LONDRES – Au cours d’une carrière diplomatique de près de trente ans, Edmund Fitton-Brown a représenté le Royaume-Uni dans certaines des régions les plus instables du Moyen-Orient. L’ancien ambassadeur britannique au Yémen estime aujourd’hui que le ministère britannique des Affaires étrangères souffre d’un « manque de clarté » lorsqu’il s’agit de distinguer les amis des ennemis de la Grande-Bretagne. Selon lui, cette situation s’explique par l’entrisme islamiste au sein de la fonction publique et, plus largement, au sein de la société britannique.
Fitton-Brown juge également « décevant » le bilan du Premier ministre sortant, Keir Starmer, en ce qui concerne Israël, la politique moyen-orientale, ainsi que la lutte contre l’extrémisme et l’antisémitisme au Royaume-Uni. Il se dit toutefois « prudemment optimiste » quant à la capacité de son successeur probable, Andy Burnham, qui a déjà déclaré qu’il envisagerait des sanctions supplémentaires contre Israël, à faire mieux.
Au fil de sa carrière, Fitton-Brown a occupé plusieurs postes en Égypte, au Koweït, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Après avoir quitté le Yémen en 2017, il a rejoint les Nations unies (ONU), où il a coordonné l’équipe du Conseil de sécurité chargée des sanctions contre le groupe État islamique (EI), Al-Qaïda et les talibans, ainsi que de l’évaluation de la menace qu’ils représentent.
En mars, il déclarait dans le Daily Telegraph que certains secteurs de la fonction publique britannique faisaient preuve d’un « parti pris systématique à l’égard du Moyen-Orient ». Selon lui, Israël est soumis à un « niveau d’examen digne d’une enquête judiciaire » auquel peu d’autres États sont confrontés, tandis que les agissements de ses adversaires sont souvent « replacés dans leur contexte, rationalisés, excusés ou ignorés ».
Selon Fitton-Brown, ce « manque de clarté » du ministère des Affaires étrangères s’est notamment illustré lorsque, quelques semaines seulement après la répression meurtrière de manifestations de masse par le régime iranien, des membres de son personnel ont assisté à une réception organisée à l’ambassade d’Iran à Londres pour célébrer l’anniversaire de la Révolution islamique de 1979…
Aujourd’hui retraité de la fonction publique et chercheur senior au sein du groupe de réflexion américain Foundation for Defense of Democracies, Fitton-Brown est l’une des rares figures de l’establishment diplomatique britannique à dénoncer ouvertement ce qu’il décrit comme une « dérive très marquée vers une perspective pro-palestinienne inconditionnelle » au sein du ministère des Affaires étrangères.
À ses yeux, cette évolution reflète un changement plus profond qui touche l’ensemble de la fonction publique et de nombreuses institutions britanniques, notamment les forces de l’ordre, le monde universitaire, les établissements scolaires et le Service national de santé.
Starmer et la création d’un État palestinien
En juillet dernier, plus de 30 anciens ambassadeurs britanniques et 20 anciens hauts diplomates britanniques auprès des Nations unies ont adressé une lettre ouverte à Starmer, appelant le gouvernement à reconnaître immédiatement un État palestinien.
Fitton-Brown, en revanche, a ouvertement dénoncé une telle mesure – une mesure « malavisée », dit-il – en affirmant : « Au lendemain du massacre du 7-Octobre, la reconnaissance de l’État palestinien était au mieux un geste vide de sens, au pire une récompense pour le terrorisme ».
Si le programme électoral du parti Travailliste semblait exclure la reconnaissance de l’État palestinien en dehors d’un processus de paix officiel, le Royaume-Uni s’est finalement joint à la France, au Portugal, au Canada et à l’Australie pour franchir le pas à la fin de l’été dernier.
L’ancien ambassadeur estime que si le ministère des Affaires étrangères était favorable à la reconnaissance d’un État palestinien, Starmer a été, en partie, motivé par des considérations politiques, compte-tenu des pressions qui étaient exercées par le groupe parlementaire et compte-tenu également de la nécessité perçue d’endiguer la perte de soutien du Labour auprès des électeurs musulmans.
« Je soupçonne, pour ma part, que Starmer avait des réserves à ce sujet – mais, au final, un si grand nombre de personnes sont venues le voir pour lui dire que c’était la bonne chose à faire », explique Fitton-Brown, laissant entendre que le Premier ministre n’a pas eu suffisamment « confiance en son propre jugement » pour résister.
Évoquant le bilan global de Starmer, il déclare : « Je ne pense pas qu’il ait été catastrophique. Je pense qu’il a été décevant. Je pense que son instinct n’est pas mauvais. Je ne pense très certainement pas qu’il se soit rendu coupable de préjugés personnels ou d’animosité à l’égard d’Israël, ni d’ailleurs de sympathie particulière ou de laxisme à l’égard des mauvais acteurs du Moyen-Orient. Le problème, c’est que c’est un piètre dirigeant. Il n’a pas gouverné avec une réelle détermination ni avec assurance et, bien sûr, il se trouve à la tête d’un parti dont un nombre très important de membres ont adopté un positionnement très mauvais sur cette question. »
Un revirement nécessaire vis-à-vis de Téhéran
Fitton-Brown affirme que Starmer a fait preuve « d’indécision » en ce qui concerne Téhéran, soulignant qu’il a fallu près de deux ans pour présenter un projet de loi qui visait à interdire le Corps des gardiens de la révolution islamique iranien – tandis que Londres reste « un centre de contournement des sanctions » et que le pays ne prend guère de mesures dans la lutte contre « les sommes colossales qui proviennent du régime » et qui entrent sur le territoire britannique. Pour l’ancien ambassadeur, il est « incroyable » que l’envoyé d’Iran en Grande-Bretagne puisse rester au Royaume-Uni alors que son ambassade a exhorté, semble-t-il, les Iraniens résidant au Royaume-Uni à s’inscrire à un programme controversé de « martyre ». Au lieu de cela, l’ambassadeur n’a reçu « rien de plus qu’une simple réprimande » de la part du ministère des Affaires étrangères.
Fitton-Brown reproche également à Starmer de ne pas avoir réagi lorsque l’Iran a fermé le détroit d’Ormuz au début du conflit avec Israël et les États-Unis. Selon lui, le Premier ministre aurait dû déclarer : « C’est un acte de guerre, une violation intolérable du droit de la mer et du droit de la navigation commerciale à transiter en haute mer, et nous allons tout mettre en œuvre pour forcer l’Iran à faire marche arrière. »
Il estime néanmoins que le Premier ministre a eu raison de maintenir la Grande-Bretagne en dehors du conflit.
« Trump a rendu un ralliement impossible », affirme Fitton-Brown. « Il a agi sans consulter personne et sans se soucier le moins du monde des exigences ou restrictions juridiques auxquelles ses alliés pourraient être soumis. »
Fitton-Brown estime que si les « instincts » de Burnham en matière de politique étrangère sont probablement similaires à ceux du Premier ministre sortant, sa « capacité à résister aux mauvais conseils, ainsi que ses qualités de dirigeant et ses compétences en communication » sont supérieures à celles de Starmer. « Contrairement à Starmer, il pourrait avoir la capacité de mener les soldats au front et de rallier le parti [Travailliste] à sa cause », ajoute-t-il.
Il exhorte Burnham à « rester proche de l’Union européenne lorsque cette dernière fait précisément ce qu’il faut faire », soulignant que Bruxelles a interdit le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) avant la Grande-Bretagne et que l’UE continue d’adopter une ligne dure concernant les sanctions contre l’Iran – laissant entendre que le comportement de Téhéran ne justifie pas les allègements que Trump s’apprête à accorder. Il ajoute que Burnham devrait se joindre aux alliés européens de la Grande-Bretagne pour s’opposer à toute proposition visant à autoriser l’Iran à percevoir des péages ou des redevances pour le transit maritime par le détroit d’Ormuz, ce qu’il qualifie de « racket de protection ».
Lutter contre la montée en flèche de l’antisémitisme
Fitton-Brown espère également que Burnham « s’attaquera à la question de l’antisémitisme », qui, selon lui, va devenir « l’un des enjeux déterminants de la fin de cette législature ».
« Depuis le 7 octobre 2023, le voile a été levé sur ce qui couvait en Grande-Bretagne depuis une vingtaine d’années », explique Fitton-Brown, ajoutant que les scènes qui se sont déroulées – avec notamment des manifestations de masse « à la limite de la violence, et sans aucun doute intimidantes » – ont constitué « un choc pour de nombreux Britanniques modérés ».
Il note qu’en tant que maire du Grand Manchester, Burnham a fait « preuve d’efficacité dans la lutte contre l’antisémitisme et le terrorisme », tout comme les forces de police de la région. Il oppose la police du Grand Manchester à celle des West Midlands, qui « s’est discréditée » en prenant la décision controversée d’interdire aux supporters du Maccabi Tel Aviv d’assister à un match à l’extérieur à Birmingham, au mois de novembre dernier.
« Je ne pense pas que cela se serait produit à Manchester », déclare Fitton-Brown. « Je ne pense pas que Burnham aurait laissé cela se produire. Je ne pense pas que la police du Grand Manchester aurait laissé cela se produire. »
Infiltration radicale
Fitton-Brown se dit toujours profondément préoccupé par l’incapacité chronique du Royaume-Uni à lutter contre l’extrémisme islamiste. Lorsqu’il était en poste au service diplomatique, les inquiétudes soulevées par les Arabes modérés qu’il avait été amené à cotôyer en Égypte, puis aux Émirats arabes unis, concernant les extrémistes des Frères musulmans qui mènent des opérations en Grande-Bretagne étaient restées largement lettre morte à Londres.
L’extrémisme islamiste, note Fitton-Brown, est souvent classé par la fonction publique dans la catégorie des problèmes « trop difficiles à gérer ». C’est également, selon lui, le résultat de l’entrisme islamiste au sein du ministère des Affaires étrangères, de la fonction publique et d’autres organismes publics. Les politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) ainsi que la mise en place de réseaux officiellement reconnus pour les groupes minoritaires au sein de la fonction publique ont contribué à faciliter ce processus.
Il fait remarquer que les groupes de travail des minorités sont allés au-delà de la simple discussion sur des questions telles que la lutte contre la discrimination à l’embauche pour, par exemple, exprimer leur opposition à l’approche du gouvernement concernant le conflit à Gaza.
« Les Frères musulmans savaient très bien ce qu’ils faisaient », affirme-t-il. « Ils savaient qu’ils voulaient un groupe de travail aussi puissant que possible… au sein de la fonction publique, du secteur public au sens large, de la police, de l’enseignement, du NHS et du monde universitaire. »
Au mois de mars 2024, Oliver Dowden, alors vice-Premier ministre, a suspendu le Civil Service Muslim Network (Réseau musulman de la fonction publique) après que des informations ont révélé que, lors d’une série de réunions, des centaines de fonctionnaires avaient discuté de la manière de contraindre le gouvernement à modifier sa politique concernant la guerre entre Israël et Gaza. Ces réunions ont donné lieu à « de nombreux clichés antisémites », a rapporté le journal The Times. Plus récemment, des inquiétudes ont été exprimées concernant l’Association nationale des policiers musulmans, à la suite de révélations selon lesquelles cet organisme, qui représente les membres musulmans des forces de police, avait diffusé un document d’orientation qui qualifiait Tsahal de « groupe terroriste sioniste ». Il affirmait en outre que les sionistes « se servent de la Shoah à mauvais escient » et il soutenait que « le sionisme représente l’une des manifestations de la haine antimusulmane, privant les musulmans de leur humanité ».
L’ancien diplomate reconnaît que les allégations de partialité anti-israélienne au sein du ministère des Affaires étrangères ne datent pas d’hier mais il estime que la situation s’est « aggravée » au cours de la dernière décennie. Il attribue cela, en partie, à l’ONU et à une perte de confiance en soi de la Grande-Bretagne après le Brexit.
« Si le ministère des Affaires étrangères est fortement influencé par une organisation extérieure, c’est probablement par les Nations unies — et les Nations unies, bien sûr, sont profondément suspectes sur toutes les questions liées à Israël et, en réalité, elles sont probablement suspectes sur la plupart des questions qui concernent l’Occident », déclare Fitton-Brown.
« Tout cela se répercute sur le ministère des Affaires étrangères car la Grande-Bretagne… manque de confiance en elle pour dire : “Nous sommes les mieux placés pour juger, nous savons quand l’ONU a raison et nous la soutenons… et nous savons aussi quand elle a tort” », ajoute-t-il.
Au cours du conflit à Gaza, plus de 300 membres du personnel du ministère des Affaires étrangères auraient rédigé une série de lettres adressées à des ministres du gouvernement et à leurs supérieurs hiérarchiques, accusant Israël de violer le droit international humanitaire et mettant en garde contre la « complicité » potentielle de la Grande-Bretagne et sa contribution à « l’érosion des normes mondiales ».
Mais, conclut l’ancien ambassadeur, cela ne doit pas masquer la présence persistante d’un « courant d’opinion assez fort au sein du ministère des Affaires étrangères, qui reste très similaire à ce qu’il a toujours été : farouchement atlantiste, farouchement pro-OTAN, très favorable à l’Ukraine, très hostile à l’Iran, au Hezbollah et aux Houthis ».
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