Le retour à la Une de Jeffrey Epstein se double d’une résurgence des conspirations antisémites
Selon les ONG de lutte contre l'antisémitisme, ce qui se dit d’Epstein est le parfait exemple de 'théorie en fer à cheval' autour de laquelle les extrêmes politiques se rejoignent
WASHINGTON (JTA) — Jason Epstein voyage dans le monde entier en tant que consultant en affaires publiques et, même s’il est fier d’être juif, il ne le mentionne pas dans les pays où cela pourrait poser problème.
Jusqu’à présent, cela n’a pas posé de problème, dit-il : les noms de famille immédiatement reconnaissables comme juifs en Occident ne sont pas identifiés comme tels dans la majorité des autres pays du monde.
Mais ces derniers temps, son identité juive refait surface. Pour lui, cela peut-être dû à la résurgence des théories du complot antisémites liée au regain d’intérêt pour Jeffrey Epstein, le délinquant sexuel condamné qui est au cœur de l’une des affaires politiques les plus étranges et les plus controversées des États-Unis.
« On en vient à se demander si porter son nom de famille revient à avoir une kippa sur la tête », a-t-il déclaré.
Les Juifs portant la kippa sont victimes d’attaques de la part d’antisémites d’extrême droite et d’extrême gauche, et les extrémistes des deux bords propagent des théories antisémites conspirationnistes au sujet d’Epstein, a fait savoir un porte-parole de l’Anti-Defamation League à la JTA, soulignant que les crimes réels et crimes présumés d’Epstein n’avaient rien à voir avec son identité juive.
« Le centre sur l’extrémisme de l’ADL a constaté une augmentation manifeste des discours faisant la promotion de théories antisémites et anti-israéliennes autour de Jeffrey Epstein ces dernières semaines, dont beaucoup attribuent les déplorables crimes d’Epstein à une prétendue opération secrète menée par le Mossad », a poursuivi le porte-parole.
Cinq ans après avoir été retrouvé pendu dans sa cellule, Epstein fait à nouveau la une des journaux. L’administration du président américain Donald Trump est en effet revenue sur sa décision de satisfaire à une demande de sa base électorale MAGA, à savoir la divulgation de tous les dossiers permettant de révéler l’identité des autres personnes ayant participé aux activités criminelles d’Epstein.
Trump, ami proche d’Epstein de la fin des années 1980 à 2004, figurerait dans ces dossiers. Le président américain a exhorté ses partisans à ne pas s’intéresser à cette affaire, la qualifiant de théorie du complot ourdie par les démocrates.
Mais cela n’a pas suffi à étouffer le scandale. Les démocrates et certains républicains veulent que les dossiers soient rendus publics. Certains partisans de Trump, pour la première fois depuis son ascension fulgurante au milieu de la dernière décennie, se retournent aujourd’hui contre lui.
« C’est tout simplement une ligne rouge que beaucoup se refusent à franchir », a expliqué le mois dernier à la chaîne CNN la représentante républicaine de Géorgie Marjorie Taylor Greene, connue depuis longtemps pour sa fidélité à Trump. « La situation est très grave pour l’administration. »
Dans ce contexte d’intérêt croissant pour l’affaire, les théories antisémites d’un complot autour d’Epstein semblent sortir de la marginalité, a indiqué le porte-parole de l’ADL.
« Ce discours s’est amplifié ces dernières semaines dans tous les courants politiques, tant sur les réseaux sociaux marginaux que grand public, les plateformes de streaming et différentes émissions », a ajouté le porte-parole.
La banalisation des théories du complot entourant Epstein fait peser des risques sur les Juifs américains, a souligné Joshua Shanes, professeur d’histoire juive à l’université de Californie à Davis et membre d’un groupe de travail du Nexus Project, une organisation de surveillance de l’antisémitisme.
« Chaque fois que l’on a cette idée de considérer tous les Juifs comme une seule collectivité mondiale malfaisante, le danger est extrême », a ajouté Shanes. « Il ne s’agit pas d’Israël en soi. Il s’agit d’une conspiration juive mondiale. Et cela est mortel, littéralement mortel », a-t-il poursuivi, faisant référence aux théories du complot qui ont, ces dernières années, alimenté des attentats meurtriers.
Ex-agent israélien qu’autorités israéliennes et américaines tiennent pour une personne qui exagère et invente beaucoup, Ari Ben Menashe prétend s’être servi d’Epstein. Il n’existe à ce jour aucune preuve formelle de liens entre Epstein et les services de renseignement israéliens.
Les rumeurs selon lesquelles Epstein était lié au Mossad ont circulé pendant des années sur la foi d’éléments disparates, à commencer par le fait qu’il était juif, qu’il connaissait depuis longtemps et était lié financièrement à Les Wexner, magnat de la mode et philanthrope juif, qu’il s’était rendu en Israël – et ailleurs -, qu’il était ami avec l’ex-Premier ministre israélien Ehud Barak, une des nombreuses personnalités qui, aux États-Unis, en Grande-Bretagne ou ailleurs, ont fréquenté Epstein lorsqu’il était investisseur et philanthrope.
Les conspirateurs s’intéressent également de près à la co-conspiratrice de trafic sexuel d’Epstein, Ghislaine Maxwell, qui purge actuellement une peine dans une prison fédérale et se trouve être la fille de Robert Maxwell, le magnat juif britannique des médias lui aussi impliqué dans des scandales en raison de ses ventes d’armes à Israël lors de sa guerre d’indépendance.
Robert Maxwell est mort avant que Ghislaine Maxwell ne rencontre Epstein.
Les mêmes extrémistes, qui vont de Max Blumenthal, à gauche, à Candace Owens, à droite, redoublent de discours conspirationnistes maintenant qu’Epstein fait à nouveau les gros titres.
Selon Amy Spitalnick, directrice générale du Conseil juif pour les affaires publiques, la propagande conspirationniste illustre bien le modèle en « fer à cheval » des extrémistes de gauche comme de droite qui s’inspirent mutuellement.
« Il y a les gens d’extrême droite, comme Tucker Carlson et d’autres, qui se servent de ça pour promouvoir des théories complotistes antisémites et extrémistes liées au Mossad, à des questions plus larges », explique-t-elle. « Et il y a les gens d’extrême gauche, impatients de leur sauter dessus parce que cela valide leur vision du monde. Il est important de comprendre que cela ressemble bien à un fer à cheval en ce moment. »
Les théories complotistes se sont multipliées ces dernières semaines. L’influent podcasteur Tucker Carlson a propagé sa théorie complotiste lors d’une conférence de Turning Point, l’aile jeunesse du mouvement MAGA. Il a été acclamé lorsqu’il a affirmé qu’Epstein travaillait pour Israël.
Les propos conspirationnistes tenus par Carlson lui ont valu une volée de bois vert de la part de Naftali Bennett, l’ex-Premier ministre israélien. « Les agissements d’Epstein, criminels et méprisables, n’ont absolument rien à voir avec le Mossad ou l’État d’Israël », a-t-il déclaré en reprochant à Carlson ses critiques. « Epstein n’a jamais travaillé pour le Mossad. » Cette annonce de Bennett est sans doute à ce jour la dénégation la plus claire de toute relation entre le Mossad et Epstein.
Carlson, qui invite régulièrement des antisémites à son antenne, est très critique des relations entre les États-Unis et Israël. Son ex-collègue de Fox News, Megyn Kelly, qui, tout comme Carlson, est très suivie en ligne, est, elle, connue pour ses sympathies pro-Israël – ce qui ne l’a pas empêchée de flirter avec la théorie complotiste du Mossad.
« Où trouvait-il tout cet argent ? » a demandé Kelly après avoir diffusé les propos de Carlson selon lesquels Epstein était employé par le Mossad, dans une interview polémique, le mois dernier, lors de son émission en ligne avec, Ben Shapiro, journaliste et animateur radio, venu débattre de la question de la couverture actuelle du scandale Epstein.
Shapiro a déclaré que le lien établi avec Israël était douteux, d’autant plus qu’Israël s’est engagé à ne plus recourir à des Juifs américains pour des tâches d’espionnage depuis la catastrophique affaire d’espionnage de Jonathan Pollard, en 1986. « Israël ne veut pas irriter les États-Unis », a-t-il déclaré.
Ross Douthat, chroniqueur conservateur du New York Times ouvertement pro-Israël, a pris fait et cause pour certaines théories complotistes lors d’une interview avec Julie K. Brown, la journaliste du Miami Herald à l’origine des reportages sur Epstein. « C’est un petit monde dans lequel on côtoit les services de renseignement israéliens : peut-être qu’Epstein leur a été utile pour recueillir des informations », a-t-il ajouté.
Désormais, le risque d’intégration des théories complotistes pourrait bien toucher les audiences du Congrès sur les dossiers Epstein. Sur X, Greene a utilisé un terme souvent associé à la méchanceté prêtée aux Juifs, celui de « cabales maléfiques de l’élite », pour demander la diffusion des dossiers Epstein. « Y a-t-il une liste de personnes que l’on faisait chanter et des gouvernements étrangers impliqués ? », a-t-elle déclaré à l’antenne de CNN.
Les démocrates du Congrès les plus en vue pèsent de tout leur poids pour obtenir la publication des fichiers, dans le but de nuire à Trump en ce début de deuxième mandat.
Selon Shanes, qui est professeur d’histoire juive, la question est légitime mais que les législateurs feraient bien de dénoncer énergiquement ces conspirations.
« Si on se plonge dans l’actualité et que l’on en ressort pour clamer : « Montrez-nous le dossier Epstein, Epstein, Epstein », il convient de se méfier, au moindre signe de conspirationnisme, et de remettre les Juifs ou Israël dans l’équation pour clarifier les choses : « Ca c’est ridicule. C’est de la théorie antisémite, la base de la haine moderne des Juifs », explique-t-il.
Selon Halie Soifer, directrice générale du Jewish Democratic Council of America, Trump serait bien inspiré de dénoncer avec véhémence les courants antisémites qui sous-tendent les théories complotistes, ne serait-ce que parce lui-même a promu un grand nombre de théories complotistes infondées.
« Il n’a jamais rien fait pour faire comprendre aux complotistes que cette forme de haine était totalement inacceptable », ajoute-t-elle.
Spitalnick souligne que les journalistes, universitaires, politiciens et autres personnalités publiques devraient, à chaque fois qu’ils évoquent l’affaire Epstein, rappeler que les théorie complotistes liées à Israël et aux Juifs sont infondées.
« Ainsi vous nommez ceux qui nous instrumentalisent pour normaliser et promouvoir des théories complotistes antisémites et extrémistes et faites clairement le distinguo entre les faits et les complotismes. »
Le responsable de l’ADL abonde en ce sens et assure qu’il est de la première importance de rejeter les complots antisémites qui se répandent, telle une gangrène, depuis que le Hamas a déclaré la guerre à Israël.
« Nous avons constaté une explosion des propos antisémites ces deux dernières années, dans le sillage du 7 octobre 2023, dont un nombre considérable de théories complotistes, de haine et de harcèlement en ligne contre les Juifs », signale le porte-parole.
« La montée en puissance des théories complotistes autour de la figure d’Epstein se nourrit aujourd’hui d’autres conspirationnismes et de cet antisémitisme normalisé, ce qui ne lasse pas d’inquiéter. Les législateurs et personnalités publiques doivent éviter d’évoquer les conspirations et spéculations non étayées à propos d’Epstein, de ses motivations ou de ses partenaires. »
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