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  • Iosef Sánchez, un Juif inca, avec sa famille à Los Olivos, à Lima, au Pérou, en 2004. (Autorisation :  Graciela Mochkofsky)
    Iosef Sánchez, un Juif inca, avec sa famille à Los Olivos, à Lima, au Pérou, en 2004. (Autorisation : Graciela Mochkofsky)
  • Agustín Araujo, un Juif inca à Cajamarca, au Pérou, en 2004. (Autorisation :  Graciela Mochkofsky)
    Agustín Araujo, un Juif inca à Cajamarca, au Pérou, en 2004. (Autorisation : Graciela Mochkofsky)
  • Un groupe de Juives incas à Los Olivos, à Lima, au Pérou, en 2004. (Autorisation :  Graciela Mochkofsky)
    Un groupe de Juives incas à Los Olivos, à Lima, au Pérou, en 2004. (Autorisation : Graciela Mochkofsky)
  • Un groupe de membres de la communauté Bnei Moshe en train de fêter Souccot à El Milagro, à Trujillo, au Pérou, en 1988. (Autorisation : Yehoshua Tzidkiya)
    Un groupe de membres de la communauté Bnei Moshe en train de fêter Souccot à El Milagro, à Trujillo, au Pérou, en 1988. (Autorisation : Yehoshua Tzidkiya)
  • Des femmes de la communauté des Juifs incas à la synagogue El Milagro de Trujillo, au Pérou, en 2004. (Autorisation :  Graciela Mochkofsky)
    Des femmes de la communauté des Juifs incas à la synagogue El Milagro de Trujillo, au Pérou, en 2004. (Autorisation : Graciela Mochkofsky)
  • Segundo Villaneuva (devenu plus tard Zerubbabel Tzidkiya) et un groupe de membres de la communauté Bnei Moshe à Souccot à El Milagro, à Trujillo, au Pérou, en 1988. (Autorisation :  Yehoshua Tzidkiya)
    Segundo Villaneuva (devenu plus tard Zerubbabel Tzidkiya) et un groupe de membres de la communauté Bnei Moshe à Souccot à El Milagro, à Trujillo, au Pérou, en 1988. (Autorisation : Yehoshua Tzidkiya)
  • Wilson Sánchez, un Juif inca, dans la synagogue El Milagro de Trujillo, au Pérou, en 2004. (Autorisation : Graciela Mochkofsky)
    Wilson Sánchez, un Juif inca, dans la synagogue El Milagro de Trujillo, au Pérou, en 2004. (Autorisation : Graciela Mochkofsky)

Le Péruvien qui a amené des centaines d’Incas au judaïsme – et en Israël

Un livre de Graciela Mochkofsky raconte l’histoire improbable du catholique Segundo Villanueva, dont la révélation et les efforts ont amené les Juifs incas en Terre promise

En 1948, au Pérou, un mestizo âgé de 21 ans, Segundo Villanueva, avait ouvert pour la toute première fois le coffre de son père assassiné. Un coffre transmis de père en fils depuis des générations dans sa famille.

Il avait été surpris d’y trouver une vieille copie de la Bible. Il avait eu du mal à comprendre ce qu’elle faisait là – il appartenait à une famille catholique et il leur était donc interdit de posséder un recueil des saintes écritures. Seuls les prêtres avaient le droit de les lire et de transmettre leur message au peuple.

Cette découverte étrange devait changer le cours de la vie de Villanueva, l’emmenant de Rodacocha, le petit hameau des Andes dans lequel il avait vu le jour en 1927, jusqu’à l’ancien cimetière juif du mont des Oliviers à Jérusalem – où il devait être inhumé en 2008 sous le nom de Zerubbabel Tzidkiya.

Parce que Villanueva avait osé ouvrir cette Bible et la lire, et à l’issue d’un parcours chaotique où il aura tenté de se fondre dans diverses identités chrétiennes et syncrétiques moins connues, il était finalement devenu Juif pratiquant.

Villanueva avait entraîné de nombreuses autres personnes dans son cheminement déterminé, une démarche entamée pour mieux comprendre la parole de Dieu telle qu’elle était écrite dans l’Ancien Testament. Sa recherche authentique et sans fin de la vérité aura finalement abouti sur la conversion de centaines de familles péruviennes au judaïsme, et sur leur départ en Israël. Une alyah qui avait eu lieu en trois petites vagues entre les années 1990 et 2006.

« C’est l’une des histoires les plus fascinantes que j’ai pu découvrir en tant que journaliste », confie Graciela Mochkofsky, journaliste et autrice née en Argentine, qui a fait des recherches pendant de nombreuses années pour son livre.

Graciela Mochkofsky (Crédit : Thea Traff)

Mochkofsky a travaillé à rassembler tous les événements survenus dans la vie de Villanueva, dans la vie de sa famille et dans l’existence de ses fidèles dans un ouvrage intitulé The Prophet of the Andes: An Unlikely Journey to the Promised Land, qui a été publié le 2 août.

Juive du côté de son père, Mochkofsky, 53 ans, est la toute nouvelle doyenne de la Craig Newmark Graduate School of Journalism à l’université de la ville de New York. En reconstituant l’histoire du « prophète », elle a mis en œuvre toutes ses compétences de journaliste : L’autrice s’est rendue compte que même si les grandes lignes de l’histoire présumée de Villanueva étaient vraies, elle devait toutefois relever en permanence le défi de déceler le vrai du faux.

L’aventure avait commencé lorsque Mochkofsky était tombée, par hasard, sur l’histoire de Villanueva et de ses fidèles – qui devaient par la suite se désigner sous le nom de communauté des Bnei Moshe. Le récit était relaté dans un essai écrit par le rabbin Habad-Loubavitch, It Myron Zuber, qui était intitulé Converting Inca Indians in Peru, qu’elle avait lu au mois de septembre 2003.

Selon Zuber, « tout a commencé en 1996, dans la ville péruvienne de Trujillo, avec un homme qui s’appelait Villanueva, qui était un bon catholique qui se rendait fréquemment à l’église… Après un certain temps, Villanueva en est arrivé à la conclusion que l’église catholique n’était pas en mesure de satisfaire sa quête spirituelle et il a décidé d’embrasser le judaïsme ».

« Et il ne lui a pas fallu longtemps pour réunir 500 personnes qui, elles aussi, souhaitaient se convertir au judaïsme… Villanueva a changé son nom et il est devenu Tzidkiyahu et il est vénéré en tant que prophète et en tant que meneur d’hommes en Israël », continue Zuber.

Mochkofsky devait ultérieurement découvrir que ce n’était pas réellement ce qui était arrivé – que ce soit au Pérou ou en Israël.

« The Prophet of the Andes: An Unlikely Journey to the Promised Land », un livre écrit par Graciela Mochkofsky (Autorisation : Knopf)

Mais l’essai de Zuber, malgré son caractère problématique, avait suffisamment intrigué Mochkofsky pour qu’elle se décide à creuser l’histoire. Après plusieurs voyages et reportages au Pérou et en Israël pour y rencontrer des membres de la communauté Bnei Moshe, elle avait écrit un livre en espagnol intitulé La Revelación.

L’autrice estime avec le recul que ce livre, paru en 2006, a été finalement une première édition « bourrée de lacunes » de The Prophet of the Andes. Une raison majeure en a été son incapacité à rencontrer Villanueva : celui-ci se trouvait au Pérou quand elle-même était en Israël, et vice versa (elle n’a pas pu non plus l’interviewer pour le nouvel ouvrage parce qu’au moment où elle a enfin trouvé le temps de s’y consacrer, il était atteint de démence).

« Le premier livre était plus un conte sur la foi et sur la recherche de vérité. Je n’avais pas les ressources nécessaires pour faire toutes les recherches. Pour comprendre l’histoire dans son intégralité, il fallait que j’en sache plus sur l’Histoire avec un grand H, que j’en sache plus sur le judaïsme et sur l’hébreu, sur Segundo et sur la politique en Israël », dit-elle.

Un curieux prophète

Au même moment, Mochkofsky avait entendu parler d’un nombre croissant de communautés similaires aux Bnei Moshe qui faisaient leur apparition en Amérique du sud. Elle avait écrit sur l’une de ces communautés qui vivait à Bello, aux abords de Medellín, en Colombie – un reportage qui était paru dans le California Sunday Magazine au mois d’avril 2016.

« A l’époque, j’avais terminé d’écrire ‘The Prophet of the Andes,’ et il y avait environ 60 congrégations de ce type dans 14 pays d’Amérique latine », raconte-t-elle.

Les membres de la communauté Bnei Moshe à El Milagro, à Trujillo, au Pérou, en 1987. (Autorisation : Yehoshua Tzidkiy

L’histoire de la communauté Bnei Moshe avait commencé par des lectures de la Bible. Villanueva, alors jeune charpentier, lisait des extraits aux personnes qui désiraient se rassembler autour de lui et il s’ensuivait de longs débats. Les interrogations de Villanueva et son désir de comprendre la véritable signification de la parole de Dieu étaient infinis et il dialoguait avec tous ceux qui partageaient la même aspiration et le même appétit pour l’étude biblique.

Il s’était tourné vers les pasteurs et vers les responsables des congrégations protestantes qui se rassemblaient pour la première fois à Cajamarca, où il vivait.

« L’histoire de Segundo s’est déroulée parallèlement à l’afflux des églises protestantes dans les Andes au 20e siècle. Il y avait autant d’interprétations que d’apprentis à ce moment-là », déclare Mochkofsky.

Mais il avait commencé à poser des questions difficiles et les portes s’étaient brusquement fermées devant lui.

Dora Salazar et ses enfants, des Juifs incas, à Cajamarca, au Pérou, en 2004. (Autorisation : Graciela Mochkofsky)

Prenant la Bible dans un sens très littéral, Villanueva ne parvenait pas à comprendre pourquoi les chrétiens qu’il connaissait faisaient le Shabbat le dimanche, en contradiction avec ce qui était écrit dans les Cinq Livres de Moïse. Il avait finalement rejoint une église qui non seulement avait du sens pour lui, mais était également accueillante : l’église adventiste du 7e jour.

« Cette ouverture, ainsi que le respect du Shabbat le samedi, les restrictions alimentaires strictes, le zèle dogmatique et le conservatisme social – les femmes qui portaient des jupes longues, sans maquillage, sans bijou, et qui ne se mettaient pas de parfum – ont séduit dans un premier temps Segundo et son groupe », écrit Mochkofsky.

Mais après un certain temps, Villanueva avait ressenti encore un malaise. Il avait décidé en conséquence de fonder, en 1962, sa propre église, Israël de Dieu. Après avoir appris l’existence de la petite congrégation des Israélites de la nouvelle alliance, une congrégation évangélique créée par José Alfredo Loje, Villanueva s’était approprié leur usage du calendrier lunaire et leur respect des journées de jeûne mentionnées dans la Torah, comme Souccot, Pessah et Shavuot.

Zerubbabel Tzidkiya, à droite, dans l’implantation d’Elon Moreh en Cisjordanie, en 1990. (Autorisation : Yehoshua Tzidkiya)

Se considérant encore chrétiens, les membres de la communauté Israël de Dieu avaient établi plusieurs congrégations au centre et au nord du Pérou, avec notamment une petite implantation construite par leurs propres soins en 1967 qu’ils avaient appelé Hébron et qui était situé dans l’Amazone.

Cela n’avait été que quand Villanueva avait été en mesure d’accéder à une librairie religieuse qui vendait une grande variété de bibles qu’il avait réalisé qu’une traduction par défaut impliquait des erreurs et des interprétations.

Il avait donc décidé de suivre exclusivement la bible originale écrite en hébreu et il avait ainsi commencé à apprendre la langue. Ce qui l’avait amené à être davantage troublé encore par les incohérences entre la bible hébraïque et le nouveau testament – le faisant s’interroger sur la mauvaise interprétation qu’il avait pu avoir lui-même des écritures.

Il avait finalement conclu que Jésus n’était pas le messie et que lui et son groupe devaient devenir Juifs. Ils deviendraient connus sous le nom de communauté Bnei Moshe.

Les débuts difficiles de la communauté Bnei Moshe

« Pour la troisième fois de son existence, à l’âge de 46 ans, Segundo a été touché de plein fouet par la révélation – une révélation apportée par les pages d’un livre. Ici figurait l’explication, enfin… Aucun prophète n’avait dit que le messie viendrait deux fois – une fois pour être vaincu, une fois pour triompher. Jésus n’était pas le messie et il ne pouvait pas l’être. Ce messianisme était une invention humaine partie d’une bonne intention mais mensongère », écrit Mochkofsky.

Et la conversion au judaïsme de la communauté Bnei Moshe, et son alyah postérieure en Israël, avaient posé de nombreuses difficultés.

Les congrégations de Juifs d’origine européenne au Pérou ne voulaient rien savoir de la communauté, soit parce qu’elles doutaient dans leurs intentions, soit parce qu’elles avaient tendance à les discriminer pour des raisons raciales ou de statut socio-économique. Refusés dans les synagogues établies, Villanueva et les siens avaient construit leurs propres lieux de culte, des cabanes délabrées, qu’ils allaient utiliser jusqu’à leur conversion officielle et leur alyah au sein de l’État juif.

Zerubbabel Tzidkiya dans l’implantation de Kfar Tapuach en Cisjordanie, en 2004 (Autorisation : Yehoshua Tzidkiya)

Quand un rabbin massorti était arrivé au Pérou, leur offrant de les convertir, Villanueva lui avait répondu, sévère : « Merci, mais nous voulons une conversion orthodoxe ».

Segundo avait envoyé des courriers à des rabbins et à des responsables de la communauté juive en Amérique du nord et en Israël, espérant obtenir leur soutien. Certains avaient répondu et étaient venus au Pérou dans la foulée, en particulier des rabbins sionistes religieux qui entrevoyaient dans la communauté Bnei Moshe une source possible de Juifs susceptibles de s’installer en Cisjordanie pour y renforcer la présence juive.

L’approbation du grand-rabbinat d’Israël était nécessaire pour cette conversion de masse hautement inhabituelle d’individus qui ne revendiquaient aucune origine juive (même si le fils de Villanueva tente actuellement de prouver le lien de sa famille avec des Juifs qui avaient été expulsés d’Espagne en 1492.)

Après la transmission, par des rabbins israéliens qui s’étaient déplacés jusqu’en Amérique du sud, d’informations positives, un beit din (une commission formée de trois rabbins) était revenu en date du 17 août 1989 pour procéder à la conversion de 160 membres de la communauté Bnei Moshe. Un grand nombre d’entre eux devait adopter des noms hébreux et Villanueva, de son côté, était devenu Zerubbabel Tzidkiya.

Le 18 février 1990, Tzidkiya et le premier groupe étaient arrivés en Israël. Ils avaient été immédiatement emmenés dans l’implantation d’Elon Moreh, en Cisjordanie. Un grand nombre d’entre eux devait s’intaller plus tard dans l’implantation de Kfar Tapuach.

Et finalement, deux groupes supplémentaires de Péruviens convertis au judaïsme, les communautés Bnei Abraham et des Juifs incas, étaient arrivés au sein de l’État juif. Ce dernier avait mis un terme à cette immigration en 2006, quand il avait semblé que de nombreux candidats étaient plus intéressés par les opportunités économiques offertes par cet exil que par l’idée de mener une vie respectueuse de la pratique du judaïsme.

Mochkofsky déclare qu’elle ne pense pas que la communauté Bnei Moshe ait été manipulée par ceux qui les ont envoyés en Cisjordanie sans leur donner le choix de l’endroit où poser leurs valises.

La tombe de Zerubbabel Tzidkiya sur le mont des Oliviers à Jérusalem, en 2016. (Autorisation : Graciela Mochkofsky)

« Les médias se sont montrés racistes au moment où la communauté Bnei Moshe est arrivée. On les considérait comme des gens qui manquaient d’initiative, comme un phénomène de foire. Mais je ne pense pas du tout qu’ils aient été des pions. Tous ceux qui étaient impliqués dans leur alyah, en Israël, avaient bien sûr un objectif ou un programme pour eux, et la communauté Bnei Moshe aussi un but et des visées. Ils ont su analyser ce qui se passait et ils ont obtenu ce qu’ils voulaient. Ils ont été là où ils voulaient être. Ils ont gagné », dite l’autrice.

Sans gâcher le plaisir de la découverte du livre, il est possible de dire que les lecteurs de « The Prophet of the Andes » seront surpris par la manière dont s’est déroulée la vie de Segundo Villanueva/Zerubabbel Tzidkiya après avoir réalisé son rêve de s’installer en Israël, en tant que Juif. Surprise, Mochkofsky l’a été, c’est certain.

« Je pensais que la fin du livre serait cette alyah enfin réalisée, mais pas du tout », déclare-t-elle.

Il y a un tournant, vers la fin du livre, qui laisse le lecteur admiratif de Tzidkiya pour son engagement sans limite à l’égard de sa quête spirituelle – mais qui le plaint aussi.

« Il y a différentes manières de lire ce livre. L’une d’elles est de le considérer comme un ouvrage racontant la quête tragique et éternelle de la vérité par un homme qui était habité par un livre », ajoute Mochofsky.

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