d’assainissement, installer un nouveau revêtement ainsi qu’un nouvel éclairage, et rénover l’intégralité des toitures des allées couvertes — le tout sans interrompre l’activité commerciale, ne serait-ce qu’une journée.

« Nous allons commencer par la rue principale, au centre du shouk, puis nous enchaînerons avec les autres rues, une par une », explique Ariel Baziz, conseiller municipal de Jérusalem du parti Hitorerut, qui participe au projet. « Nous faisons en sorte que tous les commerces puissent rester ouverts. »

Une image du marché Mahane Yehuda, à gauche, aux côtés d’une illustration de ce à quoi il pourrait ressembler suite aux travaux de rénovation. (Municipalité de Jérusalem/Ollech+Tol Architects)

Le projet, initié par le regretté Eyal Haimovsky, ex-directeur général de la Société pour le développement de Jérusalem, ne réduira pas l’affluence du marché, pas plus qu’il ne réglera le manque de places de stationnement, mais il va permettre de moderniser les infrastructures afin qu’elles puissent évoluer avec le temps, précise Mme Friedman.

L’enjeu est de taille : il faut en effet mener à bien ces travaux de modernisation sans altérer l’équilibre actuel, souligne-t-elle. Le marché abrite plus de 450 commerces qui emploient près de 10 000 personnes, explique-t-elle en citant des chiffres internes. C’est également l’une des destinations et attractions touristiques les plus fréquentées de tout le pays, qui attire jusqu’à 100 000 personnes les vendredi de forte activité.

« Nous veillerons à ce que chaque magasin dispose d’un accès pour continuer à travailler, quitte à ce que les travaux prennent plus de temps », souligne Tali Friedman. « Il n’est pas envisageable de fermer les commerces — il y a trop de familles qui en dépendent. »

Ce projet va également permettre de voir si Jérusalem est capable de moderniser l’un de ses hauts lieux sans pour autant vendre son âme – ce qui a fait sa renommée.

« Ce sont des travaux qui n’ont pas été faits depuis une trentaine d’années et qui vont avoir des effets considérables sur les infrastructures de tout le quartier », ajoute Mme Friedman. « C’est le plus grand marché de Jérusalem : il est important de le préparer pour l’avenir sans pour autant abandonner ce qui fait notre spécificité. »

Tali Friedman, présidente de l’Association des commerçants de Mahane Yehuda, devant la porte de son commerce, ornée d’un graffiti représentant une de ses ancêtres, qui a travaillé sur le marché, le 30 juillet 2026. (Zev Stub/Times of Israel)

Une histoire en mouvement

Le mythique marché de Jérusalem a connu de nombreuses transformations depuis sa création, il y a de cela près de 150 ans. Des dizaines d’années durant, il a servi de marché central pour les fruits et légumes frais, la viande, le poisson, les fromages, la boulangerie et d’autres produits de première nécessité.

La vie culturelle y a précédé l’essor récent de la vie nocturne, rappelle Harry Rubenstein, guide spécialiste des visites culinaires du marché.

Dans les moments difficiles, notamment lors de la Seconde Intifada, il est également devenu le symbole de la résilience israélienne.

« Dès les premiers jours, il y avait des bars et des clubs comme le Casino de Paris », explique M. Rubenstein. « On y trouvait des restaurants populaires comme Azura depuis les années 1950, ainsi que de nombreux cafés. Mais au moment de l’intifada en 2000, la plupart de ces lieux avaient disparu. »

Les vendeurs sont propriétaires de leurs étals mais l’administration générale est assurée par la municipalité (contrairement au Centre Clal voisin, dont la propriété collective rend la modernisation quasiment impossible).

Israéliens attablés dans des bars du marché Mahane Yehuda le 12 mars 2021 (Photo d’Olivier Fitoussi / Flash90)

Les habitants situent généralement le début de la modernisation du shouk autour de 2007, avec l’ouverture de restaurants réputés comme Machneyuda et l’essor de la vie nocturne. Pour d’autres, c’est Eli Mizrahi et son Café Mizrahi qui sont à l’origine de tout, au plus fort de la Seconde Intifada.

« Je m’en souviens comme si c’était hier », se rappelle Mme Friedman en souriant. « Le propriétaire d’un étal de légumes était venu voir Eli pour lui dire : ‘Mais qu’est-ce que tu fais ? Qui va venir boire un café au marché ?’ On voit bien aujourd’hui qu’il n’avait pas anticipé la suite. »

Au cours des années suivantes, plusieurs restaurants et bars branchés ont ouvert leurs portes, et le shouk a commencé à attirer l’attention des médias israéliens mais aussi étrangers, faisant de ce lieu autrefois réservé à l’achat de produits bon marché une des principales destinations culinaire et culturelle de la ville.

« Lorsque les choses ont commencé à changer, le shouk est devenu beaucoup plus commercial et tendance – très rapidement », explique M. Rubenstein. « De nos jours, on y trouve clairement plus de chaînes de restauration et une ambiance beaucoup plus TikTok. »

Fruits disposés avec soin au marché Mahane Yehuda, le 30 juillet 2026. (Zev Stub/Times of Israel)

Contraintes et tensions

Ces transformations radicales ont apporté leur lot de difficultés : un flux continu de touristes, une foule compacte de clients et une hausse du niveau sonore, en particulier lorsque les bars s’animent le soir.

Le marché est ouvert 24 heures sur 24, commençant dès 4 h 30 du matin avec l’arrivée des premiers camions de marchandises, explique Tali Friedman. Tout au long de la journée, les clients s’y pressent jusqu’au soir, moment où les magasins ferment et où les bars ouvrent. Les établissements sont autorisés à rester ouverts jusqu’à 3 h du matin, heure à laquelle les équipes de nettoyage lavent les rues à grande eau pour préparer le marché pour une nouvelle journée.

La plupart des tensions surviennent aux environs de 18 h, lorsque les commerces nocturnes ouvrent et gênent les vendeurs de journée, explique Ariel Baziz.

Ariel Baziz, membre du conseil municipal de Jérusalem. (Autorisation)

« Il y a un conflit récurrent entre ceux qui viennent pour la vie nocturne et ceux qui viennent acheter leurs légumes ou du poisson », précise-t-il.

Il y a de cela quelques semaines, le tribunal de district de Jérusalem a annulé une mesure prise sur le bruit dans le quartier, donnant ainsi raison aux bars qui soutenaient que le shouk n’était pas une « zone résidentielle ». A l’origine des faits, la confiscation par la police des enceintes de plusieurs établissements.

La municipalité travaille actuellement avec les commerçants pour trouver un compromis au sujet des heures de diffusion de la musique afin de restaurer la confiance entre les différentes parties prenantes, explique M. Baziz.

« Nous parlons avec les deux côtés en faisant en sorte d’écouter tout le monde », ajoute-t-il. « Nous cherchons un terrain d’entente de façon à ce que chacun d’entre eux s’y retrouve. »

Par ailleurs, l’affluence touristique pose des difficultés quotidiennes aux commerçants, note Mme Friedman.

« Être guide touristique ici, ce n’est pas la même chose qu’à Massada ou dans la Vieille Ville », dit-elle en observant un groupe de touristes en train de bloquer une ruelle près d’un café. « Il y a des gens qui travaillent ici. On ne peut pas commencer à déplacer des objets dans une devanture juste pour prendre une photo. Nous ne sommes pas dans un zoo. »

Les gens font se pressent au marché Mahane Yehuda de Jérusalem, le 25 septembre 2022, à la veille de Rosh Hashanah. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Sur le plan de la circulation et du manque de places de stationnement, aucune amélioration n’est en vue. Le programme pilote consistant à condamner une voie de la rue Agrippas, le jeudi soir et le vendredi, pour faciliter le déplacement des piétons n’a pas encore fait ses preuves, estime Tali Friedman.

« Les trottoirs ne sont pas assez larges et faire ses courses là-bas le vendredi matin peut s’avérer risqué à certains endroits, mais avec ce projet pilote, les bus ne peuvent plus passer, ce qui fait que certaines personnes ne peuvent plus venir », ajoute-t-elle. « Nous sommes toujours à la recherche d’une meilleure solution. »

Fruits et légumes à vendre au marché Mahane Yehuda de Jérusalem, le 15 juin 2026. (Chaim Goldberg/Flash90)

Nombre des problèmes actuels du shouk requièrent des solutions plus ambitieuses encore que les travaux de modernisation physique, souligne Yaron Tzidkiyahu, propriétaire de la charcuterie Tzidkiyahu, ouverte par sa famille en 1967.

« Au-delà des rénovations matérielles, il y a des questions de culture, de sécurité et de gestion », explique-t-il. « Si l’on veut moderniser sérieusement le marché, il y a de nombreux autres volets à prendre en compte. »

Le stand de Tzidkiyahu Deli, une entreprise centenaire du marché Mahane Yehuda de Jérusalem, juillet 2023 (Crédit : Jessica Steinberg / Times of Israel)

Mais il faut du temps et de l’énergie pour travailler à ces enjeux, rappelle Mme Friedman, qui s’étonne encore d’avoir été choisie – elle, une femme – pour représenter un secteur quasi exclusivement masculin.

« Le fait qu’ils m’aient choisie pour assumer ces fonctions montre la souplesse d’esprit de ces hommes », dit-elle. « On pourrait volontiers croire qu’ils sont conservateurs, mais ils possèdent une sagesse et une perspective rares, acquises sur le marché. »

Préserver l’authenticité

Le plus important consiste à trouver le bon équilibre pour que les commerces de Mahane Yehuda continuent de cohabiter sereinement, pour le bien du marché sur le long terme. Mais il est parfois difficile de définir ce que cela implique.

« La ville a complètement changé ces dix dernières années : le marché est désormais entouré de chantiers de construction de logements de standing qui seront achetés par de riches Américains qui ne viendront sans doute pas y faire leurs courses », note M. Rubenstein.

Vue d’artiste d’un projet de complexe immobilier à proximité du marché Mahane Yehuda de Jérusalem. (Ian Bader Architects)

Au moment-même où de plus en plus de nouveaux logements haut de gamme sont en construction à Jérusalem, et à un rythme effréné, dans le cadre des projets de renouvellement urbain de la ville, la préservation du caractère historique de quartiers comme Mahane Yehuda est de plus en plus difficile, souligne M. Rubenstein.

« Ironiquement, ces logements jouent sur l’argument commercial de la proximité avec l’histoire et l’authenticité du vieux Jérusalem alors même qu’ils ne contribuent pas à préserver cette authenticité », dit-il.

Des badauds déambulent dans le marché Mahane Yehuda de Jérusalem, le 15 juin 2026. (Chaim Goldberg/Flash90)

Ce type de critique n’est pas propre à Jérusalem, nuance Mme Friedman.

Un peu partout dans le monde, les marchés anciens — de Berlin à Florence, en passant par Bangkok ou Mexico — font face à des tensions similaires entre tradition et modernité. En 2023, une conférence organisée à Jérusalem a réuni des représentants de marchés d’Europe, d’Asie et d’Amérique latine afin de créer une association internationale dédiée à la recherche de solutions, rappelle-t-elle.

« Ce mouvement a beau être inéluctable, c’est quand même l’histoire qui fait venir les clients dans nos magasins », dit-elle. « Une jeune fille peut prendre un selfie avec un café dans n’importe quel centre commercial, mais avec des graffitis et du brouhaha, c’est plus joli et plus attirant. »

Harry Rubenstein, guide culinaire et conteur. (Autorisation)

Harry Rubenstein est de cet avis : « Les touristes aiment le bruit, la foule et même le côté brut qu’ils trouvent dans le shouk », explique-t-il.

« Les gens ne viennent pas ici pour voir les mêmes choses qu’ailleurs. Ils aiment ce mélange. »

Même si cela peut paraître paradoxal dans un monde où le neuf remplace rapidement l’ancien, cette attention pourrait bien s’avérer être la clé de l’avenir du shouk, conclut M. Rubenstein.

« Tout est question d’authenticité », conclut-il.

« C’est ce que tout le monde veut. »

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