Le livre d’un survivant de la Shoah a incité un réfugié rohingya à fuir sa geôle
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Jaivet Ealom est désormais étudiant en sciences politiques à l'université de Toronto. (Crédit : Cole Burston/ via JTA)
Jaivet Ealom est désormais étudiant en sciences politiques à l'université de Toronto. (Crédit : Cole Burston/ via JTA)
Interview

Le livre d’un survivant de la Shoah a incité un réfugié rohingya à fuir sa geôle

« Découvrir un sens à sa vie » de Viktor Frankl a permis à Jaivet Ealom de garder espoir et de fuir un centre de détention réputé brutal de l’île de Manus, et de rejoindre le Canada

Alma via JTA – Jaivet Ealom est la seule personne connue à s’être jamais échappée du centre de détention pour réfugiés de l’île de Manus, connu pour sa brutalité et géré par les Australiens. En tant que réfugié rohingya fuyant la campagne de génocide du Myanmar, Jaivet s’est retrouvé emprisonné sur cette île isolée près de la Papouasie-Nouvelle-Guinée pendant trois ans et demi.

Il la décrit comme un centre de torture. L’histoire de son évasion est celle des films hollywoodiens. Il l’a planifiée pendant des mois : profitant de l’obscurité pour s’enfuir, il s’est fait passer pour un interprète et a utilisé de faux passeports. Contre toute attente, il est arrivé au Canada en 2017.

Pendant la détention de Jaivet, un livre – le seul auquel il avait accès – a maintenu son esprit en vie. Ce livre était « Découvrir un sens à sa vie » de Viktor Frankl. Publié pour la première fois en 1946, ce livre est une exploration de la psychologie des prisonniers dans les camps de concentration nazis. Son auteur, un psychiatre autrichien qui avait été emprisonné à Auschwitz, parle avec une clarté sans faille des conditions de vie dans les camps et de leur impact sur le corps et la psyché des hommes. C’est également là qu’il décrit la logothérapie, son idée que les humains sont avant tout motivés par la recherche d’un sens à leur vie. Le livre s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires.

Soixante-quinze ans après la libération d’Auschwitz, le livre de Viktor Frankl paraît de nouveau profondément pertinent. Plus de 70 millions de personnes dans le monde ont été déplacées de force à cause d’un conflit. Des millions d’entre elles sont détenues, indéfiniment, dans des camps.

J’ai récemment parlé à Jaivet, aujourd’hui étudiant en sciences politiques à l’université de Toronto, du livre et de son impact sur lui.

Cet entretien a été légèrement édité et condensé.

Cette photo datant du 31 octobre 2017 montre des demandeurs d’asile manifestant contre la possible fermeture de leur centre de détention, sur l’île de Manaus, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. (Crédit : Australia Broadcasting Corporation via AP)

Alma : Comment avez-vous mis la main sur « Découvrir un sens à sa vie » ?

Jaivet Ealom : Nous n’étions pas autorisés à recevoir quoi que ce soit en dehors de la détention. J’étais un lecteur avant [d’arriver au camp], et quand vous n’avez rien à faire, un livre peut être votre meilleur ami.

Nous étions autorisés à imprimer cinq pages par semaine au bureau à des fins de documentation – pour imprimer des formulaires et autres choses. [Découvrir un sens à sa vie] était un livre électronique sur l’ordinateur du bureau, mais je n’avais pas d’écran pour le lire, alors j’utilisais le quota de cinq pages par semaine pour l’imprimer. Il m’a fallu quelques mois pour imprimer le livre en entier. Ensuite, je l’ai apporté dans un atelier de couture [sur l’île] où les gens réparent leurs vêtements. Et j’ai cousu le livre à la main.

Quand je me suis échappé, je n’ai pas vraiment eu l’occasion de prendre des biens. J’ai juste dû partir dans la nuit. S’il y avait une chose que j’aurais pu emporter avec moi, c’était ce livre.

Le psychiatre autrichien Viktor Frankl, le 16 octobre 1995. (Crédit : AP Photo/Ronald Zak)

Pourquoi était-il si important pour vous ?

Sur l’île, je n’avais aucun contrôle – et encore moins sur ma vie – je n’avais aucun contrôle sur ce que je mangeais, où je dormais, quand je dormais. C’était une souffrance constante. Et la détention qui nous était imposée était indéfinie – on ne sait jamais quand on va sortir. Quand [Viktor Frankl] dit « vivez la vie comme si vous l’aviez mal faite la première fois et que vous la vivez une deuxième fois », cela dépeint le présent comme le passé, et cela me donne l’illusion de contrôler ma vie, ce que je n’avais pas à l’époque.

Au début, j’ai pensé : « Ma vie est nulle. Tous les autres dans le monde sont si bien traités, pourquoi je ne suis pas… » Ce genre de choses. Mais Frankl inverse cela. Il dit : « Ce n’est pas ce que vous attendez de la vie, mais ce que la vie attend de vous. » C’était la seule chose sur laquelle j’avais un contrôle en détention, donc c’était une belle perspective, de voir ça d’un autre côté. C’est utile dans n’importe quel contexte.

Viktor Frankl écrit que « tout peut être enlevé sauf la dernière des libertés humaines – celle de choisir ses attitudes dans n’importe quelles circonstances, de choisir sa propre voie », et « en dernière analyse, il est apparu clairement que le type de personne que le prisonnier est devenu était le résultat d’une décision intérieure, et non le résultat des seules influences du camp ». Cela semble difficile à accepter – que même dans les conditions dans lesquelles il a vécu à Auschwitz, et que vous avez vécues à Manus, on a un contrôle total sur ses attitudes et ses réactions à chaque instant. Qu’en pensez-vous ?

Oui, absolument. En détention, on nous appelait par des numéros, pas par des noms. De cette petite chose à presque tous les autres aspects de la vie, on se rend compte qu’on n’a aucun contrôle, mais on peut toujours choisir comment réagir. C’est quelque chose que même les gardiens les plus horribles ne pourraient pas vous enlever. Cela m’a donné un sentiment de plus grande valeur morale, comme, même si vous me traitez comme de la merde, je peux toujours contrôler ma réaction envers vous, je peux toujours être gentil avec vous.

Je me suis divisé en deux quand j’étais en détention

Je me suis divisé en deux quand j’étais en détention. Au début, j’ai suivi et fait tout ce que tout le monde faisait. Vous avez toutes les raisons, vous pouvez trouver tous les reproches sur terre pour les pousser vers autre chose et blâmer la situation extérieure. Vous étiez dans le camp, vous étiez traité comme de la merde ; vous avez toutes les raisons de blâmer l’environnement et de blâmer les autres. Mais d’un autre côté, vous avez le contrôle ultime. Viktor Frankl dit qu’il ne faut pas blâmer le destin, mais l’accepter et travailler avec lui.

Je dis toujours à mes amis : « Ne vous concentrez pas sur des choses que vous ne pouvez pas changer, mais sur des choses que vous pouvez changer ». Si vous vous concentrez sur des choses que vous ne pouvez pas changer, cela dévore votre énergie et votre temps. Si vous pouvez vous concentrer sur l’acceptation de l’environnement, qu’il s’agisse de la prison ou de la détention, vous pouvez vous concentrer sur la construction de l’environnement.

j’ai appris de Viktor comment rationaliser la souffrance, et ensuite séparer la souffrance et la douleur de soi-même

Accepter n’a pas été facile, car les raisons de blâmer sont toujours là. Mais j’ai appris de Viktor comment rationaliser la souffrance, et ensuite séparer la souffrance et la douleur de soi-même. J’ai appris à rationaliser et ensuite à distinguer la souffrance et la douleur de mon moi intérieur. Je savais que j’avais le contrôle sur moi-même. Cela m’a aidé, surtout quand on souffre constamment ou qu’on a mal.

L’une des « recettes du succès » de Viktor Frankl est d’avoir un objectif futur, quelles que soient les circonstances. Cela a-t-il été difficile pour vous en détention ?

Je pense que l’avenir a joué un grand rôle [pour moi], et c’est toujours le cas pour les personnes en détention. La plupart des souffrances n’étaient pas physiques. Ce n’était pas le manque de nourriture, de chaleur ou d’eau. C’était la torture mentale de vous enlever l’espoir parce qu’il n’y avait pas de peine, pas de date de sortie. Il n’y avait pas d’espoir, pas de lumière au bout du tunnel. J’ai senti que cela était en contradiction avec notre vie d’humain car nous regardons toujours vers l’avenir. Lorsque vous enlevez cela aux gens, vous leur enlevez une raison de vivre. Pourquoi devrais-je vivre ma vie, juste pour pouvoir souffrir ? Vous enlevez la volonté de survivre, la volonté de vivre.

Illustration : les conditions de vie sur place ont provoqué une émeute en 2014 entre réfugiées détenus sur l’île de Manus. (Capture écran, autoirsation)

Qu’est-ce qui vous a permis de rester concentré sur votre avenir ?

La nuit où j’ai appris que je pourrais partir, c’était des mois et des mois avant. J’ai reçu la confirmation que quelqu’un pouvait prévoir un véhicule à l’extérieur de la clôture. Ce fut le moment singulier où j’ai entrevu un espoir. J’ai utilisé cet espoir pendant tous les mois suivants, juste pour pouvoir bien dormir.

Viktor Frankl dit quelque chose du style : « quiconque est bon sera toujours en minorité », et dans mon cas, c’était vrai. J’étais détenu par le gouvernement australien et d’horribles gardiens, mais à la fin, j’ai été frappé par le fait que ce sont les travailleurs de la prison qui m’ont aidé à m’évader. J’ai réalisé qu’on peut toujours trouver le bien, même parmi les personnes les plus horribles.

Il suffit des actions d’une seule personne pour restaurer votre foi en l’humanité

Je dis toujours aux gens qu’il suffit des actions d’une seule personne pour restaurer votre foi en l’humanité.

Quels conseils aimeriez-vous donner aux personnes qui sont si mal à l’aise en ce moment et qui vivent avec un profond sentiment d’incertitude quant à l’avenir ?

Une chose dont je parle toujours, c’est la certitude de l’incertitude. Je n’ai jamais su ce qui allait se passer, et c’est encore plus vrai dans cette situation. La plupart du temps, la vie ne se déroule jamais comme on l’attend. Dans l’ensemble, les contraintes augmentent votre résilience. La douleur peut vous rendre plus résistant à long terme ; en étant forcé de l’accepter, vous pouvez vous élever au-dessus d’elle.

Selon vous, quel serait le message de Viktor Frankl pour les gens en ce moment ?

Il explique que lorsque la douleur est unique, la possibilité de la surmonter l’est tout autant. Peut-être que nous pourrions réaliser quelque chose que nous ne pourrions jamais faire sans ça dans une vie normale. Il dit que c’est vous, et vous seul, qui avez le contrôle ultime.

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