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  • Des réfugiés juifs sur le pont du MS St. Louis en 1939. (Crédit : Autorisation Arlekin Players)
    Des réfugiés juifs sur le pont du MS St. Louis en 1939. (Crédit : Autorisation Arlekin Players)
  • Joseph Staline, Franklin Roosevelt et Winston Churchill pendant la conférence de Téhéran en 1943. (Crédit : Domaine public/PD-USGov-Military-Army)
    Joseph Staline, Franklin Roosevelt et Winston Churchill pendant la conférence de Téhéran en 1943. (Crédit : Domaine public/PD-USGov-Military-Army)
  • Le réalisateur Ken Burns lors d'une table ronde pendant le Television Critics Association Summer Press Tour, à Beverly Hills, en Californie, le 29 juillet 2019. (Crédit : Chris Pizzello/Invision/AP)
    Le réalisateur Ken Burns lors d'une table ronde pendant le Television Critics Association Summer Press Tour, à Beverly Hills, en Californie, le 29 juillet 2019. (Crédit : Chris Pizzello/Invision/AP)
  • Des réfugiés juifs attendant aux portes du consul de Chiune Sugihara, à Kovno, en Lituanie, vers 1940. (Crédit : Autorisation Nobuki Sugihara)
    Des réfugiés juifs attendant aux portes du consul de Chiune Sugihara, à Kovno, en Lituanie, vers 1940. (Crédit : Autorisation Nobuki Sugihara)
Interview

Le documentaire « The US And The Holocaust » n’est pas comme les autres

Ken Burns et ses co-réalisatrices abordent presque tout : le contexte de la politique américaine frileuse, la valeur des vies de ces réfugiés dont personne ne voulait et comment ces ingrédients sont toujours sur la table aujourd’hui

JTA – Otto est l’une des premières personnes que l’on découvre dans la nouvelle série documentaire de Ken Burns sur la Shoah. Dans le premier épisode, on voit cet homme juif qui tente de faire passer sa famille en Amérique, mais qui se heurte à la législation anti-immigration très stricte du pays.

Ce n’est qu’au troisième et dernier épisode que les téléspectateurs apprennent que la fille d’Otto s’appelle Anne. Otto est le père d’Anne Frank, la victime la plus célèbre de la Shoah.

Burns qualifie ce décalage de détail de « tour de passe-passe », espérant qu’un public ne connaissant que vaguement la famille Frank ne comprendra pas immédiatement qu’Otto est le père d’Anne. Burns et ses co-réalisatrices, les cinéastes juives Sarah Botstein et Lynne Novick, voulaient que leurs spectateurs prennent le temps de réfléchir à la valeur accordée par le gouvernement américain à la vie d’Anne, une enfant juive vivante parmi tant d’autres et non pas Anne, l’auteure de renommée mondiale et une martyre de la condition humaine.

« Il était important pour nous de trouver une façon de remanier les tropes classiques afin que le spectateur puisse voir ceci : Une famille quitte l’Allemagne et espère aller le plus loin possible en se rendant aux États-Unis, où la majorité des citoyens et la politique du gouvernement ne veulent pas d’eux », a déclaré Burns à la Jewish Telegraphic Agency.

Burns est le plus grand documentariste de l’histoire américaine, avec des œuvres emblématiques telles que « The Civil War », « Jazz » et « Baseball », qui ont transformé les programmes du réseau PBS en émissions incontournables à plusieurs reprises au cours des quarante dernières années.

La réalisation du projet a duré sept ans. En 2015, le United States Holocaust Memorial Museum avait contacté Burns pour lui demander s’il voulait réaliser un film sur l’Amérique pendant la Shoah.

Le réalisateur Ken Burns lors d’une table ronde pendant le Television Critics Association Summer Press Tour, à Beverly Hills, en Californie, le 29 juillet 2019. (Crédit : Chris Pizzello/Invision/AP)

Burns et ses collaboratrices de longue date, Botstein et Novick, ainsi que le scénariste Geoffrey C. Ward, avaient déjà envisagé un tel projet. Leur mini-série de 2007 sur la Seconde Guerre mondiale et leur projet de 2014 sur les Roosevelt couvraient des périodes historiques qui se chevauchaient avec la Shoah mais n’exploraient pas le sujet en profondeur – et les réalisateurs ont reconnu cette lacune.

Produite en partenariat avec le musée et la USC Shoah Foundation, et s’appuyant sur les dernières recherches sur cette période, la série de six heures qui en résulte explore les événements de la Shoah dans les moindres détails. Elle décrit également le climat xénophobe et antisémite qui régnait en Amérique dans les années qui ont précédé le génocide des Juifs d’Europe par les nazis : une nation largement hostile à toute forme de réfugiés, en particulier les Juifs, et peu encline à intervenir dans une guerre en leur nom.

La série dresse le portrait d’un pays qui a en grande partie failli face à la plus grande crise morale du siècle, par une combinaison d’ineptie bureaucratique, de frilosité politique et de sectarisme ouvert émanant de la rue jusqu’aux chambres du pouvoir les plus vénérées – tandis qu’une poignée de héros, travaillant principalement dans les marges, ont réussi à aider un petit nombre de personnes.

Une foule de plus de 4 000 personnes venues entendre le colonel Charles Lindbergh, que l’on voit à la tribune au centre, s’adresser à un rassemblement du America First Committee au Gospel Tabernacle de Fort Wayne, dans l’Indiana en 1940. (Crédit : AP)

« Parce que nous avons comparé la situation aux États-Unis, il a été possible d’avoir un aperçu différent et peut-être plus frais », a déclaré Burns. « Les États-Unis ne font rien, et puis tout d’un coup, ils le font. Ce sont des méchants, puis ce sont des gentils ».

Les réalisateurs espèrent qu’un tel message aura une résonance moderne, d’autant plus qu’il sort dans un monde très différent de celui dans lequel les travaux ont commencé : dans un climat ou les gouvernements autoritaires sont de plus en plus nombreux, où l’extrémisme de droite, la négation de la Shoah et les débats sur la façon de présenter l’histoire américaine dans les écoles sont de plus en plus fréquents.

Pour toutes ces raisons et bien d’autres, Burns a déclaré : « C’est le film le plus important sur lequel j’aurai jamais travaillé ».

Le film a été un voyage particulièrement personnel pour Botstein et Novick, qui sont toutes deux juives. Le père de Botstein (Leon Botstein, président du Bard College) est né en Suisse en 1946, de deux parents juifs polonais qui s’étaient rencontrés à l’école de médecine de Zurich et qui sont ensuite arrivés aux États-Unis comme réfugiés. Elle est Américaine de première génération et a déclaré que le tournage du film l’a aidée à mieux comprendre la survie de sa famille.

Des réfugiés juifs sur le pont du MS St. Louis en 1939. (Crédit : Autorisation Arlekin Players)

Ma grand-mère avait l’habitude de me dire : « Si quelqu’un te secouait au milieu de la nuit, que dirais-tu ? Tu es Américaine ? Tu es Juive ? Tu es une femme ? Tu es Sarah ? » dit Botstein. « Parce que son identité avait défini tout ce qui lui était arrivé, et je n’ai pas vécu cette expérience en habitant dans une région assez libérale de l’État de New York. »

Novick, quant à elle, a été élevée aux États-Unis, dans une famille juive laïque qui était déjà là depuis des générations. Pour elle, le projet lui a ouvert les yeux d’une manière différente.

« Je comprends mieux maintenant, je pense, le monde dans lequel mes grands-parents, ou parfois mes arrière-grands-parents, ont grandi, et à quel point l’Amérique était vraiment antisémite », a-t-elle déclaré.

Comme la plupart des projets de Florentine Films, la société de production de Burns, « The US And The Holocaust » raconte son histoire à l’aide de nombreux documents historiques – dans ce cas, des photographies, des lettres et des images d’actualités – souvent lus à haute voix par des célébrités, dont Meryl Streep, Liam Neeson, Hope Davis et Werner Herzog. Ils racontent l’histoire de Frank et d’autres personnes qui, comme lui, ont cherché refuge aux États-Unis mais sont mortes dans des chambres à gaz et des camps de concentration.

Des réfugiés juifs de la Seconde Guerre mondiale cuisinent dans une cuisine en plein air à Shanghai. Illustration : (Crédit: Autorisation Above the Drowning Sea/Time & Rhythm Cinema)

Le film est également agrémenté d’entretiens approfondis avec des survivants de la Shoah et des historiens, notamment Deborah Lipstadt, éminente spécialiste de la Shoah et actuellement envoyée spéciale du Département d’État américain sur l’antisémitisme. Deborah Lipstadt donne ce que les réalisateurs considèrent comme la conclusion la plus obsédante du film : les nazis ont atteint leur objectif de paralyser définitivement la population juive mondiale, qui ne s’est pas entièrement reconstituée au cours des décennies qui ont suivi la Shoah.

La focalisation américaine signifie que le film met 30 minutes à arriver en Allemagne. La chronologie ne commence pas avec l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, mais avec la loi Johnson-Reed de 1924, une loi américaine qui fixait des quotas nationaux pour tous les immigrants dans le pays et qui allait jouer un rôle important dans la politique américaine en matière de réfugiés lors de l’expulsion collective des Juifs d’Europe.

Les réalisateurs s’efforcent d’établir le climat politique raciste de l’époque, en évoquant la loi d’exclusion des Chinois du 19e siècle, l’amour de l’eugénisme de Theodore Roosevelt, la campagne publique d’antisémitisme d’Henry Ford et les lois Jim Crow, qui faisaient des Noirs des citoyens de seconde zone et dont Hitler s’inspirerait pour élaborer ses propres lois raciales.

« Pour préparer le terrain, il a fallu remonter assez loin en arrière », a déclaré Novick.

Des diplomates allemands remettent à Henry Ford, au centre, la plus haute décoration de l’Allemagne nazie pour les étrangers, la Grand-Croix de l’Aigle allemand, pour ses services au Troisième Reich. Karl Kapp, consul allemand à Cleveland, épingle la médaille tandis que Fritz Heiler, à gauche, consul allemand à Detroit, lui serre la main à Detroit le 30 juillet 1938. (Crédit : AP)

L’approche chronologique met particulièrement l’accent sur ce qui s’était déjà produit en Europe avant l’engagement significatif des Américains : la « Shoah par balles », par exemple, au cours de laquelle plus de 1,5 million de Juifs, sur les 6 millions qui allaient finalement mourir, ont été massacrés par balles et jetés dans des fosses communes dans toute l’Europe de l’Est occupée par les nazis, avant même la construction des camps de concentration.

Tout en détaillant les horreurs qui se déroulent en Europe, le film se concentre sur la montée en puissance des mouvements sympathisants des nazis sur le front intérieur, notamment le America First Committee, et analyse les tensions au sein du département d’État, où des fonctionnaires antisémites occupant des postes à responsabilité sapent les efforts déployés pour intervenir diplomatiquement en faveur des Juifs.

Le film aborde également les divisions au sein de la communauté juive américaine sur la question de savoir s’il fallait laisser entrer autant de réfugiés juifs. 25 % des Juifs américains de l’époque ne voulaient pas en laisser entrer davantage, certains parce qu’ils considéraient les réfugiés d’Europe de l’Est comme pauvres et non assimilés, et d’autres parce qu’ils avaient peur d’aggraver la vie des Juifs restés en Europe s’ils s’exprimaient trop vigoureusement.

« Il m’a fallu un certain temps pour me faire à l’idée qu’il y avait une voix importante au sein d’une communauté juive américaine puissante qui [croyait] que nous ne devions pas trop en dire parce que cela ne ferait que remuer le couteau dans la plaie et réveiller davantage d’antisémitisme », a déclaré Novick.

Raoul Wallenberg, à droite, avec des Juifs à l’ambassade de Suède à Budapest, date exacte incertaine (Crédit : Autorisation Yad Vashem)

Il y a aussi eu des héros sur le front intérieur, et le film relate leurs histoires. Varian Fry et Raoul Wallenberg, qui ont voyagé en Europe pour sauver autant de Juifs qu’ils le pouvaient, y sont décrits, tout comme les efforts de l’Office américain des réfugiés de guerre ou de diplomates américains tels que John Paley. Les plaidoyers de personnalités telles que Jan Karski, le rabbin Stephen Wise, Ben Hecht et Peter Bergson sont également soulignés.

Pour décrire l’histoire, les réalisateurs se sont largement appuyés sur leur conseil consultatif (ils en ont un pour chaque projet qu’ils entreprennent) pour déterminer le temps à consacrer aux différents événements historiques, s’il faut montrer certaines images ou simplement les décrire et comment les décrire. « Nous n’allons nulle part sans notre conseil consultatif », a déclaré Botstein.

Pour « The US and the Shoah », les conseillers comprenaient des historiens de la Shoah tels que Debórah Dwork, Peter Hayes et Richard Breitman, ainsi que des spécialistes de l’histoire raciale tels que Nell Irvin Painter, Mae M. Ngai et Howard Bryant.

Les conseillers étaient souvent en désaccord sur la manière de dépeindre les moments de l’histoire, et ce désaccord se reflète parfois dans le film lui-même. Un débat sur la question de savoir si les États-Unis auraient dû bombarder Auschwitz, ou même les trains menant au camp de la mort, a résonné dans la salle des conseillers tout autant que dans les plus hautes sphères du gouvernement au cours des derniers mois de la guerre. Le film reproduit ces débats, en citant des historiens qui défendent les deux points de vue.

Cette photo d’archives montre, de gauche à droite, le Premier ministre britannique Winston Churchill, le Président américain Franklin Roosevelt et le Premier ministre soviétique Josef Staline, assis dans le patio du palais de Livadia, à Yalta, en Crimée, le 4 février 1945. (Crédit : AP)

La manière dont Franklin D. Roosevelt est représenté dans le film est également remarquable, étant donné l’intérêt manifeste de Burns pour le président américain. De nombreux historiens reprochent aujourd’hui à Roosevelt de ne pas avoir pris de mesures plus décisives pour éviter de nouvelles effusions de sang à des moments clés de la guerre. Le réalisateur a noté que la nouvelle série est plus critique à l’égard des actions de Franklin D. Roosevelt pendant la Shoah que ne l’était sa précédente série « The Roosevelts », mais Burns reste convaincu que le président a agi dans la limite de ses moyens en tant que politicien. « Il ne pouvait pas agiter une baguette magique », a-t-il déclaré. « Il n’était pas Empereur ni Roi ».

Tous les films de Burns sont accompagnés de guides pédagogiques et sont destinés à être utilisés dans les écoles, mais faire entrer « The US and the Shoah » dans les classes avait une importance particulière pour les réalisateurs car ils y ont vu une opportunité de l’intégrer dans les dizaines de mandats d’enseignement de la Shoah qui ont été adoptés à travers le pays.

Et aussi, selon Novick, parce que les réalisateurs ont remarqué la montée de diverses idéologies d’extrême droite et de suprématie blanche, y compris de nombreuses figures qui épousent la négation de la Shoah. « C’est une bataille sans fin qui doit être menée », a-t-elle déclaré. Le film lui-même ne s’engage pas avec ces négationnistes.

Dans leur publicité pour le film, Burns et sa compagnie s’associent à plusieurs organisations pour tenter d’appliquer les leçons de la Shoah à notre époque, notamment l’International Rescue Committee, une agence d’aide aux réfugiés, et le groupe de réflexion Freedom House, financé par le gouvernement américain.

Ginger Lane (en bas à droite) et ses frères et sœurs arrivent à New York en tant que survivants de la Shoah qui ont été cachés dans un verger près de Berlin par des non-Juifs, le 26 mai 1946. (Crédit : Autorisation Ginger Lane/AP)

Les producteurs ont demandé à la JTA de ne pas divulguer les détails de la fin du film – une demande inhabituelle pour un documentaire sur la Shoah. Mais la raison en est que Burns et son équipe ne terminent pas avec la libération des camps en 1945. Au contraire, ils remontent jusqu’au présent, de manière inattendue.

« La plupart de nos films remontent jusqu’au présent », a déclaré Burns. « Et nous serions négligents si nous n’abordions pas ce sujet le plus gargantuesque qui soit, et si nous ne disions pas que cela rime tellement avec le présent ».

Lorsqu’on lui a demandé pourquoi le film fait certains des liens qu’il établit, Burns a cité une phrase que Lipstadt prononce dans le film : « Si ‘le temps d’arrêter une Shoah est avant qu’elle ne se produise’, cela signifie que vous devez mettre sur la table les ingrédients qui la composent. Peut-être que ces ingrédients ne s’additionnent pas… Mais si vous voyez des gens assembler, dans la cuisine, les mêmes ingrédients, vous devez dire que vous ne pouvez pas attendre que le repas soit prêt. »

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