LONDRES — Le matin du 23 juin 1940, la famille de Ninette Dreyfus, 12 ans, apprenait qu’Hitler avait, la veille au soir, contraint la France à accepter un armistice pour le moins humiliant.
La réaction de son père fut viscérale, physique. Edgar Dreyfus s’effondra dans les escaliers, en proie à une crise d’asthme, la respiration coupée. « Jamais auparavant il n’avait laissé percer une faiblesse. L’espace d’un instant, j’ai cru qu’il allait mourir », se souviendra plus tard Ninette. « C’est le monde de mon enfance qui a totalement basculé. »
Sans que Ninette, son père ou les Juifs de France n’en sachent rien, le pire était à venir.
Sorti en format poche au Royaume-Uni le 22 janvier, « Ninette’s War: A Jewish Story of Survival in 1940s France [NDLT : La guerre de Ninette : une histoire juive de survie dans la France des années 1940] » raconte l’histoire de l’une des familles juives les plus célèbres de France et celle de la complicité du régime de Vichy dans les crimes nazis.
Cette histoire minutieusement reconstituée – à la manière de la « restauration d’une mosaïque » – est l’oeuvre du journaliste britannique John Jay, qui s’est pour cela appuyé sur le journal intime de Ninette, les archives de famille et les interviews qu’elle a données à l’auteur quelques années avant sa mort, en 2021.
Comme Jay le précise, la réaction d’Edgar à l’annonce de l’armistice n’est en rien le présage du sort possible de sa famille.
« Il était totalement abasourdi que la puissante armée française se soit effondrée de la sorte », confie-t-il au Times of Israel. « À ce moment-là, les Juifs français n’avaient aucune idée de ce qui allait se passer. »
Le livre de Jay évoque l’incrédulité et l’horreur d’Edgar face à la trahison brutale de Vichy envers les Juifs de France.
La famille Dreyfus – deuxième derrière celle des Rothschild en termes d’influence au sein de la société juive parisienne – était, selon Jay, une « famille juive cosmopolite classique d’Europe occidentale, un mélange de Bohèmes, d’Allemands et de Français ».
Ils étaient farouchement patriotes et loyaux envers l’État français, qui, dans l’ensemble, avait jusque-là plutôt bien traité la communauté juive française. Edgar dirigeait une banque appartenant à la société familiale, La Maison, qui avait accordé des prêts pour soutenir l’effort de guerre de la France après 1914. Une dizaine d’années plus tard, Edgar avait accepté, à la demande du gouvernement, d’aider le Franc en proie à une forte inflation. Il fut fait officier de la Légion d’honneur en reconnaissance de ses bons et loyaux services.
La vie après l’« exode »
En mai 1940, le blitzkrieg d’Hitler contre la France change tout.
Un mois plus tard, alors que les bruits d’artillerie se rapprochent et que les forces allemandes traversent la Seine, la famille Dreyfus vient gonfler les rangs de « l’exode » – l’un des plus grands mouvements de population de toute l’histoire de France qui jette sur les routes près de 6 millions de personnes – dont 100 000 à 200 000 Juifs – qui fuient les Nazis.
Au bout de trois semaines et 1 700 kilomètres, en passant par Nantes, Bordeaux et Perpignan, Ninette et ses proches arrivent à Marseille, où ils s’installent dans un hôtel rempli de personnes issues de l’exode, dont des Juifs.
Déjà, l’atmosphère toxique de la défaite et de l’humiliation de la France avait déclenché une vague d’antisémitisme. Pour autant, à Perpignan, non loin de la frontière espagnole, Edgar, proche du nouveau régime franquiste, n’est pas tenté par la fuite de France.
La côte d’Azur est alors en « Zone libre » non occupée, gouvernée depuis Vichy par le héros de la Première Guerre mondiale, le maréchal Philippe Pétain. Comme l’explique Jay, peu de choses laissaient penser que Pétain – ancien partisan d’Alfred Dreyfus – avait des penchants antisémites. En effet, aux côtés des membres de la Ligue internationale contre l’antisémitisme, le cousin d’Edgar, Louis, sénateur, vota pour accorder à Pétain les pleins pouvoirs peu après l’armistice.
Mais Pétain a rapidement encouragé les antisémites à diriger son nouveau régime, créant un « environnement qui a permis à l’antisémitisme de prospérer », souligne Jay.
En octobre 1940, une première loi antisémite interdit aux Juifs certaines professions, notamment l’enseignement, le journalisme ou encore la fonction publique, tout en limitant fortement leur présence dans le secteur médical et juridique. À Montgrand, la plus grande école de filles de Marseille, la professeure de mathématiques de Ninette, Odette Valabrègue, est licenciée. Comme le grand rabbin et les organisations communautaires françaises, Edgar s’accroche à l’État de droit, alors même que la photo tristement célèbre de la poignée de main de Pétain et Hitler, à Montoire, en octobre 1940, lui arrache des larmes.
Ses illusions au sujet de Pétain s’effondrent lors de l’adoption, en 1941, d’une nouvelle loi antisémite qui, en totale rupture avec le principe de laïcité de la Troisième République, oblige les Juifs à se faire recenser et rallonge la liste des professions, dont la banque, qui leur sont désormais interdites. Ces mesures, qui contraignent Edgar à renoncer à son poste de directeur général de La Maison, sont un très gros « coup dur pour lui », analyse Jay.
« La première loi de Pétain avait vu s’éloigner ses amis du service public et des médias et a limité la présence des Juifs dans les milieux du droit et de la médecine, mais il n’en a pas été directement affecté », dit-il. « Mais désormais, Pétain le privait de son travail et acculait ses proches dans une sorte de ghetto juridique. »
Ninette saisira plus tard les effets psychologiques de ces mesures sur son père : « Le travail était tout pour Papa : c’était une torture pour lui d’envisager une vie sans travail. » L’avenir n’est pas plus radieux pour les filles d’Edgar, avec l’Université et les emplois fermés – ou presque – aux Juifs.
Ces lois, auxquelles s’ajoutent la création du Commissariat général aux Questions Juives, bras armé de la spoliation des biens juifs, et l’antisémitisme des médias s’accompagnent – tout autant qu’ils se nourrissent – d’une haine toujours plus féroce des Juifs, au niveau de la rue. La famille de Ninette entend le bruit sourd de la bombe qui explose dans la synagogue de Marseille, en mai 1941.
Rejoindre les rangs de la résistance
N’ayant plus besoin d’être à Marseille, où La Maison a des bureaux, Edgar et les siens partent s’installer à Cannes. Tout aussi antisémite que Marseille, la ville présente néanmoins l’avantage d’y réunir famille et amis.
Leur nouvelle maison, la Villa Rochelongue, est une maison du bord de mer de style Belle Époque, située non loin du casino Palm Beach : elle compte des majordomes, un cuisinier, une personne chargée du ménage et un jardinier. Si ce n’était la guerre et le rationnement alimentaire – raison pour laquelle la famille a une vache et des lapins – la vie serait « en tout point semblable à ce qu’était jusque-là la Côte d’Azur », raconte Jay.
Quand elle ne pense pas jusqu’à l’obsession à son quinzième anniversaire, Ninette écrit dans son journal à propos des vêtements, des accessoires et des cosmétiques, de la danse et des sorties au cinéma, de l’école et de sa vie sociale, de la voile dans la baie de Cannes ou encore de sa « passion » pour le football et le volley-ball.
Très protégée par ses parents, Ninette n’en ignore pas pour autant les menaces qui pèsent sur les Juifs de Vichy. Sa directrice d’école, Marcelle Capron, est une résistante qui cachera des Juifs et les aidera à fuir. Mais l’école compte sa part d’enseignants et d’élèves antisémites. Ninette, qui se décrit comme un vrai garçon manqué, se bat contre des filles membres d’Avant-Garde, le mouvement de jeunesse pétainiste.
Edgar lui aussi choisit de résister, en franchissant ce que sa fille qualifie de « Rubicon personnel », au printemps 1943, en refusant d’obéir à un ordre exigeant que tous les Juifs fassent tamponner le mot « Juif » sur leur carte d’identité et de rationnement. La plupart des Juifs français suivent les conseils de leur chef communautaire – obéir aux lois de Vichy – mais pas Edgar, dans une décision qui, de l’aveu de sa fille Ninette, est de loin « le moment le plus important de la guerre ».
« Cette décision fait de lui un hors-la-loi, ce qui n’est pas une décision facile à prendre et assumer pour un homme de cet âge déjà avancé, père d’adolescentes, avec une place dans la société », explique-t-elle. Des dizaines d’années plus tard, Ninette découvrira des dossiers, aux Archives nationales de France, révélant qu’il avait été dénoncé, ce qui avait donné lieu à une enquête de police. Six mois plus tard, Edgar se rend à la mairie en compagnie de ses proches pour faire tamponner leurs papiers.
Cependant, l’exemple peut-être le plus marquant de la résistance de la famille se trouve du côté de sa relation changeante avec le judaïsme. Au fur et à mesure que les perspectives s’obscurcissent, Yvonne se dit que ses filles seront plus résilientes face à l’antisémitisme ambiant si elles en sont fières. Elle leur explique donc qu’elles doivent se montrer fières des traditions et réalisations juives et prendre conscience que le succès s’accompagne d’une responsabilité envers les personnes dans le besoin.
Ses leçons portent leurs fruits. Ninette se rappelle avoir ressenti de la fierté, et non de l’humiliation, en voyant le mot « Juif » sur sa carte d’identité.
« Mes parents se sont davantage intéressés au judaïsme », se souvient Ninette. « Certains s’en sont éloignés ; nous nous en sommes rapprochés. »
En 1942, pour Rosh HaShana et Yom Kippour, Edgar, sa femme et ses enfants assistent aux offices pour la première fois depuis les bat mitsvah de la famille, dans les années 1930. « Pour Maman et Papa », explique Ninette, « le fait de participer à un office après des dizaines d’années de non-observance était un véritable acte de défi. »
Mais dans Paris, occupée par les Allemands, la tragédie frappe des membres de la famille – à commencer par les sœurs d’Edgar, Louise et Alice, la fille d’Alice, Maryse, et son mari, l’ancien combattant et handicapé André Schoenfeld. Porteur de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur, André est arrêté par la police française en 1941 lors d’un dîner de retrouvailles pour les blessés de la Première Guerre mondiale. Il est envoyé dans le tristement célèbre camp d’internement de Drancy.
La nouvelle de l’arrestation d’André touche profondément Edgar et les siens.
« Après cela, plus rien ne sera jamais pareil », confie Vivianne ; la France traite ses Juifs comme des « larves pourries abjectes, tout juste bonnes à écraser ».
La famille apprend par ailleurs les horreurs qui se sont produites lors de la rafle du Vel d’Hiv’, en juillet 1942, lorsque quelque 8 000 Juifs – dont près de 4 000 enfants – furent rassemblés dans une très forte promiscuité cinq jours durant, avant d’être expulsés. « C’est horrible, diabolique ; c’est tellement atroce que l’on ne peut même pas crier », lit-on dans la lettre, qui circule sur la Riviera, d’un témoin oculaire, une assistante sociale. « Je vais essayer de le décrire, mais quand bien même on le multiplierait par 1 000, cela ne donnerait qu’une infime idée de ce que c’est en réalité. »
Malgré tout, il y a des choses, dans la vie de la famille, qui ne changent pas : en août, Edgar part en vacances avec les siens au Grand Hôtel de Mont-Revard, un luxueux refuge alpin qu’ils connaissent depuis l’avant-guerre. Dans son journal, Ninette dit avoir « passé un merveilleux moment » à monter à cheval et jouer au tennis, au croquet, au golf et au ping-pong.
Comme le dit Jay, il est important de rappeler que la famille « ignore en grande partie ce qui se passe dans le nord et …notamment ce qui arrive aux personnes embarquées dans les trains vers l’Est. » En 1943, suggère-t-il, la plupart des personnes qui ont suivi l’exode pensent que le travail forcé est le pire qui puisse arriver aux Juifs français.
Lorsque deux évadés d’Auschwitz, Haïm Salomon et M. Honig, reviennent à Nice pour retrouver leurs proches et disent les horreurs qu’ils ont vues devant un comité juif local, on refuse de les croire. On préfère croire que ces hommes ont perdu la raison. Un des amis d’avant-guerre d’Edgar, président du comité, déclare à un collègue : « De telles atrocités… ne sont pas concevables… en plein XXe siècle. »
Même si plusieurs victoires alliées, en 1942, annoncent la défaite des nazis, il est clair que le danger n’est pas encore passé. Pour les Dreyfus, le moment le plus dangereux se produit à l’automne 1943, lorsque les Allemands occupent la côte d’Azur et, pour l’empêcher de quitter l’Axe, envahissent l’Italie.
Se cacher
Avec de faux papiers de la main d’un ancien employé de La Maison, Edgar, sa femme et ses filles prennent le train pour se rendre de Cannes à Marseille puis à Pau, non loin des Pyrénées. « C’était fabuleux d’avoir ces faux papiers », se rappelle Ninette. « J’avais l’impression d’être un personnage de roman. »
Leur évasion montre que, malgré les trahisons et la collaboration de Vichy et de ses complices, certains ont aidé leurs concitoyens juifs. Lorsque les Allemands cherchaient Edgar et les siens, leurs voisins, à Cannes, les cachent.
À Pau, Pierre Barthe, éleveur de chevaux de son état qui connait bien la famille, les cache chez lui et met sur pied un audacieux plan pour les faire passer en Espagne, via les Pyrénées, grâce à Henri Delhiart, l’un des plus grands contrebandiers du coin. Leur évasion n’est pas de tout repos.
Barthe vole une ambulance et fait passer Ninette pour une tuberculeuse afin de faciliter leur passage vers la ville thermale française de Cambo-les-Bains, où Delhiart prend les rênes. Il choisit comme point de rendez-vous un bar fréquenté par les gardes-frontières allemands, en se disant, à juste titre, comme l’écrit Jay, que « les Allemands ne les chercheront jamais ici » Plus tard, Ninette se rappellera s’être cachée dans un fossé pour échapper aux soldats allemands qui étaient si près qu’elle avait l’impression de sentir le souffle de leurs chiens.
Fort heureusement, comme le prévoyait Delhiart, cette nuit-là, la pluie empêche les chiens de repérer les fuyards.
Une fois arrivée en Espagne, la famille passe les derniers mois de la guerre dans le luxueux Palace Hotel de Madrid et fait la connaissance de monarchistes anglophiles, ce qui leur évite d’attirer l’attention des espions allemands et autres sympathisants fascistes.
En avril 1945, près de cinq ans après en être partie, Ninette revient à Paris.
Mais l’occupation a brisé la famille à tout jamais. Comme ils le découvrent progressivement, André et Maryse ont été assassinés à Auschwitz en août 1943. Leurs biens ont été spoliés par les nazis, tante Louise est morte seule dans une chambre mansardée à Paris en mai 1943 et tante Alice, comme 327 enfants, a été déportée à Auschwitz quatre semaines avant la libération.
Ninette s’efforcera, plus tard dans sa vie, de rendre hommage et faire reconnaître ceux qui ont aidé la famille. C’est grâce à elle qu’en 1980, Yad Vashem fait de Barthe et de son épouse des Justes parmi les Nations.
Jamais elle ne se départira de la conviction que les Juifs français ont été trahis par les leurs.
« Son mépris envers ses compatriotes était plus fort encore que son aversion pour les nazis allemands », écrit Jay.
« Les Allemands étaient des étrangers, les Français, son peuple : et pourtant, ils lui ont tourné le dos, et même pire encore, à un âge où elle était très consciente des choses. »
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