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Derek Shulman, sur une photo non datée. (Crédit : Autorisation)
Derek Shulman, sur une photo non datée. (Crédit : Autorisation)
Interview

Le rockeur juif qui a (entre autres) découvert Bon Jovi raconte son parcours

Dans ses mémoires intitulées Giant Steps, Derek Shulman revient sur une carrière qui lui a permis de jouer avec Elton John, se faire snober par les Beach Boys et signer les plus grands artistes de l’histoire de la musique

NEW YORK — La plupart des gens s’estimeraient déjà heureux de faire carrière dans la musique, mais Derek Shulman, qui est né en Écosse, en a eu trois : la première avec le groupe de pop psychédélique Simon Dupree and the Big Sound, la deuxième avec le groupe de rock progressif inclassable Gentle Giant et la troisième, en tant que cadre du label Midas Touch, à l’origine de la signature des plus grands artistes des années 1980 et 1990.

Derek Shulman a pourtant grandi dans une extrême pauvreté, au sein d’une fratrie de cinq frères et sœurs, dans la petite communauté juive de Portsmouth, en Angleterre. Comme deux de ses frères – son aîné Phil et son cadet Ray – il est multi-instrumentiste, et de surcroît chanteur.

Leur tout premier groupe, Simon Dupree and the Big Sound, a connu quelques succès modestes, mais suffisants pour leur faire valoir quelques apparitions à la télévision britannique, avant d’enregistrer « Kites » en 1967, qui s’est rapidement hissé au rang d’hymne de la jeunesse. Le mélange audacieux des instruments était déjà le signe de la direction que Shulman prendrait par la suite.

Certes moins connu que les groupes Yes, Genesis, Jethro Tull, Emerson ou encore Lake & Palmer, Gentle Giant est, à bien des égards, le groupe anglais de rock progressif par excellence. Avec ses douze albums sortis entre 1970 et 1980, il a créé un genre que l’on aime ou que l’on déteste, même si ses détracteurs reconnaissent son talent.

Lorsque Gentle Giant s’est séparé, Shulman, qui était également le manager du groupe, a accepté un poste chez PolyGram Records. Fort de son expérience d’artiste de studio et de tournée, il était mieux accepté par les musiciens et paraissait moins « Monsieur en costume ». Il a très vite fait preuve d’un vrai talent de découvreur, et a même été nommé président d’ATCO Records.

Le clou de son tableau de chasse est sans nul doute Jon Bon Jovi, qui a vendu pas moins de cinq milliards d’albums.

Derek Shulman (à gauche) avec ses frères Ray (au centre) et Terry (à droite) dans leur jardin, en 1961. (Crédit : Autorisation)

Shulman travaillera également avec des groupes comme Cinderella, Kingdom Come, Dream Theater, N.W.A (une histoire incroyable), Pantera et Slipknot, et aidera AC/DC à sortir de la déprime et à retrouver le haut des classements.

Son dernier livre, Giant Steps : My Improbable Journey from Stage Lights to Executive Heights (« Pas de géant : mon parcours improbable des projecteurs de la scène aux sommets de l’exécutif »), sorti au Royaume-Uni le 14 novembre et aux États-Unis le 2 décembre dernier, revient avec plaisir sur les détails d’une vie pleine d’action et d’anecdotes amusantes : le jeune pianiste Reg Dwight qui a remplacé au pied levé Simon Dupree et qui deviendra plus tard Elton John, le groupe progressif complexe qui a assuré la première partie de Black Sabbath, les groupes comme The Eagles ou The Beach Boys qui se comportaient comme des gamins en tournée face à des artistes émergents, ou encore le premier guitariste des Pink Floyd, Syd Barrett, qui a un jour ruiné une tournée promotionnelle pour le plaisir.

L’auteur raconte également comment un homme peu porté sur la drogue et l’alcool, qui préfère répéter sa musique et s’assurer que les promoteurs paient à temps, a réussi à survivre à la période la plus folle du rock.

L’histoire commence avec le jeune Derek qui assiste au décès de son père, un musicien de jazz local, victime d’une crise cardiaque un matin à la maison. Le lecteur est immédiatement captivé et le rythme intimiste de l’écriture est maintenu tout au long du livre.

« Giant Steps : My Improbable Journey From Stage Lights To Executive Heights », par Derek Shulman. (Crédit : Autorisation)

Le Times of Israel s’est entretenu avec Shulman, qui vit à New York, avant la sortie de son livre.

Cette interview a été éditée et condensée dans un souci de clarté et de concision.

Times of Israel : Qu’est-ce qui vous a incité à écrire un livre ?

Derek Shulman : Mon ami Jack Schwartz, qui était éditeur littéraire au New York Times, écoutait mes anecdotes sur le monde des affaires et me disait : « Tu devrais écrire un livre. »

Je m’y suis mis, mais j’étais facilement distrait, puis le COVID a frappé. J’ai en fait contracté le COVID très tôt – j’ai été isolé dans ma chambre pendant six semaines. Tout ce que j’avais, c’était le gouverneur [Andrew] Cuomo à la télévision et mon ordinateur portable. Si j’ai commencé le livre [avec la mort de mon père], c’est probablement parce que j’avais le COVID. Le père de ma [belle-fille] a eu le COVID au même moment et est décédé. Je déteste être morbide, mais j’avais la mort à l’esprit.

Cette histoire m’a marqué de bien des façons et m’a guidé moralement dans mes choix de vie.

Si quelqu’un a entendu parler de Gentle Giant, mais n’a jamais vraiment écouté leur musique, par quoi devrait-il commencer ?

« The Power and the Glory ». Musicalement et au niveau des paroles, le groupe était au sommet de son art, tant sur le plan personnel que commercial. Cet album a également été facile à réaliser, car nous avions enfin trouvé notre cohésion en tant que groupe. Et les paroles sont d’ailleurs toujours d’actualité, traitant de l’usage et de l’abus du pouvoir.

Je suis content que vous abordiez le sujet des paroles. Alors que vous avez remasterisé beaucoup de vos anciens morceaux, y a-t-il une chanson en particulier qui vous fait dire, lorsque vous la réécoutez : « Bon sang, je devais chanter ça tous les soirs ? »

Oui, « Betcha Thought We Couldn’t Do It » de l’album « Giant For a Day! ». C’était censé être ironique, une parodie du punk, mais quand je l’écoute aujourd’hui, j’ai plutôt envie de grimacer. Ce sont de mauvaises paroles sur une mauvaise chanson.

Gentle Giant était connu pour ses compositions complexes et difficiles. Y avait-il une chanson que vous deviez jouer en live en croisant les doigts pour ne pas la rater ?

Non. Nous répétions beaucoup. Quand je faisais partie du groupe, et c’était pareil avec Simon Dupree and the Big Sound, nous avions une éthique de travail très stricte. Nous nous assurions que ce que nous présentions au public était parfait. Bien sûr, il y a toujours des ratés, mais quand nous n’étions pas en tournée, nous répétions ou nous étions en studio. Pas de vacances ni de pauses. Le morceau le plus difficile était des extraits de « Octopus », où nous avons pris l’album entier comme un segment de 20 minutes, en changeant d’instruments, en utilisant des flûtes à bec et des violons, et où je jouais de la basse. Il était difficile de maîtriser cette chorégraphie tout en s’amusant.

Mais les choses ont mal tourné. Par exemple, lorsque les cordes de la guitare de Gary [Green] se sont détachées, après que j’ai passé ma basse à Ray [Shulman], j’ai trébuché et sa pauvre Les Paul est tombée sur scène et se cassant en deux. C’était une Les Paul à 50 000 dollars. C’est le genre de choses qui pouvaient mal tourner.

Il y a eu une brève période où le rock progressif était très populaire, et des groupes comme Emerson, Lake & Palmer, Yes et Genesis remplissaient les stades de football. Gentle Giant a connu un succès incontestable, mais pas tout à fait à ce niveau. En quoi votre musique aurait-elle été différente si vous aviez atteint ce niveau de popularité ?

Nous ne savions pas ce qu’était le « prog », ni même que cela existait. Nous étions isolés à Portsmouth, et nous n’étions qu’un groupe : les frères Shulman, notre claviériste Kerry Minnear, qui avait un diplôme en composition. Ray [Shulman] était un violoniste de formation classique. Nous aimions tous le jazz, le R&B et la soul, mais nous n’allions jamais connaître de succès commercial. Nous avons essayé une fois, mais cela s’est soldé par un échec.

Avec le recul, je suis content que nous n’ayons pas connu le succès, car j’ai vu ce qui est arrivé à d’autres artistes. Nous sommes restés fidèles à nous-mêmes et n’avons suivi personne. Notre œuvre reste vivante. Si vous avez du succès, vous pouvez être incité à continuer à produire des tubes. C’est ce qui m’est arrivé avec mon premier groupe, et cela a été un véritable boulet pour moi.

Votre vision interne de l’industrie musicale des années 1980, 1990 et du début des années 2000 est fascinante, d’autant plus qu’elle est très différente aujourd’hui, à l’ère du streaming.

Tout est basé sur l’analyse et la plupart de la musique que vous entendez est informatisée. Elle est dérivée d’une analyse de ce qu’un ordinateur considère comme agréable à l’oreille. Au cours des 25 dernières années, seuls quelques artistes du rock ou de la pop resteront dans les mémoires dans 50 ans, alors que je suis là, assis devant vous, toutes ces années plus tard. Nous pouvons encore chanter les chansons des Beatles. Nous nous souvenons de chaque mot, et même la génération Z les connaîtra. Et le monde d’aujourd’hui ? Il est complètement différent pour les musiciens. Avant, les musiciens devaient jouer, écrire leurs propres chansons, être authentiques et se constituer un véritable public, pas un public TikTok qui viendrait voir leur musique.

Comment un nouvel artiste peut-il gagner sa vie de nos jours ?

Les tournées. C’était essentiel quand nous avons commencé, mais l’objectif n’était pas de devenir riche et célèbre, mais de s’amuser. Et si vous étiez bon, vous étiez payé et pouviez gagner votre vie. Malheureusement, la jeune génération d’aujourd’hui a l’impression d’avoir droit à tout : il suffit de s’asseoir devant son ordinateur, de faire de la musique, de la mettre sur YouTube et TikTok, et de penser qu’on a le droit de devenir riche. Eh bien, non, ce n’est pas le cas.

Vos anecdotes sur l’industrie musicale sont folles, avec la présence omniprésente de cocaïne et de prostituées. Est-ce toujours le cas, ou les choses se sont-elles calmées ?

Derek Shulman en concert avec Gentle Giant, à Hambourg, en Allemagne, en 1974. (Crédit : Autorisation)

Je ne pense pas que ce soit tout à fait la même chose. Il y a certains aspects, notamment dans le monde de l’EDM, qui ne m’intéressent pas particulièrement. Mais dans l’industrie musicale au sens large, ce n’est plus du tout le même genre d’activité. C’est un secteur où l’on n’est même pas vu, on est sur un écran d’ordinateur. Quand vous entrez dans une maison de disques, vous voyez des enfants et des jeunes adultes assis devant des ordinateurs, en train d’analyser les données de Spotify et d’Apple Music.

Tout cela n’a aucun sens pour moi.

Le pendule va-t-il revenir vers l’authenticité ?

Oui, et je pense que cela va arriver bientôt, notamment en raison de l’intelligence artificielle. Si je devais parier sur quelque chose, je parierais sur un groupe comme les Beatles, qui chantent bien, jouent bien, écrivent leur propre musique sans fioritures ni artifices, sur une scène vide avec des micros et une batterie. Un groupe qui pourrait faire cela aujourd’hui et le faire bien aurait un énorme succès.

Hé, Oasis vient de faire son retour et a fait une grande tournée, bien que courte.

Oasis n’est pas mon groupe préféré, ils se prennent trop au sérieux.

Je suis fasciné par la scission dans votre carrière, avec d’un côté la musique très complexe de Gentle Giant, qui mélange le classique, le jazz, le rock et le folk, et de l’autre, votre période en tant que leader à la recherche d’une musique beaucoup plus simple. Bon Jovi, Cinderella, « Thunderstruck » d’AC/DC. J’aimerais en savoir plus sur vos goûts personnels.

Les groupes que j’ai personnellement signés ou encouragés étaient des groupes authentiques. Ils faisaient leur propre truc. Pantera, par exemple. Je les ai vus dans un club devant 200 jeunes quand j’étais président d’ATCO Records. Après trois chansons, j’étais conquis. J’ai failli me jeter dans la fosse. Je savais qu’ils avaient « ce petit quelque chose ». Je le sens instinctivement quand ils n’essaient pas d’imiter quelqu’un d’autre, que ce soit dans le rock, la pop ou le hip-hop.

Jon Bon Jovi m’a regardé et m’a dit qu’il voulait être plus grand qu’Elvis Presley. En l’entendant dire cela, on s’attendait à ce qu’il éclate de rire. Mais non. Il voulait devenir plus grand qu’Elvis. Il avait des œillères. Ce gamin était prêt à tout pour devenir aussi grand que possible.

Derek Shulman (à gauche) et Jon Bon Jovi, en 1996. (Crédit : Autorisation)

Que répondez-vous aux fans inconditionnels de Gentle Giant qui trouvent que Bon Jovi est trop commercial ?

Aimez qui vous voulez, ça m’est égal. J’aime tous les genres musicaux. Le classique, le hip-hop, ABBA, j’aime tout ce qui est bon.

Et puis, vous avez signé Dream Theater, qui présente certaines similitudes avec Gentle Giant.

Mike Portnoy est venu dans mon bureau avec une cassette de quatre morceaux instrumentaux, mais nous avons conclu un deal de développement sur six mois. Ils sont revenus avec la chanson « Pull Me Under ».

Un autre groupe innovant qui, selon moi, aurait pu connaître un succès similaire, c’est The Dan Reed Network. Ils auraient dû être l’un des plus grands groupes que j’aie jamais signés : un groupe de funk-rock multiracial de Portland, l’un des meilleurs groupes live que vous ayez jamais vus. [Parfois], c’est juste une question de chance, de timing, et d’avoir un label qui vous donne la priorité et vous soutient à travers les obstacles.

Vous avez un peu écrit dans votre enfance sur votre expérience de l’antisémitisme à l’école, mais ce sujet n’a étonnamment pas été abordé lorsque vous êtes entré sur la scène rock britannique.

À Portsmouth, il y avait peut-être 200 familles juives. À l’école, six d’entre nous étaient mis à l’écart chaque matin pendant les prières matinales. Sur 2 000 garçons, six étaient dispensés : trois juifs et trois témoins de Jéhovah. Tous les regards se tournaient vers nous. C’était très inhabituel. Mais les enfants ne savaient même pas ce que signifiait être juif. Ils me demandaient, par exemple, si, à 13 ans, j’allais recevoir 10 000 livres sterling. Je me sentais donc comme un étranger, à la fois au sein de la communauté juive et de la société en général, car mon père était musicien de jazz et nous n’avions pas d’argent. La communauté juive de Portsmouth était principalement composée de chefs d’entreprise.

Avec le groupe, c’était quelque chose que je « maîtrisais ».

Simon Dupree & The Big Sound lors d’une séance photo promotionnelle pour « Kites », en 1967. (Crédit : Autorisation)

Vous évoquez avec émotion votre expérience d’enregistrement avec Simon Dupree à Abbey Road, ainsi que le soutien que vous ont apporté de nombreux autres artistes. Vous n’hésitez toutefois pas à révéler que certains groupes que vous avez rencontrés étaient désagréables, comme les Beach Boys ou les Eagles. Ou encore Syd Barrett, des Pink Floyd, qui a divulgué votre enregistrement secret de « We Are The Moles ». Vous n’avez pas mentionné Roger Waters, des Pink Floyd, qui est un personnage controversé.

Il y a environ cinq ans, on m’a proposé de débattre avec Roger Waters, mais j’ai refusé. Ce type est complètement antisémite. Pas anti-Israël, antisémite, à 100 %. Il n’a aucune idée de ce dont il parle en matière d’histoire, ni de la situation qui prévaut dans cette région depuis des centaines d’années. Je peux en parler, car j’avais une maison à Jérusalem, en Israël. Nous l’avons vendue il y a plusieurs années, mais je sais ce que c’est que de vivre là-bas, sous la menace constante d’une extinction. Il n’en a aucune idée. Je n’ai donc pas débattu avec lui. Je n’aime pas sa rhétorique, je la trouve horrible.

Je ne suis pas un grand fan de ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient. Mais je ne vis pas là-bas. Je ne suis donc pas en mesure de porter de jugement.

Nous avons beaucoup côtoyé les Pink Floyd à leurs débuts. En plus de l’histoire racontée dans le livre avec Syd Barrett, je me souviens quand EMI leur a accordé une importante avance et que nous les avons vus se produire au UFO Club, avec leurs amplis gigantesques et leurs roues chromatiques derrière eux. Ils n’étaient pas très bons en live. Ils sont devenus excellents avec le temps.

Beaucoup de groupes refusent de se produire en Israël. Certains souhaitent vraiment boycotter le pays, tandis que d’autres – et je connais personnellement un groupe à succès qui en fait partie – aimeraient s’y rendre, mais ont été dissuadés de le faire en raison des répercussions négatives. Cela vous préoccupe-t-il ?

Oui, c’est devenu un sujet sensible, en particulier dans les universités. C’est terrible. Ces jeunes n’ont aucune idée de ce qui s’est passé et de l’évolution de la situation. On leur a fait croire qu’Israël était un pays horrible et rebelle, alors que ce n’est pas le cas. Du coup, certains groupes refusent désormais de s’y rendre.

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