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David Friedman, alors ambassadeur des États-Unis en Israël, lors de la cérémonie commémorative du 11-Septembre, en Israël, le 11 septembre 2017. (Crédit : Matty Stern/Ambassade des États-Unis à Tel Aviv)
David Friedman, alors ambassadeur des États-Unis en Israël, lors de la cérémonie commémorative du 11-Septembre, en Israël, le 11 septembre 2017. (Crédit : Matty Stern/Ambassade des États-Unis à Tel Aviv)
Témoignage

Le monde juif avant le 11-Septembre — et ce qu’il est devenu

Les attentats terroristes du 11-Septembre sont souvent considérés comme un tournant historique, marquant une rupture entre un « avant » et un « après »- et la communauté juive n’en est pas sortie indemne

JTA — Le 10 septembre 2001, la Jewish Telegraphic Agency annonçait la réouverture de la Central Synagogue de New York.

Cette synagogue du mouvement réformé était restée fermée pendant trois ans après un incendie dévastateur survenu en 1998. Des centaines d’ouvriers avaient aidé à restaurer ce bâtiment emblématique, avec des travaux dont la facture s’était élevée à environ 40 millions de dollars. Un bref article de la JTA avait indiqué que la synagogue avait été reconstruite et que ses fidèles avaient enfin été autorisés à franchir sa porte d’entrée et à y prier.

Cette histoire avait eu son sens propre au moment où elle avait été écrite – et elle avait signifié autre chose dès le lendemain. Et quand le rabbin Peter Rubinstein avait prononcé son discours de Rosh HaShana, le 17 septembre, il avait cherché à trouver un équilibre aussi délicat que douloureux entre l’immense joie de retrouver le sanctuaire et le traumatisme collectif, le deuil qui étreignaient alors New York.

Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 sont souvent considérés comme ayant marqué un tournant historique, avec un monde qui était passé d’un « avant » à un « après » distinct autant que décisif. Revenir sur les informations qui avaient été rapportées par la JTA dans les jours qui avaient précédé le 11-Septembre, revenir sur les inquiétudes qui étaient alors celles des Juifs américains à l’approche de cette journée ensoleillée du mois de septembre, permet de mettre en lumière ce qui a changé au cours des 25 dernières années et ce qui n’a – hélas – pas changé.

J’étais dans un bus du New Jersey Transit, en route pour mon travail au Forward, quand le premier avion s’était encastré dans le World Trade Center. J’étais parvenu à rejoindre nos bureaux de la 33e rue. C’était un mardi – ce qui signifiait que nous étions en train de préparer l’édition hebdomadaire pour l’imprimerie et que la majorité des décisions éditoriales avaient d’ores et déjà été prises. Toutefois, les dévastations, les horreurs qui étaient survenues à quelques kilomètres de là avaient rendu sans importance tout ce que nous avions trouvé digne d’intérêt la veille seulement. Et cela devait rester le cas longtemps.

Impossible de me souvenir aujourd’hui des principales informations qui devaient faire la Une en cette semaine fatidique. Ce que je peux vous révéler, en revanche, ce sont les informations que nous considérions, aux côtés des autres médias juifs, comme importantes. « Avant ».

Au mois de septembre 2001, la seconde Intifada était à son paroxysme en Israël. Les attentats terroristes palestiniens et les représailles israéliennes faisaient quotidiennement la Une de l’actualité. Le 4 septembre, la JTA avait signalé que les petits Israéliens avaient repris le chemin de l’école au rythme des alertes qui concernaient de potentielles attaques. Quatre voitures piégées avaient explosé à Jérusalem en l’espace de douze heures.

Les Juifs américains avaient aussi dû faire face à une campagne internationale d’hostilité anti-israélienne à l’occasion de la Conférence mondiale des Nations unies contre le racisme qui avait été organisée à Durban, en Afrique du Sud, du 31 août au 7 septembre. Israël et les États-Unis avaient retiré leurs délégations après les nombreuses attaques anti-israéliennes qui avaient caractérisé le sommet. La JTA avait alors évoqué « un cirque vicieusement anti-israélien et antisémite ». Cela n’avait pas été la première fois que la politique postcoloniale s’était manifestée en prenant la forme de l’antisémitisme – mais la virulence des invectives à Durban devait marquer ce que l’historien James Loeffler a récemment qualifié de « tournant dans l’évolution de l’antisémitisme et de l’antisionisme ».

Des manifestants anti-Israël défilent à Durban, en Afrique du Sud, le 31 août 2001, à l’occasion de la Conférence mondiale contre le racisme. (Crédit : Photo AFP)

Une autre étape dans cette évolution avait été perceptible dans un article datant du 4 septembre qui était consacré aux campus universitaires. La JTA avait rapporté que des étudiants pro-palestiniens espéraient pouvoir lancer une campagne nationale exhortant les universités à se désinvestir des entreprises qui faisaient alors des affaires avec Israël, comparant explicitement Israël à l’Afrique du Sud de l’apartheid. Les responsables juifs avaient estimé que cette campagne, connue sous le nom de « Boycott, désinvestissement et sanctions » (BDS), n’avait que peu de chances de faire des émules. « Le mouvement de désinvestissement concernant l’Afrique du Sud a eu un effet fédérateur sur les campus, alors que les actions anti-israéliennes y sont source de division », avait indiqué un responsable juif – une prédiction qu’il regrette sans doute aujourd’hui.

A New York, trois candidats à la mairie, tous Juifs — Alan Hevesi, Mark Green et Michael Bloomberg — s’étaient unis à Elie Wiesel et aux responsables juifs dans leurs critiques de la conférence de Durban, à peine une semaine avant la primaire qui devait avoir lieu dans la ville, le 11 septembre.

Et un débat avait éclaté sur ce que les Juifs américains devaient dire au sujet d’Israël. Des organisations étaient en train de préparer un immense rassemblement de solidarité aux abords des Nations unies, le 23 septembre, mais elles avaient délibérément choisi un slogan général, presque insipide : « Solidaires du peuple d’Israël ». Selon une analyse de la JTA, « s’ils avaient été plus précis — en demandant, par exemple, un retour au processus de paix d’Oslo ou une intervention accrue des États-Unis dans les relations israélo-palestiniennes — une partie de la coalition des groupes parrainant l’événement aurait été susceptible de s’en retirer ».

Malgré ces dissensions et malgré les violences persistantes en Israël, certains continuaient pourtant de parler de paix. Noa Ben Artzi, la petite-fille d’Yitzhak Rabin qui était alors âgée de 24 ans, parcourait les communautés juives américaines à ce moment-là en affirmant que les Israéliens avaient perdu de vue la conviction qui était celle de l’ancien Premier ministre assassiné : Oui, la paix exigeait de traiter avec des ennemis, des ennemis qui étaient aussi des voisins.

Un institut éducatif judéo-arabe en Israël, Givat Haviva, avait tout juste remporté un prix de la paix de l’UNESCO.

Sur cette photo non datée, des jeunes juifs et arabes participent à une activité commune à Givat Haviva, dans le centre d’Israël. (Crédit: Givat Haviva)

Ailleurs, il y avait des signes de résilience juive, notamment en Europe. La synagogue du Jubilé de Prague avait accueilli son premier mariage juif depuis plus de trois décennies – un signal modeste mais fort qui avait indiqué que la vie juive dans la ville était en train de se remettre de la Shoah et du régime communiste.

Des synagogues en Angleterre et dans sept pays d’Europe centrale et orientale avaient reçu des subventions pour leur préservation. Au Kosovo, Juifs, musulmans et catholiques avaient aidé, ensemble, à reconstruire une mosquée qui avait été endommagée pendant la guerre qui avait pris fin deux ans plus tôt — une « lueur d’espoir », s’était exclamé un participant juif, au beau milieu du conflit qui faisait rage en Israël et des événements déplaisants survenus à Durban.

Et, parce que la vie juive peut aussi avoir son côté loufoque, il y avait eu l’histoire de cette carte de vœux géante pour Rosh HaShana. Cette carte d’environ de 591 mètres-carrés, pesant presque 500 kilos, avait été dévoilée lors d’un énième événement pro-israélien. Le Guinness World Records avait refusé de la reconnaître en raison de la manière dont elle avait été assemblée.

Il y avait eu un détail dans l’histoire de cette carte de vœux qui, à l’instar de la reconstruction de la Central Synagogue, allait revêtir une signification inattendue dans les jours, dans les semaines, dans les mois et dans les années suivantes. Parmi les intervenants, lors de cet événement, il y avait eu « un adolescent ayant survécu à l’attentat à la bombe qui avait été perpétré le 1er juin dans une discothèque en Israël », en référence à une attaque qui avait été commise par un terroriste palestinien à l’intérieur de la discothèque Dolphinarium, qui était située sur le front de mer de Tel Aviv. Vingt-et-un Israéliens, dont seize adolescents, y avaient été assassinés.

A l’époque, cet attentat avait été largement condamné à droite et à gauche de l’échiquier politique américain. Même le président de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat, avait officiellement dénoncé le carnage et il avait appelé à un cessez-le-feu immédiat dans les affrontements entre l’armée israélienne et les Palestiniens.

David Friedman, alors ambassadeur des États-Unis en Israël, lors de la cérémonie commémorative du 11 septembre en Israël, le 11 septembre 2017. (Crédit: Matty Stern/Ambassade des États-Unis à Tel-Aviv)

Un quart de siècle plus tard, les attentats qui ont été perpétrés par des islamistes radicaux, le 11-Septembre, semblent avoir été, à nos yeux, le « Pearl Harbor » de la guerre contre le terrorisme. Malgré les théories du complot qui avaient tenté d’attribuer la responsabilité de ces attaques aux Israéliens et aux Juifs, le discours dominant à l’époque avait été qu’Israël et les États-Unis étaient engagés dans une lutte contre un ennemi commun. Les attentats-suicides en Israël avaient suscité une certaine dose de compassion à l’égard du peuple israélien. Même alors que le « processus de paix » s’enlisait, un optimisme prudent régnait : Ariel Sharon, ce faucon, pourrait-il être le Premier ministre en capacité de mener à bien ce que Rabin, un autre ancien combattant, avait commencé ?… Quatre années plus tard, Sharon allait évacuer les implantations juives de Gaza.

Mais le 11-Septembre n’a finalement été qu’un des points d’inflexion du XXIe siècle. Il y a eu, le 7 octobre 2023, une autre attaque terroriste surprise qui a profondément traumatisé la nation visée. Une attaque qui, elle aussi, a déclenché des ripostes militaires massives. Et pourtant, les différences entre les deux événements sont aussi nombreuses que les similitudes. En réalité, peu d’Américains ont pu saisir l’ampleur du traumatisme social qui a été provoqué par le 7-Octobre en Israël, où chaque citoyen juif a semblé connaître une victime, une famille en deuil, et où le nombre de morts, dans un pays de dix millions d’habitants, a été équivalent à 13 fois celui du 11-Septembre.

C’est également un monde différent qui a été témoin des événements du 7-Octobre. Quand ils se sont produits, l’esprit de Durban s’était déjà généralisé au sein de la gauche, et la diabolisation d’Israël était devenue un mot d’ordre progressiste. Israël était dirigé non seulement par un gouvernement de droite, mais aussi par une coalition qui comprenait en son sein des nationalistes purs et durs déterminés à réduire à néant^`- toute possibilité de réconciliation avec les Palestiniens. Toute une génération de jeunes, qui fréquente aujourd’hui les couloirs de l’université et autres établissements d’enseignement supérieur, n’était même pas née au moment des attentats du 11-Septembre et elle n’a jamais connu un dirigeant israélien autre que Benjamin Netanyahu, à l’exception des 18 mois du mandat du gouvernement Bennett-Lapid. Et 25 ans après le 11-Septembre, le maire de New York est lui-même antisioniste.

Et la communauté juive américaine ? Entre le 11-Septembre et le 7-Octobre, les synagogues et les institutions juives ont été placées dans l’obligation d’engager des gardes armés et d’organiser des exercices de simulation d’attaques « à main armée ». Des nationalistes blancs ont perpétré de violentes attaques antisémites contre des synagogues à Pittsburgh et à Poway, en Californie, au Musée américain du Mémorial de la Shoah et dans un centre communautaire juif à Overland Park, au Kansas.

Une étrange alliance entre l’extrême-droite et la gauche progressiste a fait du terme « sioniste » une seule insulte. Un homme d’origine libanaise, inspiré par le Hezbollah, a foncé avec une camionnette qui était remplie d’explosifs dans l’entrée d’une synagogue du Michigan. Le mois dernier, un intrus a interrompu l’office du vendredi soir à la Central Synagogue, hurlant des obscénités et frappant un fidèle.

Sur les campus, les débats que la JTA considérait comme un phénomène nouveau et incertain, au mois de septembre 2001, sont devenus aussi courants que la semaine d’intégration ou la fête des anciens élèves.

Il y a encore des récits de résilience et de reconstruction juives. Il y a encore des rassemblements de solidarité en faveur d’Israël. Mais les diatribes anti-israéliennes et l’impasse politique en Israël ont fait des ravages. Les familles hésitent à aborder le sujet d’Israël lors de leurs rencontres, craignant qu’une jeune fille n’annonce son antisionisme ou qu’un aîné n’exprime sa conviction qu’ « il n’y a pas d’innocents » à Gaza.

Les Juifs qui avaient lu la JTA dans les jours qui avaient précédé le 11-Septembre ne savaient pas que leurs inquiétudes étaient sur le point d’être bouleversées. Ils ne savaient pas quels événements deviendraient des notes de bas de page de leur histoire et lesquels deviendraient les fils conducteurs de la vie juive américaine.

Ils ne savaient très certainement pas que la réouverture d’une synagogue à Midtown Manhattan, aussi enthousiasmante qu’elle puisse être – et elle l’est toujours – prendrait bientôt l’éclat inquiétant d’une aurore sans soleil.

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