Le retour des “Frères Disney juifs”, à l’origine du dessin animé en Égypte
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  • La réalisatrice de Bukra fil Mish Mish Tal Michael. (Autorisation : Tal Michael)
    La réalisatrice de Bukra fil Mish Mish Tal Michael. (Autorisation : Tal Michael)
  • De gauche à droite : David, Shlomo et Herschel Frenkel, avec l'affiche d'un film de Mish Mish. (Autorisation : Menemsha Films)
    De gauche à droite : David, Shlomo et Herschel Frenkel, avec l'affiche d'un film de Mish Mish. (Autorisation : Menemsha Films)
  • Une image de Bukra fil Mish Mish avec le personnage principal face à la vraie chanteuse libanaise Sabah. (Autorisation : Menemsha Films)
    Une image de Bukra fil Mish Mish avec le personnage principal face à la vraie chanteuse libanaise Sabah. (Autorisation : Menemsha Films)
  • Des milliers de personnes acclament le roi égyptien Farouk, en voiture avec le Premier ministre Ali Maher Pacha au Caire, le 11 mai 1936. (Crédit : AP Photo / Staff / Len Puttnam)
    Des milliers de personnes acclament le roi égyptien Farouk, en voiture avec le Premier ministre Ali Maher Pacha au Caire, le 11 mai 1936. (Crédit : AP Photo / Staff / Len Puttnam)
  • Mish Mish Effendi, un personnage créé par les frères Frenkel dans les années 1930. (Capture d'écran Bukra fil Mish-Mish)
    Mish Mish Effendi, un personnage créé par les frères Frenkel dans les années 1930. (Capture d'écran Bukra fil Mish-Mish)

Le retour des “Frères Disney juifs”, à l’origine du dessin animé en Égypte

Le film Bukra fil Mish Mish de Tal Michael présente le trio oublié des frères Frenkel, qui a créé de toutes pièces une entreprise de dessins animés dans les années 30 avant l’exil

Même en Égypte, peu de gens connaissent aujourd’hui les trois frères juifs qui furent les pionniers du dessin animé égyptien dans les années 1930. Sur la scène internationale, ils sont aujourd’hui comparés à une version moyen-orientale des frères Disney.

Après avoir failli se perdre dans l’histoire, l’héritage des frères Frenkel – Herschel, Shlomo et David – est présenté dans un nouveau documentaire, Bukra fil Mish-Mish, de la réalisatrice israélienne Tal Michael.

Dans une interview en Zoom, Michael a expliqué au Times of Israel que ces jeunes hommes, les Frenkel « sont simplement tombés amoureux de cette technologie, du monde animé, [et ont juste] décidé qu’ils pouvaient s’en saisir ».

Tout le monde ne les a pas soutenus. Le titre du documentaire fait référence à une conversation de mauvais augure qu’ils ont eue au début de leur carrière, alors qu’ils cherchaient des financements. Lorsqu’ils ont présenté leur projet à un membre éminent de la Banque d’Égypte, il l’a qualifié de « mafish fayda », « inutile » en arabe. Lorsqu’ils ont insisté, lui demandant quand il serait prêt à investir, il a répondu avec une expression bien connue, « bukra fil mish-mish » ou « quand les abricots fleurissent », une référence à la courte saison des abricots et généralement comprise comme quelque chose qui n’arrivera jamais.

Mish Mish Effendi, un personnage créé par les frères Frenkel dans les années 1930. (Capture d’écran Bukra fil Mish-Mish)

En y réfléchissant, Michael a trouvé à cette phrase deux significations potentielles. L’une est méprisante, mais l’autre autorise l’espoir – ce bref laps de temps où les abricots fleurissent réellement. L’histoire des Frenkel s’inscrit parfaitement dans la seconde interprétation.

« Pendant un court moment, ils sont devenus le Walt Disney de l’Afrique et du monde arabe », affirme Michael. Au passage, ils ont envoyé quelques piques à celui qui leur avait dit non. « Mafish Fayda » est devenu le titre de l’un de leurs films, et ils ont nommé leur personnage à la plus grande longévité Mish-Mish Effendi. Les frasques de ce jeune-homme portant chéchia, Mish-Mish, lui attirent la sympathie des riches comme des pauvres ; il a même joué dans Défense nationale, un film de propagande égyptien réalisé par l’administration du roi Farouk.

Mais l’hostilité égyptienne envers le nouvel État d’Israël a mis un frein à ce succès. Les émeutes contre la population juive égyptienne ont provoqué un exode massif. Les Frenkel sont partis pour la France, et bien qu’ils aient continué à créer des projets animés, ils n’ont jamais rencontré le même succès. Finalement, leurs bobines de film sont restées à prendre la poussière dans leur sous-sol.

Des milliers de personnes acclament le roi égyptien Farouk, en voiture avec le Premier ministre Ali Maher Pacha au Caire, le 11 mai 1936. (Crédit : AP Photo / Staff / Len Puttnam)

À présent, ces films autrefois oubliés sont en cours de restauration en France, et l’ancienne patrie égyptienne des frères commence à reconnaître leur place de pionniers dans son industrie du cinéma d’animation – tout cela est documenté dans le film de Michael.

Le documentaire a été projeté lors du Festival du film juif d’Albuquerque le 18 février. Pendant le période pré-COVID, Bukra fil Mish-Mish a été projeté dans des salles de plusieurs pays, dont la France et Israël. Il a remporté le prix de la compétition interconfessionnelle au Festival du film juif de Jérusalem. Une autre projection israélienne, pour la communauté juive égyptienne, a reçu une standing ovation.

« C’est la raison pour laquelle vous faites des films, pour raviver ces émotions chez les gens », a déclaré Michael à propos de la réception des Juifs égyptiens. « C’est un moment que vous n’oublierez jamais. »

« Il attendait cet appel depuis 40 ans »

Le projet du film est né après que Michael a lu un livre électronique sur l’animation. Son auteur a écrit que l’animation égyptienne datait des années 1950 ou 1960. Lorsque Michael a fait une recherche Google sur le sujet, elle a trouvé des informations différentes dans un article sur les Frenkel écrit par le fils de Shlomo, Didier Frenkel.

« Tant de choses ne collaient pas », se souvient Michael. « [L’article] parlait des pionniers des années 1930. Le livre électronique parlait des années 1960 ou 1950. De plus, Frenkel n’est pas un nom égyptien courant. »

Cinéaste documentariste expérimentée, dont les sujets incluent les droits des femmes, les droits humains et les droits des animaux, Michael a mené plus de recherches sur les Frenkel. Bien que les frères soient morts depuis longtemps, elle est parvenue à joindre la famille de Shlomo, notamment sa veuve Marcelle et leurs enfants, Didier, Jane et Daniel.

De gauche à droite : David, Shlomo et Herschel Frenkel, avec l’affiche d’un film de Mish Mish. (Autorisation : Menemsha Films)

Elle a d’abord localisé Didier Frenkel en 2012, après avoir trouvé quatre personnes du même nom en France. (Elle a réussi au troisième coup.) Il s’est avéré qu’il avait découvert le trésor de films de son père et de ses oncles dans la cave de sa famille plusieurs décennies plus tôt.

« Il pleurait quand il a appris que j’étais d’Israël », a déclaré Michael. « Il attendait cet appel depuis près de 40 ans. »

Il attendait cet appel depuis près de 40 ans.

Michael est allée en France pour rencontrer Didier et ses frères et sœurs, ainsi que leur mère Marcelle. Au cours des sept années que la réalisation du film a nécessité, Marcelle a pris une place particulièrement importante en raison de sa vision complexe des dessins animés des Frenkel.

« En tant que féministe, en tant que conteuse, j’ai compris qu’il y avait une histoire enchevêtrée ici, une histoire différente », a déclaré Michael. « Un mélodrame sur cette famille, ce qu’ils ont traversé, une immigration vraiment difficile. Quand j’ai visionné [leurs] films avec cette perspective, c’était incroyable. Je me suis mise à les voir tous à travers le récit d’un immigrant en quête d’une patrie, tout dans leurs dessins animés m’y ramenait. C’était absolument évident quand j’ai commencé à regarder de cette manière. »

Des hommes autodidactes

Les dessinateurs en herbe étaient des Juifs ashkénazes qui avaient immigré plusieurs fois au cours de leur vie. Originaires de Biélorussie, ils ont fui vers la Palestine ottomane et ce qui est aujourd’hui devenu Tel Aviv. Pendant la Première Guerre mondiale, les autorités ottomanes ont déporté la population juive de la région vers Alexandrie, où les Frenkel sont restés pendant l’entre-deux guerres.

La réalisatrice de Bukra fil Mish Mish Tal Michael. (Autorisation : Tal Michael)

En 1929, ils ont vu le film d’animation de Walt Disney Steamboat Willie, qui met en vedette Mickey Mouse. Ils ont eu l’idée de créer leurs propres films d’animation dans leur nouvelle patrie, malgré des obstacles considérables.

« Ils n’avaient personne pour leur enseigner », a déclaré Michael, ajoutant qu’ils n’avaient trouvé « qu’un seul guide pratique, un livre tchèque en Europe, sur la façon de faire de l’animation », et ils ont demandé des films d’animation aux États-Unis.

Certains aspects de leurs passés se sont avérés utiles. David avait travaillé pour une entreprise de meubles qui utilisait un style chinois populaire à l’époque. Il a appliqué des techniques de peinture chinoise aux dessins animés qu’il a dessinés. Shlomo s’est révélé doué pour créer des machines pour réaliser les films, notamment des écrans portables, et a déposé au moins une patente. Herschel était le producteur des films.

« Ces trois personnes formaient une compagnie à eux seuls », a déclaré Michael. « Ils ont tout fait par eux-mêmes. »

Après leur premier film, Marco Monkey, ils ont trouvé le public plus réceptif à leur création suivante, Mish-Mish Effendi.

Comme l’explique Michael, « mish-mish » signifie « abricot », tandis que le terme « effendi » indique la respectabilité. Le personnage lui-même était moins identifié à la pompe qu’aux frasques. Mish-Mish est devenu un succès auprès du public aisé qui fréquentait les théâtres, et auprès des pauvres qui regardaient des films en plein air ou sur les toits. Il est même apparu dans une combinaison cinématographique d’animation avec la vraie chanteuse libanaise Sabah. Son image a été publiée dans des journaux en Égypte et ailleurs au Moyen-Orient, selon Michael.

Une image de Bukra fil Mish Mish avec le personnage principal face à la vraie chanteuse libanaise Sabah. (Autorisation : Menemsha Films)

Un exil doux-amer

À la fin des années 1930, Mish-Mish était devenu si populaire que le gouvernement de Farouk l’a utilisé dans un film de propagande réalisé en collaboration avec l’armée de la dernière puissance coloniale en Égypte – l’Empire britannique. Il y mène une marche patriotique sur fond de pyramides et de palmiers.

« Mish-Mish était devenu comme un symbole du soldat égyptien », a déclaré Michael.

Bien que les caricatures aient été utilisées pour rallier l’Égypte à l’unité nationale, des tensions se sont profilées à l’horizon.

Bukra fil Mish Mish, réalisé par Tal Michael. (Autorisation : Menemsha Films)

Après la création d’Israël en 1948, une coalition d’États du Moyen-Orient, dont l’Égypte, a déclaré la guerre à la nouvelle nation. Des émeutes meurtrières ont éclaté contre les Juifs égyptiens, dont la situation est devenue intenable. Les Frenkel ont envisagé deux choix d’émigration : Israël ou la France. En fin de compte, ils ont choisi la France et ont emporté toute leur collection de dessins animés avec eux – ils ont ainsi préservé leur travail, mais en n’en ont laissé aucune trace dans leur ancienne nation.

Leur nostalgie de l’Égypte se reflète dans leur travail en France. Ils ont créé un nouveau personnage au nom qui sonne familier : Mimiche. Dans un film de l’époque de la guerre froide, un savant fou fait exploser une bombe atomique, aux ramifications qui défient la science pour quatre monuments : les pyramides, le Sphinx, la Tour Eiffel et l’Arc de Triomphe. Les frères, semble-t-il, ne se sont jamais tout à fait remis de leur propre déracinement de l’Égypte à la France.

Marcelle Frenkel avait des sentiments mitigés quant aux dessins animés de son mari et de ses beaux-frères. Juive séfarade d’Égypte, elle aimait son mari, mais des tensions sont survenues avec ses beaux-parents ashkénazes. En France, toute la famille partageait la même maison. Marcelle a estimé que dans un nouveau pays, ils feraient mieux de s’engager dans des activités plus pragmatiques que les dessins animés.

Marcelle Frenkel. (Capture d’écran de Bukra fil Mish-Mish)

Un moment de réconciliation, attendue depuis des décennies, se produit dans Bukra fil Mish Mish lorsque Marcelle reçoit la visite d’un spécialiste égyptien des dessins animés, Sherif El Ramly. Ils parlent en arabe et elle se remémore (et chante) une chanson populaire de l’Égypte de sa jeunesse. Il lui raconte la valeur de ces dessins animés pour l’histoire égyptienne – un moment de catharsis pour elle, et pour ses enfants qui regardent hors caméra.

Le travail des Frenkel pourrait enfin recevoir un accueil plus chaleureux grâce au film de Michael – notamment une projection prévue au Caire en partenariat avec l’ambassade d’Israël.

« Je pense que cela permettra de boucler la boucle », a déclaré Michael.
« J’espère que la famille sera là pour le film, pour le voir de ses propres yeux. »

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